jeudi 1 octobre 2020

Rimbaud et Verlaine au Panthéon

Depuis quelques temps, circule une pétition pour transférer les restes de Rimbaud et Verlaine au Panthéon.

A peine connue, cette idée m'a profondément déplu. Je l'ai même trouvé grotesque (le mot est peut-être un peu fort). Je n'arrive pas à imaginer Rimbaud dans cette espèce de temple froid et sans âme qu'est le Panthéon. D'ailleurs, je connais fort peu de monde qui soit allé le visiter. Je vous conseille de consulter la liste complète des personnes "panthéonisées", qui se trouve sur Wikipédia : cliquez-ici. Je vous demande ensuite d'imaginer Rimbaud à côté d'eux. L'incongruité de la chose apparaîtra immédiatement. Cela est aussi valable pour Verlaine, même si la chose me paraît inimaginable pour d'autres raisons.

De nombreuses personnes se sont déjà exprimées, en général en défaveur de cette idée. J'ai découvert récemment ce texte de Pierre Jourde, plein de verve et de mordant, qui me paraît dire tout ce qu'il y a à dire à ce sujet, avec plus de talent que j'en ai. Je vous conseille de le lire : cliquez-ici.

Je vous donne quelques liens où sont développées d'autres réflexions : ici et .

Un des arguments en faveur de cette panthéonisation est la tombe même d'Arthur Rimbaud (extrait du texte de la pétition) :

Les deux poètes sont enterrés dans leurs caveaux familiaux : Rimbaud avec son ennemi et usurpateur, Paterne Berrichon. A Charleville, sa tombe « étriquée, avare » confirme que sa vie « lui a été volée », comme l’écrit Yves Bonnefoy. 

Cet argument me semble faible. Je suis voisin d'un cimetière parisien où se trouvent tant de célébrités. Si tous ceux et celles qui ont mérité de la patrie et qui y sont enterrés (Berlioz, par exemple, mais aussi Lautréamont dont la tombe a disparu de ce cimetière) devaient être panthéonisés à cause de leur sépulture, je vous laisse imaginer...

Mais surtout, pour y être allé, cette tombe modeste et un peu bourgeoise me paraît mieux correspondre à Rimbaud, quoiqu'on en dise, qu'une tombe solennelle et "républicaine" au Panthéon, où, en plus, il deviendra difficile de la voir.

J'ai fait le pèlerinage il y a quelques années et je m'y suis fait photographier. Cela reste un beau souvenir d'un week-end rimbaldien à Charleville.

 

Pour ceux qui avancent comme argument les liens difficiles de Rimbaud avec sa famille, je vous renvoie à ce texte, fort méconnu, du journal de sa sœur Vitalie Rimbaud, dont j'ai parlé sur ce blog, en marge d'un message sur Patti Smith et Rimbaud. Savoir Rimbaud près de cette sœur est déjà en soi émouvant.

Pour être complet, je vous renvoie vers l'argumentation du principal instigateur de cette histoire : cliquez-ici.

Sans entrer dans la polémique, il y a tout de même un point qui me choque plus particulièrement dans ce texte. Expliquer que la part d'ombre de chacun ne doit pas être un frein à la reconnaissance et à la panthéonisation de Rimbaud et Verlaine, très bien. Écrire un article à charge et partial pour justifier la suppression d'une plaque d'hommage à Guy Hocquenghem sur son domicile parisien, pourquoi pas. Mais se targuer de l'un pour justifier l'autre montre au mieux un manque de cohérence intellectuelle et au pire une forme de malhonnêteté.

Pour ceux qui ne connaissent pas l'intérieur du Panthéon, et je sais qu'ils sont nombreux, cette image vous donne un bel aperçu de ce lieu chaleureux et intime :


vendredi 25 septembre 2020

Le Ramier, André Gide, 2002

L’amour des livres est aussi fait du plaisir de lire un texte que l’on aime dans une belle édition. Lors de la parution d’un ouvrage, il est un usage constant dans l’édition d'imprimer quelques exemplaires sur un beau papier, que l’on appelle un tirage de tête. A l’occasion de la dispersion de la bibliothèque gidienne d’Henri Clarac, j’ai pu acquérir un tel exemplaire de ce beau texte d’André Gide : Le Ramier.


Gardé inédit pendant de nombreuses années, ce court récit d’une nuit d’amour n’a été publié qu’en 2002 à l’instigation de sa fille Catherine Gide. Je l’avais alors découvert. En rachetant aujourd’hui ce petit livre, je redécouvre ce texte, qui a gardé pour moi toute sa force.
 
