vendredi 2 avril 2010

"Le Chancelier de Fleurs", de Robert de Montesquiou, 1907

Lorsque Gabriel de Yturri meurt à Neuilly le 6 juillet 1905, Robert de Montesquiou est inconsolable.

Portrait photographique d'Yturri en frontispice.

Pour garder le souvenir de cet amour de 20 ans, et en mémoire de son ami, il fait quelque chose à sa mesure, digne de son image de dandy flamboyant : il lui consacre un livre, imprimé à 100 exemplaires et précieusement relié, qu'il distribue à ses amis. C'est un de ces exemplaires que je présente aujourd'hui.


Tout le monde connaît Robert de Montesquiou, dandy issu d'une très ancienne famille, né en 1855. Il est passé à la postérité pour avoir été le modèle du baron de Charlus dans la
Recherche du temps perdu. Il aurait aussi inspiré Huysmans pour son personnage de Des Esseintes dans A Rebours, ainsi que Jean Lorrain pour Monsieur de Phocas. C'est l'image même de l'homosexuel fin de siècle.

Portrait photographique de Montesquiou jeune.
Je le préfère au portrait par Boldoni que l'on voit partout.

Le 16 mars 1885, lors d'une exposition Delacroix à l'Ecole des Beaux-Arts, Robert de Montesquiou, tout juste âgé de 30 ans, rencontre un bel argentin de 21 ans, Gabriel Yturri. De cette rencontre naîtra "vingt ans d'incomparable amitié, de zèle brûlant et permanent, de dévouement clairvoyant et hardi, d'inaltérable et constant fidélité". Les deux hommes, que tout pouvait semblait opposer, vivront vingt ans ensemble. Gabriel de Yturri (au passage Montesquiou l'aura doté d'une particule) sera le "secrétaire" du flamboyant comte, qui n'hésitera pas à l'imposer à tout le Grand-Monde dont il était un des arbitres . Tous craignaient ses jugements à l'emporte-pièce. Gabriel de Yturri saura le servir fidèlement, se faisant à l'occasion son messager et son protecteur. Diabétique, après un long affaiblissement, Gabriel de Yturri meurt à Neuilly-sur-Seine le 6 juillet 1905. Trois ans après, Robert de Montesquiou distribue à ses amis les plus proches ce livre :
Le Chancelier de Fleurs. Douze stations d'amitié.

Le Chancelier de Fleurs rappelle le surnom qu'il lui donnait. Le livre est organisé en douze chapitres ( Douze stations d'amitié) :
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I - Préliminaire.
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II - Prédestination. Courte biographie de Gabirel de Yturri avant sa rencontre avec Robert de Montesquiou. Né à Tucumán (Argentine) le 12 mars 1864, il est repéré par un prêtre, Kenelem Vaughan qui, "voyant ces belles qualités, et pour l'éloigner des mauvaises influences" (Quelles mauvaises influences ?), le fait venir en Europe.
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III - Roman d'Amitié. Chapitre sur l'amitié en général, avec de nombreuses références aux grandes amitiés du passé : Cicéron, Montaigne et La Boétie, Flaubert et Louis Bouilhet, les frères Goncourt, etc. Se finit sur la rencontre avec Gabriel de Yturri le 16 mars 1885, coup de foudre que Montesquiou appelle pudiquement : "le miracle de sentiment" : "attachement qui, de son élan initial, avait atteint les plus hautes cimes affectives".
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IV - Correspondance (Alter). Extraits de la correspondance de Gabriel de Yturri, occasion de présenter sa vie et les sentiments qu'il portait à l'auteur. Un fac-similé de l'écriture de Gabriel de Yturri (planche hors texte) illustre ce chapitre.
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V - Correspondance (Ego). Extraits de la correspondance de Robert de Montesquiou
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VI - La vasque. Sur une vasque de marbre trouvée à Versailles et achetée par Montesquiou pour son jardin du Pavillon des Muses à Neuilly. C'est Gabriel de Yturri qui s'est chargé du transport et de l'installation de cette vasque.
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VII - Images et empreintes. Sur les différentes images (photographies et peintures) de Gabriel de Yturri. Il évoque le portrait en pied illustrant l'ouvrage (voir ci-dessus), témoignage "que la rencontre est intime, et l'instant sans trouble." Les "empreintes" sont tous les bons souvenirs qu'il a laissés chez ceux qui l'on connu. La liste est digne du Bottin-Mondain.
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VIII - Dédicaces et poésies. Reprend toutes les dédicaces et poésies adressées à Gabriel de Yturri ou qu'il a inspirées.
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IX - Finis Coronat. Récit des derniers mois et du décès de Gabriel de Yturri
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X - Le Cortège. Lettres de condoléances reçues par Robert de Montesquiou après le décès de Gabriel de Yturri. Parmi ces lettres, on relève les noms de Barrès, François Coppée, Lucien Daudet, La Gandara, la comtesse de Greffulhe, Reynaldo Hahn, le docteur Mardrus, Anna de Noailles. Beaucoup de noms de correspondants rappelleront l'univers de Marcel Proust à ses lecteurs : Greffulhe, Caraman-Chimay, Brancovan, Lemaire, Daudet, etc. Quant à la lettre de Marcel Proust, c'est la plus longue : "J'ai bien du chagrin ce soir, et augmenté du regret de ne l'avoir pas revu.". En effet, "si souffrant", Proust n'avait pu se rendre à son chevet et y avait envoyé sa mère !
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XI - Libation et Nénies. Les réponses de Robert de Montesquiou
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XII - Hic Jacet. Sur la tombe de Gabriel de Yturri au cimetière de Versailles. Robert de Montesquiou sera enterré dans cette même tombe. Ce chapitre est illustré d'une photographie en noir et blanc de la tombe.

