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dimanche 4 juin 2017

Une vie d'homosexuel entre les deux guerres

Arte propose un programme intitulé Instantané d'histoire : "Le XXème siècle est le siècle de la photo... Pour la première fois dans l’histoire, des anonymes ont pu conserver le souvenir de leur vie. A travers le monde, ces millions de photographes amateurs ont établi sans le savoir une chronique de leur temps. Leurs clichés font écho à des moments différents d’histoire, ils nous permettent de revisiter de manière originale une époque en mêlant regard intime et grands événements."

Sur la base de photos retrouvées, c'est l'occasion d'évoquer sous forme scénarisée, un destin, une vie. C'est ainsi qu'un album de photos retrouvé par Les libraires associés a été l'occasion de raconter une vie d'homosexuel entre les deux guerres. C'est ce programme que vous pouvez retrouver en replay sur Arte : cliquez-ici.


C'est une nouvelle preuve que la vie passée des homosexuels est parfois loin des clichés que l'on a aussi construits pour faire croire qu'il y a eu un avant, sombre et obscur, et un après. Ces photos nous montrent un homme heureux, assumé, qui se photographie ici avec son ami.



On aurait pu espérer un scénario plus simple, voire presque absent, pour nous laisser nous créer nous-mêmes notre propre histoire à la seule vue de ces photos muettes. Le choix a été différent.

vendredi 17 juin 2016

Litterature Gay 1920-1930

Au fil du temps, j'ai enrichi ma bibliothèque de cette riche production des années 1920-1930 qui a vu surgir pour la première fois, me semble-t-il, une abondante littérature, variée dans son style et son objet, qui parle d'homosexualité. C'est simplement un florilège que je présente ici, qui ne se prétend ni exhaustif, ni même ordonné. C'est en voyant ces livres sur les rayons de ma bibliothèque que je me suis dit qu'il fallait rendre hommage à ces hommes qui ont bravé les interdits ou, plus simplement les préjugés. J'avais déjà parlé de certains d'entre eux. Je renvoie à ce que j'en ai dit. Pour d'autres, il me reste à vous les présenter.

Un roman, le dernier entré dans ma bibliothèque : Au Poiss d'Or, hôtel meublé, d'Alec Scouffi, 1929, dont la belle couverture permet en soi de dater l'ouvrage :


L'auteur, Alec Scouffi a été assassiné en 1932, probablement par un de ses amants de passage. Je renvoie à cet article, très caractéristique de la manière de traiter les meurtres d'homosexuels : cliquez-ici.

La série des Frédi, par Max des Vignons, 1929-1930 :




Un petit ouvrage très attachant, mal connu, qui est un véritable plaidoyer en faveur de l'amour des hommes : Platoniquement, par Axiéros (Pierre Guyolot-Dubasty), 1924 :


J'en reparlerai. Il ne faut pas entendre "platoniquement" dans le sens qu'on lui donne aujourd'hui, mais comme une référence aux mœurs de Platon. Ce n'est pas non plus une nostalgie de l'amour grec. Si je n'avais pas peur de faire un anachronisme, je le sous-titrerais "Gayement".

C'est un livre qui s'avère aussi courageux que le célèbre Corydon (première édition publique en 1924) (cliquez-ici) :



Il y a le très connu Le 3e sexe, de Willy (Henry Gauthier-Villars), peut-être un sympathisant (cliquez-ici) :



Un ouvrage hors norme, d'une personnalité totalement oubliée (son antisémitisme viscéral et ses divagations idéologiques n'y sont pas étrangers)
Le sexe androgyne, Camille Spiess, 1928


La réédition d'un grand classique :
Alcibiade enfant à l'école, signé D.P.A, 1936

Histoire de l'amour grec dans l'antiquité, par M.-H.-E. Meier, augmentée d'un choix de documents originaux et de plusieurs dissertations complémentaires par L.-R. de Pogey-Castries, 1930 (cliquez-ici). Quand l'érudition est au service de la cause.