A l’occasion d’une visite auprès de son ami Eugène Rouart, André Gide rencontre un jeune homme, Ferdinand, avec qui il partage une nuit d’amour, « dans la pleine clarté de la lune ». Celui-ci, dans le plaisir, émet un roucoulement qui le fait surnommer « le Ramier ».

J'aurais dû demander à Ferdinand s’il comptait là-dessus, ce qu’il attendait, ce qu’il voulait en nous suivant ainsi à bicyclette. Je regrette de ne l'avoir pas fait. Mais, dès que je me trouvai seul avec lui sur la route, toute idée s’échappa de ma tête et je n’y sentis plus que joie, qu’ivresse, que désir et que poésie. Quelque temps nous marchâmes sous de grands arbres. Il avait mis pied à terre et guidait sa bicyclette de la main. Il marchait tout contre moi, laissant ma main se poser sur son épaule ou sur ses hanches. Il avait le visage mouillé de sueur. Quand nous sortîmes de dessous les arbres, le clair de lune nous noya.
« Il fait beau. Il fait beau », répétait-il. Je le sentais, corps et âme, plus frémissant encore que moi-même et une grande tendresse succédait en moi à l’âpre fièvre de tout le jour. Nous marchions d’un pas très rapide car comme je pensais l’entraîner jusque dans ma chambre, il me tardait beaucoup de rentrer. Un instant pourtant je lui proposai de nous arrêter. Il posa sa bicyclette dans le fossé et nous nous accotâmes contre une meule. Comme ivre, il se laissa choir contre moi ; tout debout je le pressai dans mes bras. Il posa tendrement son front sur ma joue ; je l’embrassai. Il disait encore : « Comme il fait beau ! » puis, mes lèvres s’étant posées sur les siennes, il commença une sorte de râle très doux. On eût dit un roucoulement de colombe. « Rentrons, lui dis-je. Tu viendras dans ma chambre, veux-tu ? » — « Si vous voulez. » — Et nous voilà repartis sur la route.
[…]
Non loin de la maison, il jeta sa bicyclette dans un buisson. Je le fis attendre un instant devant la porte du vestibule, que je lui ouvris de l’intérieur, après avoir fait le tour du rez-de-chaussée, par la cuisine. Comme je me hâtais ! Qu’eussé-je fait si je ne l'avais plus retrouvé, là, dans la pleine clarté de la lune, derrière ce battant que j'entrouvrais doucement ? Bien que la maison fût toute vide, nous montâmes comme deux voleurs.
Nous voici dans la chambre ; nous voici sur le vaste lit. J’éteins la camoufle ; j'ouvre tout grand à la nuit, à la lune, la fenêtre et les volets.
[…]
Engoncé dans son vêtement mal ajusté, je n’imaginais pas sa beauté. […] sans gêne aucune et sans excessive impudeur, il s’offrait à l’amour avec un abandon, une tendresse, une grâce que je n'avais encore jamais connues. Sa peau hâlée était douce et brûlante, que je couvrais partout de baisers. […] Par instants, interrompant nos jeux, je restais, soulevé, penché vers lui, dans une sorte d'angoisse, d’ébahissement, d’éblouissement de sa beauté. Non, pensais-je, même Luigi à Rome, même Mohammed à Alger n'avaient pas à la fois tant de grâce avec tant de force, et l'amour n’obtenait pas d’eux des mouvements si passionnés et délicats.
[…]
R[ouart] était fort exalté par mon histoire et par ce que je lui disais de celui que nous appelâmes bientôt « le Ramier » parce que l’aventure de l’amour le faisait roucouler si doucement dans la nuit.
[…]
Tout ce matin je gardais le corps et l'esprit extraordinairement dispos, pleins de verve, comme le lendemain de ma première nuit avec Mohammed à Alger. Bondissant et joyeux, j’aurais marché durant des lieues ; je me sentais plus jeune de dix ans.

Dans sa préface, Catherine Gide présente la publication de ce texte comme un forme de plaidoyer en faveur de son père : « Toute perversité en est totalement absente. Il confirme qu’il est injuste et faux de parler de « Comportements orgiaques » dans le cas de Gide. Cela ne lui ressemblait pas.
Voici donc un récit initiatique tout en nuances, pudique, alors qu'aujourd'hui les publications dont il y a pléthore placent volontiers en leur centre la sexualité la plus crue. N'est-ce pas là une raison supplémentaire de l'utilité de le publier ? »