Cet ange qui nous invite au silence est une belle conclusion pour cette profonde histoire d'amour entre ces deux hommes. Et quel plus beau témoignage que de lui dédier ce livre, monument de papier élevé en sa mémoire !

Pourtant, cette belle histoire d'amour a charrié derrière elle son lot de médisances et de racontars. Certains ont qualifié d'Yturri de Gigolo, comme l'a rapporté Ghislain de Diesbach, dans sa somme sur Proust (Perrin, 1991). Il accable Montesquiou de son ironie mordante, en qualifiant ce livre de "plus étrange témoignage que puisse inspirer l'amour allié à la vanité."

On peut aussi parler des discussions oiseuses sur la nature exacte de la relation charnelle entre eux (voir la notice Wkipedia !). Montesquiou a toujours laissé entendre que leur relation était chaste, mais cela était peut-être une des facettes du personnage qu'il se construisait aux yeux des autres. M. Larivière (Homosexuels et bisexuels célèbres) n'y croyant pas, rapporte des anecdotes graveleuses sur les dragues de Montesquiou dans les pissotières près de l'Ecole Militaire.


Heureusement, Philippe Jullian, dans la belle biographie à l'ancienne qu'il a consacré à Montesquiou, se montre plus mesuré, sachant rendre justice à l'importance qu'eut Yturri pour Montesuiou, apaisant "l'humeur du maître", le secondant dans "la chasse aux bibelots", mais surtout le suivant comme son ombre. Il rapporte tout de même qu'avant de le rencontrer, Yturri était vendeur de cravates
Au Carnaval de Venise, chemisier du boulevard de la Madeleine et était déjà le "protégé" du baron Doazan, autre célèbre homosexuel de l'époque. Il ajoute qu'Yturri "a pas mal roulé sa bosse et connaît bien des intrigues du demi-monde homosexuel". Cependant, Jullian ne va pas jusqu'à le décrire comme un gigolo. Plus loin, il conclut : "Quels qu'aient pu être les rapports de Robert et de Gabriel, et on peut très bien les croire innocents, le poète ne tenta jamais de remplacer Yturri, il chercha des disciples mais non un ami."

Tout cela ne doit pas nous faire oublier que l'on ne vit pas avec un hommes pendant vingt ans, jusqu'à l'accompagner dans sa déchéance et sa mort, s'il n'est qu'un gigolo. Dédier un livre à un ami mort ne peut pas être que vanité. Je crois en la force de l'amour qui a uni ces deux êtres et jamais personne ne saura ce qu'ils étaient l'un pour l'autre dans l'intimité. Je voudrais finir cette évocation par cette image

On y on voit le beau regard que porte Yturri sur Monesquiou (curieusement de dos, peut-être pour ne pas montrer sa propre tendresse, ce qu'il l'aurait amené à dévoiler un autre visage de lui, en se défaisant de son masque de dandy flamboyant). Je vois dans le regard d'Yturri de la tendresses, de la complicité et un peu de protection.

Description de l'ouvrage

S.l.n.n. (Chateaudun, La Maison du Livre), 1907, in-8° (245 x 190 mm), 302-[14] pp., 3 planches hors texte (deux photographies en noir et blanc et un fac-similé) dont une frontispice.


Les pages non chiffrées en fin d'ouvrage contiennent la table et un errata.
L'achevé d'imprimer est de 1908.

L'ouvrage est relié en plein veau raciné, titre frappé à froid sur le premier plat, dos lisse, auteur, titre et date dorés au dos, tête dorée, emboîtage.



Il semble que tous les exemplaires ont été reliés à l'identique, probablement à l'instigation de Montesquiou lui-même. En effet, on l'imagine mal offrir un livre broché.