Contes d'Amour des Samouraïs. XIIe siècle japonais, Saïkakou Ebara, 1927

Mes communions, Georges Eekhoud, 1925, une édition magistralement illustrée (cliquez-ici) :


Un protestant, Georges Portal, 1936 (je renvoie au message d'un blog ami : cliquez-ici)

Billy. Idylles d'amour grec en Angleterre, Jean d'Essac, 1938, un petit roman sympathique et bienveillant (on a aussi besoin de cela) (cliquez-ici) :



Les Procès de Sodomie aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, Dr Ludovico Hernandez [Louis Perceau et Fernand Fleuret], 1920 (cliquez-ici) :



Chez les mauvais garçons, Michel du Coglay, 1937, qu'il me reste à décrire. Un ouvrage pas spécifiquement sur les homosexuels, mais où ils sont très présents (un chapitre entier leur est consacré).

Les éphèbes, Guy Lévis Mano, 1924 (cliquez-ici) :



25 dessins d'un dormeur, Jean Cocteau, 1929, éloge dessiné, homoérotique, d'un garçon aimé  (cliquez-ici) : 



L'ersatz d'amour, Willy et Ménalkas, 1923, où l'on retrouve Willy, dans un roman qui mérite d'être découvert.


Le supplice d'une queue, [François-Paul Alibert], 1930, le seule ouvrage clairement érotique de cette liste (cliquez-ici) :



Jésus la Caille, Francis Carco, édition illustrée par Dignimont, 1929 (cliquez-ici) :



C'est volontairement que j'ai mis sur le même plan des romans un peu accrocheurs et des ouvrages fondamentaux comme le Corydon d'André Gide et cela parce que je pense que chacun contribue, à sa manière, à la cause homosexuelle.

vendredi 12 février 2016

La revue Inversions

C'est une initiative à saluer que la réédition à l'identique des 4 numéros de la revue homosexuelle Inversions et du numéro unique de L'Amitié. Il y a déjà eu des études sur ces revues pionnières, mais, à ma connaissance, aucune publication en fac-similé.


Pour rappeler l'histoire, ce sont deux jeunes gens parisiens, originaires du Gers, Gustave Beyria et Gaston Lestrade, avec un 3e comparse,  qui se lancent, sans beaucoup de soutiens, dans la publication d'une revue uniquement consacrée à l'homosexualité : « [Ce] n'est pas une revue de l'homosexualité mais une revue pour l'homosexualité. » Ces extraits du texte d'introduction du premier numéro est un programme de « défense et illustration » de la cause homosexuelle et des homosexuels :
Nous voulons crier aux invertis qu'ils sont des êtres normaux et sains, qu'ils ont le droit de vivre pleinement leur vie, qu'ils ne doivent pas, à une morale qu'ont créée des hétérosexuels, de normaliser leurs impressions et leurs sensations, de réprimer leurs désirs, de vaincre leurs passions.
[...]

INVERSIONS veut être leur Revue, ils y chanteront leur amour aussi beau, aussi noble que les autres amours.
[...]
Nous voulons grouper autour de INVERSIONS ceux qui souffrent de leur solitude. INVERSIONS veut être pour eux, l'écho des voix de leurs frères d'amour.
Nous étudierons ici les homosexuels, qui dans la littérature, les arts, la philosophie et la science, se classèrent parmi les génies.
Nous faisons donc appel à ceux, qui, hors de tout préjugé, de toute morale conventionnelle voudront nous aider et nous éclairer de leur documentation et de leurs observations personnelles.
Notre effort se heurtera sans doute à bien des obstacles, à de nombreuses difficultés ; à vous tous, homosexuels, nos amis, nos frères, de nous aider et de nous soutenir.

Le premier numéro paraît le 15 novembre 1924. Initialement prévu pour paraître au rythme de 2 numéros par mois, la revue rencontre rapidement des obstacles, avec en particulier une inculpation pour « atteinte aux bonnes mœurs », comme ils l’annonce dans le 3e numéro. Le 4e et dernier numéro paraît le 1er mars 1925.

La majorité des articles sont signés de pseudonymes, mais on sait que, en plus de nos 2 auteurs, Eugène Whilhelm (Numa Praetorius),  Louis Estève, Camille Spiess, Pierre Guyolot-Dubasty (Axieros), etc. ont contribué.  Certes, quelques uns des grands noms de l'époque : André Gide, Jean Cocteau, Willy sont absents, alors qu'ils auraient pu apporter leur contribution, voire même leur protection, mais on ne sait pas s'ils ont été sollicités.