On peut donner raison à Catherine Gide. Ce récit d'une nuit d’amour entre cet homme et cet adolescent est même temps explicite et plein de pudeur. En revanche, les aspects plus sombres n’en apparaissent que plus nettement. Je renvoie à l’excellente analyse qu’en donne Frank Lestringant dans sa biographie d’André Gide (Tome I, pp. 587-593). Pour ma part, je n’extrais que ces quelques mots du texte de Gide qui, dans leur cynisme cru à propos d’un autre garçon, éclaire cette relation d’une autre lumière : « celui que nous avions surnommé « l’Abricot », à cause de son teint très hâlé ; c’est le plus jeune du troupeau de Rouart. » Si la scène d’amour est dénué de crudité, on ne peut pas dire la même chose de ce mot de « troupeau » que Gide utilise pour désigner tous ces garçons que « chasse » E. Rouart, avec son statut de maître, et que celui-ci lui fournit. Même ce Ferdinand, ce « Ramier ». Gide nous laisse un moment penser qu’il l’a séduit. Il finit par nous dire - c'est presque un aveu - qu’il était « cette occasion extraordinaire que la complaisance de R[ouart] allait faire naître. ».

André Gide à Jersey, par Théo van Rysselberghe, 1907.
Ce portrait de Gide est contemporain de la nuit du « Ramier »

La postface érudite et documentée de David H. Walker apporte aussi un éclairage intéressant sur les relations complexes entre Eugène Rouart et André Gide au sujet de leur homosexualité. Après avoir été « séduit » par André Gide, ce Ferdinand devient une proie pour Eugène Rouart. Pouvait-il résister longtemps, si tant est qu'il ait voulu le faire ? Son père était un des valets de ferme du même Eugène Rouart… : « Je projette d’apprivoiser ce ramier, dont l’impressionnant roucoulement t’a ému l’autre jour ; je m’y appliquais dimanche ; c’est la première fois que je m’intéresse si fortement à un oiseau ». Pour ne pas rester sur la seule impression d'un Eugène Rouart prédateur, il faut rapporter que celui s’est préoccupé de faire soigner Ferdinand lorsqu’il a été malade. Il a aussi voulu en faire le sujet d’un livre qu’il a ébauché, mais qu’il n’a jamais publié. André Gide restera aussi fortement marqué par cette rencontre et cette nuit d’amour. On peut y voir les prémices de ce lent et continu mouvement de dévoilement qui l’amènera à écrire ses deux livres-manifestes : Si le grain ne meurt… et Corydon.

Qu’en a pensé Ferdinand ? Il n’a jamais pu s’exprimer. Je veux croire que cette découverte de l’amour a été pour lui une révélation et que ce « roucoulement » a été le signe de la grande joie du corps qu’il a ressentie. Il faut imaginer Ferdinand heureux !

Pour ceux que ces détails bibliophiliques intéressent, voici comment se présente la mention du tirage de tête numéroté :


lundi 7 septembre 2020

Les Embrassades, Jacques Pyerre, 1969

En refermant Les Embrassades, de Jacques Pyerre, je pensais à ce livre que j’avais découvert grâce au Rapt de Ganymède, de Dominique Fernandez : Jean-Paul, de Marcel Guersant. A l’époque, il y a plus de trente ans, j’en avais gardé l’idée que toute la littérature homosexuelle était sombre, tourmentée, pleine de culpabilité et de violence. Cette idée avait d'ailleurs été renforcée lorsque j’ai pu lire le livre, qui, en réalité, met en scène plus un conflit très catholique entre la chair et l’âme, sur fond d’homosexualité, qu'une véritable situation homosexuelle.
 

Depuis, j’ai découvert qu’il y avait, au même moment, une littérature homosexuelle joyeuse, pleine de vie et de vigueur, et, pour le dire, totalement décomplexée. J’ai eu l’occasion d’en parler pour Les Amours dissidentes de Boris Arnold, pour les livres d’André du Dognon (cliquez-ici) et, plus récemment, pour Un Protestant, de Georges Portal. Dans ce dernier cas, j’ai même trouvé que l’on n’était pas loin de la fanfaronnade, tant l’enchaînement des succès sexuels de l’auteur me paraissait par moment irréaliste.
 
Ma dernière découverte, Les Embrassades, n’a fait que me conforter dans cette appréciation d’une littérature homosexuelle « positive », pour utiliser un terme actuel. Bien que sorti un peu plus tard que les ouvrages précédents, en 1969, à l’orée de la « libération » sexuelle, ce livre obéit au même principe : raconter une initiation sexuelle, puis une vie sexuelle, dans une frénésie de rencontres toute plus pimentées les unes que les autres. On part du Maroc, pays natal de l’auteur, pour aller en Suisse, en Italie, à Gênes, où il fait le prostitué dans une maison close Sophonisba, en Égypte, en Angleterre, en Écosse, pour terminer à … Toulouse.
 