L'ouvrage a été tiré à 100 exemplaires numérotés, "exclusivement imprimés pour l'auteur". Il s'en explique page 42 :
"Du reste, cet ouvrage, dont l'avenir fera ce qui lui plaira, le traitant comme il le mérite, n'est, pour le moment, destiné qu'à un petit nombre. Ce petit nombre, ce sera ceux qui, à travers les malentendus de la vie, et en dépit des méconnaissances du monde, ont su démêler dans l'Etre exceptionnel qu'ils virent longtemps auprès de moi, quelques-uns de ces traits qui suffisent, par leur noblesse, à renseigner sur ce qui ne se livre point, d'un sentiment ou d'une pensée".

Cet exemplaire est le n° 100, sans aucune indication de destinataire, ni envoi.

Dans les bibliothèques publiques (CCFr), on trouve seulement deux exemplaires à la BNF :
- n° 40 : exemplaire donné à Henri Lavedan, avec envoi : Res M-Z-364. Contient la correspondance échangée entre l'auteur et H. Lavedan à propos de l'envoi de l'ex., comprenant 3 lettres de l'auteur, la 1ère, du 28 avril 1906 contenant une image-souvenir de G. de Yturri, les 2 autres, de juillet 1908, ainsi que la lettre de remerciement de H. Lavedan, du 14 juillet 1908. Cet exemplaire a été numérisé (cliquez-ici).
- n° 8 : exemplaire de Maurice Barrès, avec envoi : Z Barrès-8908

Il existe aussi un exemplaire à la British Library

Un exemplaire a été donné au docteur Jacquet, avec un envoi. Après le décès du docteur, l'ouvrage revint à Robert de Montesquiou, puis passa dans la vente de ses livres en 1923. Enrichi ensuite d'une photographie de Montesquiou, par Henry Pinard, son dernier secrétaire, il a été proposé par Jacques Desse dans son catalogue "Archives gaies et lesbiennes", 2005 (n° 836).

De l'échange de courrier avec Henri Lavedan, ainsi que par d'autres informations glanées sur Internet, on déduit que l'ouvrage a été distribué en juillet 1908. Robert de Montesquiou en a donné une lecture le 27 juin 1908, lecture à laquelle Proust regrettait de ne pas avoir été invité.

Des extraits sont accessibles à cette adresse :
www.reynaldo-hahn.net/Html/ecritsdiversChancelier.htm

Lien sur une page récente à propos d'un autre aspect de la vie de Montesquiou, sa relation avec Léon Delafosse (on y voit aussi une autre photo du couple Montesquiou/Yturri) :
frounch.blogspot.com/2010/03/leon-delafosse-et-robert-montesquiou.html

2 commentaires:

Jean-Claude a dit…

Robert de Montesquiou envisagea –– semble-t-il –– une seconde édition, celle-là ne lui paraissant pas satisfaisante. Voici ce qu’il écrit dans le tome III de ses souvenirs (« Les pas effacés ») :

p. 119 : « […] je perdis celui que j’aimais « parce que c’était moi, parce que c’était lui » comme faisait Montaigne, de son cher La Boëtie. Tout cela est relaté dans le Chancelier des Fleurs, un livre qui renferme le meilleur de moi, et dont, si je le publie un jour, je ne changerais pas un mot, sauf pour en améliorer le style, martyrisé par les désolantes conditions d’une imprimerie insensée. »

p. 120 : « C’est à peu près au bout d’une année de ce grand deuil de sentiment que je m’étais mis à écrire l’ouvrage, dans Artagnan, et l’avais accompli en quelques mois.
De retour à Neuilly, je m’occupai de sa mise en œuvre, dont, malheureusement, je le répète, le choix d’un imprimeur incapable de me donner satisfaction, fit un calvaire. Quand je fus au bout, je décidai de réunir une quarantaine de notables pour leur donner lecture du dernier chapitre de mon livre, en commémoration d’une amitié dont je tenais à prouver le culte que je continuais à lui vouer dans la Mort. Ce cérémonial aussi est relaté dans un chapitre manuscrit et additionnel, que j’ai récrit pour le volume, en vue d’une seconde édition, et qui sera retrouvé dans mon exemplaire. »

Bibliothèque Gay a dit…

Merci pour ces compléments. Dommage que Montesquiou n'ait pas mis son projet à exécution. Pour ma part, je ne trouve pas que l'impression soit aussi défectueuse qu'il le dit. Peut-être que je ne suis pas encore arrivé à son niveau de raffinement...

A propose de la lecture du dernier chapitre de son livre "à la quarantaine de notables", visiblement Proust n'a pas été invité, ce dont il s'est vexé. Il en parle dans sa correspondance. D'un autre côté, il n'a pas été tendre pour Montesquiou dans le portrait qu'il en donne sous le nom de Charlus. Petite querelle dans le petite monde parisien !