Suite aux poursuites engagées, la revue devient L'Amitié. Dans le seul et unique numéro paru en avril 1925, sont publiées quelques contributions de soutien qui avaient été sollicitées dans le dernier numéro d'Inversions, sous forme de 3 questions dont la dernière est : « Quel est votre opinion sur l’homosexualité et les homosexuels ? ». On voit apparaître des signatures plus prestigieuses comme Havelock Ellis, Henry-Marx, Camille Spiess, Claude Cahun, Suzanne de Callias et Georges Pioch. Le revue disparaît ensuite.

Cette histoire, ainsi que le contenu même de la revue, est mis à notre disposition, contribuant à une meilleure connaissance de notre histoire homosexuelle.

Il y a cependant deux remarques à faire.

Dans le sous-titre : « Une autre histoire de la première revue gay française »,  dans le texte lui-même, il est répété qu'il s'agit de la première revue homosexuelle. Pourquoi une telle affirmation ? Tout le monde sait que la première revue française est Akademos. Comme celle-ci était d'un esprit un peu différent, peut-être un peu moins militant, j'imagine que Michel Carassou lui dénie le titre de première revue au profit d'Inversions. Mais ce n’est que supposition de ma part. Il est tout de même dommage qu'une telle erreur soit mise en avant. Ce qui est le plus étrange est que la revue Akademos est citée plusieurs fois, en particulier dans la bibliographie.

Mais, ce qui m'a le plus dérangé est l'injustice qui est faite aux deux piliers de cette revue, Beyria et Lestrade. Ils ont été condamnées à de la prison ferme. Ils n'imaginaient pas qu'en plus, dans cette réédition, on les déposséderait de leur initiative et de leur travail en attribuant un rôle central à Claude Cahun dans l'histoire de la revue, en particulier dans le dernier numéro où il est avancé, sans preuves : « cette livraison de L'Amitié a été conçue et dirigée par Claude Cahun. » (p. 30). L'avantage des publications sous pseudonyme est que cela permet de donner libre court à son imagination pour tenter d'identifier les auteurs. C'est ainsi que par un jeu de déductions aussi subtiles que fragiles, Claude Cahun se retrouve projetée, si j'ose dire, au-devant de la scène. Pourtant, la  seule chose certaine est qu'elle a contribué en envoyant un texte de soutien pour le numéro unique de L'Amitié. Au-delà, lui attribuer des contributions importantes dans les 4 numéros d'Inversions et un rôle de premier plan dans L'Amitié est du roman, et pas de l'histoire. Et je ne parle pas d'hypothétiques manœuvres conduites par Claude Cahun – on ne prête qu'aux riches ! – pour « éliminer » Camille Spiess. Certes, cet étrange personnage fort peu sympathique avait probablement rien à faire dans une telle revue, mais, à défaut d'autres preuves, je pars du principe que ce sont ceux qui ont créé la revue qui ont eu assez de maturité pour cesser de solliciter sa contribution.

C'est ainsi que je souhaite rendre hommage à Gutave Beyria et Gaston Lestrade. Ils ont tout le mérite de la création et de l'animation de cette revue pionnière, pour laquelle ils ont injustement payé. Claude Cahun a d'autres titres de mérite dans l'histoire homosexuelle, pour ne pas chercher à lui en attribuer d'autres.

Pour élargir les points de vue sur l'histoire de cette revue, il est conseillé de lire les autres études accessibles, comme l'article d'Olivier Jablonski in Dictionnaire des cultures gaies et lesbiennes, Paris, 2003, l'étude de Mirande Lucien, Inversions 1924-1925. L'Amitié 1925. Deux revues homosexuelles française, Lille, GKC, coll. « Cahiers GKC » (n° 58), 2006 ou, de la même : Les deux premières revues homosexuelles de langue française : Akademos (1909) et Inversions/L’Amitié (1924-1925) in La revue des revues, n° 51,‎ 2014.

vendredi 10 juillet 2015

L’impossible conciliation ou la vie héroïque du Dr Claude-François Michéa, Jean-Claude Féray

Lorsque j'ai commencé à m'intéresser à l'histoire de l'homosexualité (c'était il y a quelques dizaines d'années), la littérature disponible sur le sujet n'était pas aussi abondante qu'aujourd'hui. On avait le sentiment que cette histoire était rythmée par une césure profonde : il y avait un avant et un après 1968 et Stonewall. C'est à cette date que, tout d'un coup, les homosexuels étaient passés de l'ombre à la lumière. D'un peuple sans histoire, ils étaient soudainement entrés dans l'histoire. Une première raison était sûrement que ces événements étaient encore proches. Je n'exclus pas que cette perception soit aussi directement liée à ma propre histoire personnelle.