Ce qui différencie ce récit est qu’il confine parfois à la pornographie, ce qui n’est pas le cas des autres que je citais en début de message. Les situations érotiques s’enchainent, avec de nombreux détails. Notre auteur a l’air véritablement obsédé par la taille des « bites » pour reprendre son vocabulaire. Pour pimenter le tout, et peut-être maintenir l’intérêt du lecteur, on y croise une scène de zoophilie, un fantasme de viol incestueux, une situation pasolinienne où le « héros » couche avec toute la famille : la mère, la fille, le fils et enfin le père, dans cet ordre-là. Une certaine crudité dans les descriptions est un parti-pris de l’auteur, sur lequel il s’explique dans la préface. Il se réclame de la vigueur du vocabulaire de Jean Genet, dont il cite un extrait du Condamné à mort, en égratignant au passage Gide :
Ah ! certes nous sommes loin des terrasses parfumées, balayées par le vent du désert gidien, où Ménalque rêvant en filigrane au zob d'Ali le chamelier se demande, anxieux, s'il se fera sauter ou pas sans que cela nuise à son bonheur conjugal.
Non, j'ai tout dit, et comme je l'avais entendu, et comme je l'ai vécu. Tout cela est donc venu en moi malgré moi-même. Je n'insiste que sur une chose que je tiens à affirmer : tout ce que je raconte est rigoureusement vrai.
Il se montre encore plus sévère avec Roger Peyrefitte, poussant l’ironie jusqu’à choisir un titre qui est une référence directe aux Ambassades de celui-ci. De la même manière, l’ouvrage suivant s’appellera logiquement la Fin des Embrassades :
Vous êtes averti; Albert sera vraiment Albert et non pas Albertine, vous ne trouverez pas de phantasmes comme dans l’Age de Craie avec « enfants qui rêvez aux contours de mes nuits » et personne ne se titillera dans les collèges entre deux portes feutrées et un confessionnal en ressassant « en suis-je ou n'en suis-je pas »… Vous voyez de qui je parle.
Pour tout dire, ce récit m’a paru à la longue un peu fastidieux. Il n’a pas l’ironie des Amours buissonnières, la qualité d’écriture des livres d’André du Dognon, ni même la qualité littéraire d’Un Protestant, ni sa profondeur (je me demande si je n’ai pas été un peu trop sévère avec ce dernier livre). On ne s’y embarrasse pas de considérations sur l’âge (au début, lors de son initiation, le héros est loin d’avoir atteint l’âge légal), sur les rapports de dominations sociaux et raciaux, sur les questions de genre, etc. On voit que l’on est très loin de ce qui agite notre époque. S'il s'agit bien d'un récit autobiographique, une partie de l'intrigue se passe pendant la Seconde Guerre mondiale et les années d'après-guerre. Nulle évocation, ni même trace de ce contexte. Dans ce livre, on est vraiment dans le « jouir sans entraves », et après… peu importe.
 
Il est un autre point qui m’a frappé dans ce récit et, rétrospectivement, dans les récits aussi en partie autobiographiques de Georges Portal et d’André du Dognon : la volonté de montrer que l’on appartient à un milieu bourgeois, que l’on a bénéficié d’une bonne éducation, dans une famille socialement supérieure, dans une forme de distinction quasi-bourdieusienne, qui marque une distance avec la majorité des hommes avec lesquels on couche. Et, quand on croise quelqu’un du même milieu, il n’est pas un partenaire, mais un compère de débauche. Pour Jacques Pyerre, ce sera Monsieur l’Administrateur. J’ai montré pour André du Dognon, Georges Portal, et on pourrait aussi le dire pour Éric Jourdan, auteur des Mauvais anges, que ces prétentions sociales ne sont pas en rapport avec leurs situations réelles dans la vie. Les appartenances nobles d’André du Dognon étaient largement usurpées, Georges Portal était le fils d’un marchand de nouveautés, quant à Eric Jourdan, il a largement réécrit son histoire familiale. Je n’ai pas assez d’informations biographiques sur l’auteur des Embrassades, mais je ne serais pas surpris de découvrir un milieu plus modeste, plus petit-bourgeois, que celui dont il semble issu à la lecture de son livre.
 
J’ai découvert ce livre grâce à un exemplaire de la bibliothèque de Jean-Claude Lachnitt. J’ai déjà parlé de cette bibliothèque (cliquez-ici). Quelques-uns de ses livres ont rejoint ma collection ces derniers mois. Comme l’on dit en bibliophilie, il a « truffé » cet exemplaire de documents qui apportent des renseignements précieux sur l’auteur et le contenu de l’ouvrage.
Sur une page de garde, il note : 
 
L’auteur de ce livre Jacques Michel a été assassiné à coups de couteau à Marrakech le mercredi 24 janvier 1979 par un jeune Marocain qu’il avait engagé comme boy pour tenir sa maison.
Avec ce seul renseignement, il est donc possible de dire que derrière Jacques Pyerre, se cache Jacques Michel, né à Bordeaux le 12 août 1928 et décédé à Marrakech le 24 janvier 1979, à l’âge de 50 ans. Les prénoms complets de Jacques Michel sont … Jacques Pierre. On voit qu’il n’est pas allé très loin pour se trouver un pseudonyme. Il a pris ses prénoms de naissance plutôt que son prénom et nom. Il donne d’ailleurs un indice dans le texte lorsqu’il dit : « je m’appelais Jacques, Michel, prénoms de mes deux grands-pères » (p. 17). Malgré cette identification, il ne m’a pas encore été possible d’aller plus loin et d'en savoir un peu plus sur sa vie.
 
Un des personnages principaux est Monsieur l’Administrateur, le mentor en même temps que le compagnon de débauche du héros, dont les frasques occupent les pages 69 à 112. Une photo légendée nous apprend qu’il s’agit d’une personne réelle.
 

Sur cette photo prise lors d’un banquet d’Arcadie, à la salle Lancry, en novembre 1974, c’est le personnage au centre à gauche. Celui qui est à sa gauche est identifié comme « Monsieur le Commissaire principal X ». Cet exemplaire contient même une note qui donne son nom véritable, ce qui m’a permis de vérifier qu’il s’agissait bien d’un administrateur colonial, ainsi qu’une lettre de lui à Jean-Claude Lachnitt, avec l'enveloppe.
 
 

Petit détail amusant, le livre a été relié avec, sur les plats, un semis de phallus ailés, sûrement pour qu’il n’y ait aucun doute sur le contenu. 
 
 
En revanche, le dos du livre est beaucoup plus sage. Enfin, le propriétaire y a fait inclure une double planche photographique probablement extraite de quelque revue érotique de l’époque, en résonance directe avec les récits érotico-homosexuels de cet ouvrage.
 


Description de l’ouvrage
 

Jacques Pyerre
Les Embrassades
[Paris], Jérôme Martineau, éditeur, 1969, in-8°, 178-[6] pp.
 
L'ouvrage contient une dédicace :
A vous ces pages légères que vous auriez aimées, cher André R.
En souvenir des heures de Petras Negras.
A votre Mémoire.
En exergue, il a placé un extrait d'un poème de Frederico Garcia Lorca : Ode à Walt Whitman.
 
Il y a eu une suite, parue en 1972 : La Fin des embrassades, Paris, I.D.M., avec une nouvelle édition en 1973.
 
Comme souvent pour ce type d'ouvrages, il y a très peu d'exemplaires dans les bibliothèques publiques (Source : CCFr). Les Embrassades n'est présent qu'à la BNF et à la Bibliothèque municipale de Versailles (pourquoi ?). Le suite n'existe qu'à la BNF.
 
Dans ces pages, il fait référence (p. 49) à un autre ouvrage qu'il aurait publié chez le même éditeur : La Mille et deuxième nuit. Malgré mes recherches, je n'en ai trouvé aucune trace.

lundi 31 août 2020

Un exemple de médicalisation de l'homosexualité (1895).

Depuis au moins l’an 2000, Jean-Claude Féray mène un travail d’historien de l’homosexualité, plus précisément, comme il le dit lui-même, une démarche sur « l’Histoire événementielle, littéraire et artistique de l’homosexualité. » Cela se concrétise par l’édition d’ouvrages et la publication trimestrielle d’un bulletin, sous le nom de Quintes-Feuilles.

Une publication récente a particulièrement attiré mon attention. Elle apporte un éclairage intéressant sur la médicalisation de l’homosexualité au XIXe siècle. Cette histoire a été traitée depuis longtemps. Cependant, il est toujours utile de rappeler comment les homosexuels sont passés des mains des prêtres à ceux des médecins, dans une même entreprise de stigmatisation, mais sur des bases différentes.

Le cas qui est présenté est intéressant sur un point. Ce ne sont pas des médecins « spécialistes », des aliénistes pour utiliser le vocabulaire de l’époque, qui traitent le cas de Joseph Charrier, mais deux experts « auto-proclamés » qui se penchent sur lui. Pour être précis, c’est le tribunal qui doit juger de l’attentat contre les mœurs de Joseph Charrier qui les a désignés, non pas sur leurs compétences reconnues pour traiter le sujet – ils ne sont pas psychiatres –, mais sur le simple fait qu’ils sont médecins et donc, partant de là, sachants. Cela permet de toucher du doigt non pas l’état de la recherche médicale sur l’homosexualité mais la pensée commune, la « vulgate », partagée par le corps médical, que les deux médecins Pacotte et Raynaud appliquent sans beaucoup d’imagination au cas qui leur est soumis. Et ce n’est pas parce que cela concerne un attentat à la pudeur sur mineur que cela change quelque chose.