Aujourd'hui, parce que le sujet a été beaucoup exploré, cette histoire me semble plus envisagée comme un continuum. Elle est appréhendé comme toute histoire, avec des phases, des changements de direction, dont Stonewall serait un jalon, comme il y avait eu d'autres jalons dans le passé. C'est cette vision d'une histoire en continuité, plutôt qu'en rupture, qui permet de mettre en valeur des personnalités, des textes qui ont apporté leur contribution à un moment donné. C'est ainsi qu'une biographie récente a mis en lumière une personnalité fort oubliée, un aliéniste du XIXe siècle, le Dr Claude-François Michéa (1815-1882), qui est l'auteur d'un texte qui présente sous un jour favorable l'homosexualité. C'est une forme d'archéologie que d'aller déterrer, au sens figuré certes, au sein d'une revue savante du XIXe siècle, une contribution qui apporte sa pierre à l'édifice d'une histoire de l'homosexualité.


Paru en 1849 dans Travaux et mémoires originaux de médecine et de chirurgie, de thérapeutique générale et appliquée, cette réflexion : Des déviations maladives de l'appétit vénérien, a été initialement motivée par une très sordide affaire de nécrophilie. Cependant, le Dr Michéa profite de cette occasion pour étudier d'autres « déviations », dont la philopœdie, terme qu'il utilise pour désigner l'attirance d'un individu pour un individu du même sexe. On verra plus loin que le Dr Michéa avait un intérêt tout personnel à s'intéresser à ce sujet-là. C'était une forme de plaidoyer pro domo, que le prétexte d'une affaire à fort retentissement permettait de livrer au public.

Au début de l'article, il se présente en rupture avec le christianisme pour qui « tout acte vénérien accompli en dehors de cette prévision devint à ses yeux un attentat qui, du domaine de la morale chrétienne, passait souvent dans celui du droit civil et criminel afin d'y recevoir parfois un châtiment atroce et capital. ». En regard, il avance :
Les Grecs et les Romains pensaient que la sagesse divine avait aussi donné à l'homme l'amour en vue du simple plaisir ; ils croyaient que la volupté était tantôt une fin, tantôt un moyen. Selon Zenon, l'amour est un dieu libre qui n'a d'autres fonctions à remplir que l'union et la concorde
Ce qui est intéressant dans ce texte est la volonté affichée de faire sortir l'homosexualité du domaine de la morale religieuse, du péché et de la faute pour le faire entrer dans le domaine du médical. C'est un mouvement bien connu du XIXe siècle, qui va au-delà de ce sujet. Avec nos yeux contemporains, la médicalisation de l'homosexualité est souvent vue comme une autre forme d'enfermement ou de catégorisation. Il faut pourtant le comprendre comme un progrès, car cela permettait en même temps d'en faire un sujet d'étude, donc de donner un caractère factuel et objectif à tous les travaux le concernant, et d'affirmer son caractère naturel, comme une forme parmi d'autres d'expression de la sexualité (l'appétit vénérien, pour reprendre les termes de l'époque).
Les déviations maladives de l'appétit vénérien, et je ne veux parler ici que des principales, des plus antipathiques aux mœurs modernes, de celles dont le fait en soi et même la simple tendance conduisaient jadis au supplice du bûcher, et qui, dans l'avenir, seront exclusivement de la compétence des médecins, et pour lesquelles, dans l'opinion publique, une pitié profonde remplacera le mépris et la flétrissure.

D'après cela, on pourrait croire, on a cru jadis, et l'on croit encore généralement aujourd'hui, que L'amour grec est toujours un produit des civilisations avancées, qu'il constitue un vice engendré par le raffinement, le sophisme et la curiosité des imaginations blasées. [...] L'histoire et le récit des voyageurs modernes démontrent que la philopœdie s'observe aussi à l'origine des sociétés, chez les peuples sauvages et dans les natures les plus incultes et les plus primitives. Elle existait chez les Celtes, suivant Aristote, et chez les Germains, d'après Sextus l'Empirique et Eusèbe.