Ne disposant pas de photo de Joseph Charrier, j'ai choisi ce portrait qui m'a paru inspirant,
même s'il ne correspond pas à la description physique qui en est donnée.

Cette expertise a été publiée dans les Archives d’anthropologie criminelle, en 1895. Vous pouvez accéder au contenu complet par ce lien : cliquez-ici Un peu plus tard, en 1898, le Dr Raynaud a publié une lettre de Joseph Charrier.

Le rapport d’expertise ne donne aucun nom, hormis quelques informations biographiques. Sur cette base, après avoir identifié Joseph Charrier, Jean-Claude Féray fournit tous les éléments précis sur l’histoire familiale et personnelle de celui-ci et a contextualisé l’expertise. Ce travail très intéressant a fait l’objet d’un bulletin hors-série accessible depuis cette page de présentation : https://www.quintes-feuilles.com/Bulletin-Hors-serie-n° 9

A la lecture de ce rapport, plusieurs points m’ont frappé. C’est d’abord l’importance du concept de dégénérescence. Je ne sais pas si ce concept a fait l’objet d’une définition médicale, voire psychiatrique, précise. A la lecture du rapport, on a plus l’impression que l’on plaque une notion morale, elle-même mal définie, sur une personne et un comportement que l’on réprouve. 

Parmi les caractéristiques relevés par les deux médecins, on retrouve un trait de caractère très communément attribué aux homosexuels : la « sournoiserie » (p. 437), qui se matérialise même, dans le cas de Joseph Charrier par « un certain air en dessous, embarrassé. » (p. 438). Ce texte ne nous évite aucun des préjugés généralement partagés sur les « invertis ».

J’ai aussi été frappé par l’importance qui est donné au milieu familial, pas tant du point de vue social, comme on le ferait aujourd’hui, mais du point de vue de l’hérédité : le père, « violent, sanguin et grand buveur », la mère, « une véritable hystérique », les frères et sœurs. On croit lire du mauvais Zola, qui, au-delà du poids de l’hérédité, savait toujours laisser une place à la responsabilité individuelle. Tout le raisonnement des médecins-experts est justement de démontrer l’irresponsabilité personnelle et donc pénale du prévenu, ce qui se termine par un enfermement à l’hôpital psychiatrique d’Aix-en-Provence, plutôt que par une peine de prison. Joseph Charrier se suicidera quelques temps après son arrivée à l’hôpital. La conclusion du Dr Raynaud est la suivante :

Nous trouvons chez lui des tares héréditaires, des tares physiques, une véritable répulsion pour la femme et pour les petites filles, un penchant irrésistible pour les petits garçons, mais de dix à quinze ans, ceux plus jeunes ou plus âgés n'excitant pas ses désirs ; des idées et des traces de tentatives de suicide, des vols idiots, en un mot un cortège de symptômes tels que nous avons considéré cet homme comme atteint de Phrénesthésie et irresponsable.
Cette étude et ce cas montrent une nouvelle fois le travail pionnier et majeur du Dr Lacassagne qui s’est concrétisé par la publication de ces Archives d’anthropologie criminelle et pas la constitution d’un fonds documentaire très riche sur la criminalité et sur l’homosexualité, aujourd’hui conservé à la Bibliothèque municipale de Lyon. J’emprunte cette présentation du docteur à l'introduction de Fières archives (2017), par Philippe Artières et Clive Thomson (p. 18) :
Le professeur de médecine légale de la faculté de Lyon, célèbre pour être l’un des fondateurs de la criminologie française, à l'instar de son collègue Cesare Lombroso en Italie, s’est intéressé très tôt à l’inversion du sens génital et en est devenu en France l’un des principaux spécialistes en matière de médecine légale, rédigeant l’article « pédérastie » dans le grand Dictionnaire médicale de Dechambre et faisant de sa revue, les Archives d’anthropologie criminelle, un lieu privilégié de publication et de recherche sur cette question. Très vite, il n’est pas un médecin militaire qui ne s'interroge à son propos, pas un médecin maritime qui ne s'intéresse à cette manie morbide. L'ensemble des enquêtes que publie la revue sur les tatouages est, par exemple, traversé par cette question de la sexualité des hommes entre eux. Les notes et observations médico-légales du Dr Boigey sur les détenus tatoués publiées en 1910 sont exemplaires de cette inquiétude.
La revue est également le lieu de publication de matériaux inédits et elle lance des enquêtes auprès de ses lecteurs. Marc-André Raffalovitch rejoint ainsi les rédacteurs de la revue. Cet homme de lettres, non médecin, lance à son tour dans les colonnes de la revue une enquête sur l’inversion sexuelle chez les aveugles-nés. Mais surtout, comme la longuement étudié Patrick Cardon, il tient à deux reprises des chroniques de l’unisexualité en 1897 et 1907 qui traitent de l’actualité à la fois scientifique et judiciaire de l’inversion en ce début du XXe siècle. Enfin, Alexandre Lacassagne amène ses étudiants lyonnais vers ces « nouveaux » territoires de la médecine ; il fait soutenir des thèses, les encouragent à rassembler de la documentation. Lui-même fait écrire les invertis qu’il croise en prison, tel Charles Double, l’inverti parricide.
Le récit de Charles Double a d’ailleurs été publié dans un excellent recueil de récits de criminels, pas seulement d’homosexuels : Le Livre des vies coupables. Autobiographies de criminels (1896-1909) (nouvelle édition en 2014).