Le plaidoyer en faveur de l'homosexualité, certes sur un mode mineur, se concrétise par ces exemples de personnalités homosexuelles de premier plan à travers l'histoire.
Il est donc très probable que, chez les modernes, Henri III, le philosophe Vanini, le duc de Vendôme, Monsieur, frère de Louis XIV, Frédéric le Grand, Cambacérès, la tragédienne Raucourt, qui brûlaient presque exclusivement de ce genre d'amour, n'étaient point arrivés là graduellement et par excès de débauches réfléchies, mais que ces personnages y sacrifiaient en raison du goût inné, d'une passion instinctive. Plusieurs observations faites par des auteurs, notamment par des médecins, tendent à démontrer que l'amour grec doit être considéré comme une déviation maladive de l'appétit vénérien.
Je crois que les mots : "goût inné, d'une passion instinctive" sont au cœur de cette nouvelle vision de l'homosexualité (le mot n'existait pas) qu'il souhaite promouvoir.

On y voit donc comme une des premières manifestations d'un relativisme historique dans la perception de l'homosexualité. Comme on le sait, ce relativisme conduit à redonner une légitimité à des mœurs jusque-là moralement condamnées et socialement stigmatisées.

Il va même chercher une explication dans les restes physiologiques d'un utérus masculin, dans le corps masculin.
Si ces faits anatomiques se vérifiaient, si l'on parvenait surtout à découvrir que l'utérus masculin peut acquérir parfois un développement plus ou moins considérable, on serait peut-être en droit d'établir un rapport de causalité entre eux et les tendances féminines qui caractérisent la plupart des individus livrés à la philopœdie.

En présentant ce livre, c'est aussi l'occasion de dire que ce type de biographie, très documentée, est pour moi un modèle du genre. C'est presque un exercice de style que de vouloir faire sortir tout une vie du presque néant. Jean-Claude Féray y est parvenu. Au-delà du rôle officiel du docteur, de ses travaux comme aliénistes, ce sont les aspects plus personnels de sa vie qui sont révélés : il est identifié dès 1847 comme pédéraste dans le registre du même nom, tenu par la préfecture de police. Son mentor, dont il est très proche, le Dr Vallerand de la Fosse est lui aussi noté dans ce registre. Par deux fois, des affaires de mœurs le mettent en rapport avec la police. La première fois, en 1850, à propos d'une affaire de drague homosexuelle sur la cours de Vincennes, qui n'aura pas de conséquence. La deuxième fois, l'affaire ira jusqu'au procès. Il sera d'ailleurs rayé de l'ordre de la Légion d'honneur. Ces faits, que l'on aborde plutôt par la chronique judiciaire, éclairent un pan de sa personnalité, que l'on peut mettre en rapport avec le texte cité. On approche ainsi une certaine vérité de la personne, même si on aimerait savoir comment il vivait son homosexualité, comment il appartenait à un réseau d'homosexuels parisiens, comment il a fait le choix d'assumer cette vie, au risque de l'opprobre et de la stigmatisation, alors même qu'il aurait pu faire le choix d'une vie de façade « normale ». En définitive, le seul témoignage que nous ayons sur sa façon d'être au monde d'un homosexuel au  XIXe siècle est ce texte. Rien que pour cela, il méritait d'être sorti de l'oubli.

 Voir ici.

samedi 31 janvier 2015

Histoire de l'amour grec dans l'antiquité, par L.-R. de Pogey-Castries [Georges Hérelle], 1930

En apprenant à connaître Georges Hérelle à travers les archives qu'il nous a laissées, j'ai compris qu'il n'était pas homme à garder pour lui la somme des informations et réflexions qu'il avait accumulées sur l'homosexualité. Cela semblait trop important  pour lui, pour qu'il ne trouve pas un moyen de partager avec d'autres ce qui était pour lui  un élément majeur de sa personnalité (je n'ose ou ne veux pas dire de son identité, car je crois que la question ne se posait pas ainsi pour lui).


Pour parler d'homosexualité, il a utilisé ce qu'il maîtrisait le mieux : l'érudition. Professeur de philosophie, maîtrisant le grec et le latin comme il se devait à cette époque, il débute par sa traduction du texte d'Aristote, Problèmes sur l'amour physique, qu'il publie de façon très confidentielle en 1900 à seulement 25 exemplaires, sous pseudonyme : 
Aristote. Problèmes sur l'amour physique, traduits du grec en français et enrichis d'une préface et d'un commentaire par Agricola Lieberfreund. En Pyrogopolis, 1900. Ouvrage tiré à vingt-cinq exemplaires seulement pour l'auteur, pour l'imprimeur et pour leurs amis. Achevé d'imprimer le vingt-cinq décembre 1899.

Ce n'est pas par un tel ouvrage qu'il pouvait donner de l'audience à son "combat" (le mot est probablement impropre) pour l'homosexualité masculine telle qu'il l'entendait, c'est-à-dire l'amour grec. En 1900, les écrits sur l"homosexualité étaient rares, en dehors de quelques romans. J'exclus évidemment les ouvrages médicaux, très nombreux, et autres ouvrages tous défavorables à l'amour masculin (études légales, criminologiques, morales, etc. etc.). Ce livre n'a eu visiblement aucune audience. Quand on pense qu'il travaillait sur ce livre depuis plus de 5 ans, on peut penser qu'il a eu une attitude contradictoire en voulant en même temps publier un livre, donc donner une certaine publicité à son intérêt pour l'homosexualité, et lui donner une audience faible, comme pris de timidité. Mais, sachant que nous sommes en 1900, on ne peut pas lui en faire grief.


Ce n'est que plus tard, vers 1920, qu'il s'intéresse à nouveau à l'amour grec. Indépendamment de son propre cheminement personnel, l'époque s'avérait de plus en plus favorable. Il poursuit tout de même dans la voie qu'il avait déjà suivie. C'est par le biais de la traduction d'un texte allemand, écrit en 1837 par Moritz Hermann Eduard Meier, Päderastie, publié dans Encyclopädie der Widdenschaften und Kunst, qu'il souhaite de nouveau aborder ce sujet si intimement important pour lui. Il connaissait ce texte depuis 1887, mais ce n'est qu'en 1920 qu'il ressort la traduction qu'il en avait faite. Moins isolé qu'il ne devait l'être en 1900, il obtient l'appui d'André Gide pour trouver un éditeur pour son travail. Grâce à son ami Ernest Pelletier, il est mis en relation avec celui-ci, qui sert d'intermédiaire entre Pelletier et Laurent Kvaraskelya (Éditions Stendhal), qui accepte de faire paraître le volume. Georges Hérelle et André Gide ne se sont jamais rencontrés, mais ils ont échangé quelques lettres, comme celle-ci, suite à la publication de l'ouvrage :
Cuverville en Caux 19 octobre 1930
Monsieur,
Déjà votre éditeur avait eu l'amabilité de me faire parvenir les bonnes feuilles de votre livre que j'avais lu tout aussitôt avec un intérêt très vif. J'ai déjà eu l'occasion de le signaler à plusieurs amis et ne manquerai pas d'en parler encore.
Veuillez croire à mes sentiments bien attentifs et cordiaux.
André Gide
L'ouvrage porte pour titre :
Histoire de l'amour grec dans l'antiquité, par M.-H.-E. Meier, augmentée d'un choix de documents originaux et de plusieurs dissertations complémentaires par L.-R. de Pogey-Castries.


L.-R. de Pogey-Castries est le pseudonyme de Georges Hérelle. On reconnaît dans les lettres L.-R. l'inversion des deux lettres que l'on entend dans son nom. Quant à Pogey-Castries, c'est une claire allusion à son lieu de naissance, Pougy-le-Château, dans l'Aube.