 


Il a aussi été publié par les éditions GayKitschCamp : Charles Double, état psychologique et mental d'un inverti parricide (cliquez-ici).

Je n’ai malheureusement pas le catalogue de l’exposition qui lui a été consacré en 2004 à la Bibliothèque municipale de Lyon : Le médecin et le criminel. Alexandre Lacassagne, 1843-1924.

Il existe un bon article sur le Dr Lacassagne sur le site Crimincorpus, consacré à sa place dans les différentes théories de criminologie et à son oubli relatif : cliquez-ici.

En guise de conclusion, j’ai trouvé particulièrement savoureuse – si j’ose dire, car les conséquences pour les personnes concernées ont pu être terribles – ce raisonnement qui permet de conclure à l’aliénation : « Incontestablement il était aliéné, ce malheureux qui ne pouvait entrer en érection qu'au contact d’une main masculine. »

vendredi 21 août 2020

Les Mots à la Bouche

Fidèle de la librairie Les Mots à la Bouche, je n'avais pas encore eu l'occasion d'aller à leur nouvelle adresse. C'est avec beaucoup de plaisir que j'ai découvert ce nouveau lieu.

 

J'ai trouvé l'espace plus aéré, plus clair. Certes, l'étroitesse entre les rayons et un apparent désordre pouvaient faire le charme de la boutique de la rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie. Mais cela nuisait, de mon point de vue, à la fonction première d'une librairie : un lieu de déambulation et de découverte, qui doit donner envie d'acheter et de lire les livres que vous ne cherchiez pas (ce que vous cherchez, il n'est peut-être pas nécessaire de traverser tout Paris pour les obtenir). L'agencement des lieux se prête bien à cette découverte inopinée du livre que l'on ne connaissait pas.

Situé dans une rue tranquille du XIe arrondissement, l'emplacement me convient mieux. Au delà de la plus grande facilité d'accès depuis mon XVIIIe arrondissement, l'esprit du quartier est plus en phase avec mes valeurs et mes goûts. Allergique à tout ce qui transforme Paris en une vaste galerie commerciale de boutiques de luxe (ou qui en ont l'apparence), je n'allais dans le IVe que pour cette librairie. Je pense que je ne vais plus guère avoir l'occasion d'y retourner. Espérons que la renommée montante de ces nouveaux arrondissements ne va pas leur infliger cette double peine de la muséification et de la "gentrification" qui semble être le lot commun de nos centres-villes.

Source : Komitid
 

Pour revenir à la librairie, l'équipe y est toujours aussi accueillante, le choix toujours aussi riche. Un lieu qui me plait et qui m'a séduit.

Mes quelques achats d'hier, dont je reparlerai :



Film dont j'ai découvert l'existence grâce à cet article passionnant sur le site du magazine Trax : Les secrets derrière "Équation à un inconnu", le porno gay le plus mélancolique jamais réalisé.

 


Auteure que je connaissais pas et que j'ai découverte grâce à cette émission de France-Culture :  Lisez le journal de Mireille Havet, figure éblouissante et tragique du Paris lesbien des Années folles.

dimanche 16 août 2020

Une amitié militaire





Les photos anciennes de militaires montrent souvent des gestes de proximité physique. En général, ce sont des marques d'affection virile, habituelles à l'époque. Il ne faut pas y voir de signification particulière.
 