Pour aborder son histoire de l’amour grec, Georges Hérelle a choisi le biais d’une traduction d’un texte allemand, déjà un peu ancien, qui est une étude érudite sur l’amour grec. Dans l'Avertissement, il annonce : « On nous saura bon gré d'offrir aux lettrés et aux curieux la traduction française de cet excellent ouvrage, où est traité avec une savante maîtrise un sujet scabreux que la plupart des érudits eux-mêmes connaissent mal ». Il poursuit, pour préparer le lecteur : « La lecture de l'Histoire de l'Amour grec est plutôt austère. L'auteur s'y est placé à un point de vue très général. Avec une science profonde, il  traité de l'origine des légendes anciennes, de la différences des mœurs selon les régions, de l'influence de la pédérastie en matière politique et pédagogique, etc. ; mais il a systématiquement laissé de côté la chronique scandaleuse, ne s'est jamais attardé à la peinture des mœurs, a presque toujours dédaigné les détails pittoresques. »



Le texte de Meier est une étude historique, très factuelle, très documentée, austère, bourrée de références et de mots en grecs, qui, après quelques généralités et une introduction générale sur ces mœurs, décline ses différentes forme historique par civilisations anciennes de la Grèce : les Achéens, les Doriens, les Éoliens,  Athènes, civilisation pour laquelle il développe plus. Il reprend ensuite l'étude par philosophe : Socrate, Platon, Aristote. Quelques sujets annexes sont ensuite étudiés : la prostitution, les crimes. Le chapitre « Cause de l'Amour grec » ne lance que quelques pistes, peu fournies, mais se termine par une claire différenciation entre l'amour grec, « dans sa forme la plus pure et la plus noble » des « immonde dépravations dont Pétrone, par exemple, nous offre le tableau », autrement dit la sexualité homosexuelle. Un dernier chapitre additionnel traite de l'Amour grec, à Rome.

Ensuite, comme il l'annonce dans son avertissement : « Les lecteurs d'aujourd'hui cherchent ces petits faits dans la biographie des hommes illustres avec une curiosité toujours en éveil, et ils veulent être renseignés sur les particularités les plus secrètes de leur vie privée. », G. Hérelle donne des Appendices, composées d'une recension d'anecdotes historiques, de poésies antiues, de textes de droit, d'extraits discutés d'Aristote. Pour finir, Georges Hérelle donne un vocabulaire grec de l'amour. Lorsque les termes sont trop crus, la traduction n'en est pas donnée en français, mais en latin ! Le ton des Appendices est certes parfois plus léger que l'étude de Meier, mais on n'y trouvera guère de quoi se distraire. Tout cela reste terriblement sérieux ! A aucun moment dans le livre, il ne prend un ton plus personnel pour traiter le sujet. Cela reste à vérifier, mais je pense qu’une telle recension n‘avait pas encore été faite auparavant, en particulier dans un ouvrage destiné à un public plus large. Cela avait au moins le mérite de démontrer qu’il ne s’agissait pas d’un thème anecdotique de l’Antiquité, ni d’une problématique très ponctuel dans le temps et dans le milieu concerné.  Non, l’amour grec ne concerne pas que Socrate et son cercle.

Dans le chapitre sur Aristote, il fait un rapprochement entre les théories d'Aristote et les  théories modernes (pp; 300-302), en allant jusqu'à Freud. C'est au détour d'un paragraphe, qu'il aborde « le mécanisme de la jouissance chez l'inverti. ». C'est peu dans un livre de plus de 300 pp., mais c'est peut-être beaucoup pour lui.


Si Georges Hérelle souhaitait faire œuvre de militant, ou, pour le moins, apporter publiquement dans le débat un éclairage plus favorable, je crains que la forme choisie et le ton utilisé ne permettaient pas d’être compris comme un plaidoyer pour l’amour grec. Après l’avoir lu, on pouvait seulement en déduire que cette forme d’amour, et seulement celle-ci qui ne représente pas toute l’homosexualité, avait été, à un moment de l’histoire, une façon habituelle, reconnue et même institutionnalisée de nouer une relation sensuelle et intellectuelle entre un homme et un garçon. A l’époque à laquelle il a paru, il apportait un élément positif à un débat qui a été introduit et instruit de façon plus magistrale par les œuvres antérieures de Marcel Proust, André Gide et Jean Cocteau.

Cela n’enlève rien au courage personnel de Georges Hérelle. Certes,  professeur retraité, il ne craignait plus rien. Il reste qu’en 1930, un ancien professeur, chevalier de la Légion d’honneur, érudit reconnu dans ses spécialités courrait le risque d’une stigmatisation, voire d’une forme de bannissement social dans le milieu dans lequel il évoluait. Cela peut ternir une fin de vie. Il a apporté sa pierre à cet édifice qui s’est construit peu à peu, depuis la fin du XIXe siècle, pour changer la vue de la société sur l’homosexualité, même si son combat, je le répète, ne concernait qu’une des formes de cet amour,  et qu’il semble avoir eu du mal à concevoir qu’il puisse prendre d’autres formes.