Ici, ces deux soldats du 159e Régiment d'Infanterie Alpine (RIA) de Briançon  semblent un peu éloignés l'un de l'autre. Et pourtant, la main qui tient le cou de l'autre me semble un geste inhabituel, non dénué d'une certaine tendresse. J'aime le visage de l'homme de gauche, très intense, avec, lorsqu'on le regarde de près, un voile de tristesse. La main gauche qui se referme dans un geste nerveux nous amène à penser que la sérénité affichée du visage n'est qu'apparente. L'homme de droite a un air plus bravache. Mais, est-il aussi sûr de lui que le laisse penser son attitude ?

Cette photo illustre une carte postale de correspondance. Il était courant à l'époque que les photographes proposent les portraits à ce format, ce qui permettaient ainsi de les envoyer à sa famille ou à ses amis.

Le dos de la carte est écrite. Elle est signée du soldat Joseph P. qui donne des nouvelles à son frère et à sa belle-sœur. Nous sommes le 14 novembre 1914 à Briançon. Il fait froid et la neige tombe. C'est le début de la guerre. Nous comprenons que Joseph P. a été blessé, probablement lors des premiers engagements, très meurtriers, du 159e RIA dans les Vosges. Ces deux visage jeunes ont sûrement déjà vu la mort de près. Est-ce que c'est ce que nous pouvons lire dans leurs yeux ?


Pour illustrer la neige à Briançon, j'ai choisi cette image extraite du Napoléon, d'Abel Gance. En effet, la scène de la célèbre bataille de boules de neige du jeune Bonaparte à Brienne a été tournée à Briançon durant l'hiver 1925. Le réalisateur a fait le choix de laisser apparaître la vue très caractéristique de la ville fortifiée et de sa collégiale au détriment de la vérité historique.
 
 

jeudi 2 juillet 2020

Robert de Montesquiou et Gabriel Yturri

Il y a maintenant 10 ans, je présentais un livre très touchant de Robert de Montesquiou, entièrement dédié à l'amour de sa vie, Gabriel Yturri (cliquez-ici) : Le Chancelier de Fleurs, publié à cent exemplaires en 1907. J'avais été personnellement touché par ce bel hommage rendu par un homme à un autre homme, qui était l'occasion pour nous de découvrir une autre facette de ce dandy fin-de-siècle. Modèle de l'homosexuel flamboyant, qui aurait inspiré le baron de Charlus, Robert de Montesquiou a su nous montrer, dans cet ouvrage, la profondeur et la robustesse de ses sentiments pour cet amour de vingt ans. Si Robert de Montesquiou a été le modèle du baron de Charlus, Proust a gommé cet aspect pourtant attachant de sa personnalité, peut-être parce qu'il avait du mal à imaginer un homosexuel simplement amoureux.

Gabriel Yturri (1860-1905)
Source : Sotheby's


Ces quelques réflexions me sont inspirées par l'actualité des ventes aux enchères. Il y a quelques jours, une maison de vente a proposé un ouvrage de Robert de Montesquiou que celui-ci a agrémenté d'un envoi à son "cher rencontré", belle preuve d'amour dans sa simplicité :

Source : Sotheby's

Toujours dans cette vente, et plus émouvant je trouve, une autre belle preuve d'amour. Robert de Montesquiou a composé pour Gabriel Yturri un petit ouvrage contenant un poème calligraphié et une photo originale de Montesquiou. Il l'a fait relié et le lui a offert avec ces mots tout simples : "à mon fidèle Gabriel, aussi apprécié en 1903 qu’en 1885, cette prière, composée pour lui."
 
Source : Sotheby's


Source : Sotheby's

Dans la même vente, il était proposé un des cent exemplaires du Chancelier de Fleurs, avec un envoi un peu sibyllin à Pierre Loti, qui faisait donc partie de la centaine de destinataires privilégiés de cet ouvrage, "ceux qui, à travers les malentendus de la vie, et en dépit des méconnaissances du monde, ont su démêler dans l’Être exceptionnel qu'ils virent longtemps auprès de moi, quelques-uns de ces traits qui suffisent, par leur noblesse, à renseigner sur ce qui ne se livre point, d'un sentiment ou d'une pensée."


Source : Sotheby's

A Pierre Loti
un miroir qui le reflète
dont la glace est faite des flammes
et dont l'eau contient des pleurs
Robert de Montesquiou
27 juin 08
Source : Sotheby's

Le 27 juin 1908, date de la dédicace à Pierre Loti, correspond à une lecture de cet ouvrage organisée par Robert de Montesquiou, lecture à laquelle Proust regrettait de ne pas avoir été convié. On comprend que Pierre Loti avait été invité.