Il était peut-être conscient des limites de ce premier travail, car il rassemblait les éléments d’une Nouvelle histoire de l’Amour Grec, dont le plan, connu, et les éléments déjà rédigés permettent d’imaginer une position plus personnelle, plus engagée sur le sujet et, surtout, plus ancrée dans le temps présent. Il s’en était ouvert à André Gide dans une lettre de 1934 :
Le 8 juillet 1934

Monsieur,

Comme vous m'avez déjà témoigné une très efficace bienveillance, je me permets de soumettre aujourd'hui à votre appréciation la table ci-jointe d'un grand ouvrage dont le sujet vous intéressera peut-être.
Depuis une quarantaine d'années, à mes moments perdus, au hasard de mes lectures littéraires et philosophiques, j'ai recueilli une infinité de notes qui sont longtemps restées en vrac, mais dont enfin je me suis décidé à tirer un livre intitulé Nouvelles études sur l'amour grec.
Je m'imagine - est-ce une illusion d'auteur ? - que, dans l'ensemble, c'est une œuvre originale. Rien de semblable, au moins à ma connaissance, n'existe ni en France ni même en Allemagne.
Malheureusement l'ouvrage est très volumineux, et, pour le publier intégralement, il faudrait deux gros volumes in-8° ou quatre volumes in-16°. Les conditions actuelles de la librairie et de l'imprimerie rendent à peu près impossible cette publication, et, comme je suis champenois, je me propose tout simplement de donner le manuscrit à la Bibliothèque Municipale de la ville de Troyes, où il pourra dormir dans la poussière jusqu'au jour du Jugement dernier. Et je ne doute pas qu'au jour du Jugement dernier il bénéficiera d'une sentence d'absolution parce que c'est un livre de bonne foi, écrit en toute impartialité et dans un véritable esprit de justice.
Mais, en attendant, vous serez le seul public auquel j'aurai soumis l'esprit de mon œuvre. J'espère que cet esprit ne vous déplaira point, et votre approbation me sera plus précieuse que celle d'une foule incompétente.
Veuillez agréer, je vous prie, Monsieur, l'expression de ma respectueuse gratitude.
G.H.

Malheureusement, le temps ne lui a pas permis de concrétiser son projet. Il est mort en décembre 1935.
La conclusion inédite de cette Nouvelle histoire de l’Amour Grec est transcrite dans l'ouvrage récemment paru, que j'ai chroniqué : Georges Hérelle. Archéologue de l'inversion sexuelle «fin de siècle». De nombreux faits qui m'ont servi à rédiger cette chronique, ainsi que les 2 lettres à André Gide sont extraits de cet ouvrage.



Description de l'ouvrage

Histoire de l'amour grec dans l'antiquité, par M.-H.-E. Meier, augmentée d'un choix de documents originaux et de plusieurs dissertations complémentaires par L.-R. de Pogey-Castries.
Paris, Stendhal et compagnie, [1930], in-8° (194 x 140 mm), VIII-316-[1] pp.


Il a été achevé d'imprimer le 30 septembre 1930.

Le contenu est :
Avertissement (pp. V-VIII), signé en fin L.-R. De Pogey-Castries.
Première partie. Histoire de l'Amour grec. (pp. 1-200).
Deuxième partie. Appendices. (pp. 201-312).
Table des matières (pp. 313-316)

La justification du tirage est : 3200 exemplaires, dont 50 sur papier velin de Hollande Panneoek, chiffrés de I à L et 3150 exemplaires sur Alfax Lafuma, numérotés de 1 à 3150.

Malgré un tirage aussi important, il est difficile d'en trouver un exemplaire. Le tirage annoncé serait-il factice ? Se serait-il mal vendu ? Des exemplaires auraient-ils été détruits, vu le côté sulfureux de l'ouvrage ? On en trouve un exemplaire dans de nombreuses bibliothèques publiques, dont la BNF (8-R-38051). Pour l'anecdote, il y avait un exemplaire dans la Collection jésuite des Fontaines, actuellement déposée à la BM de Lyon.

Stendhal et compagnie a aussi publié : 
Dialogue entre un prêtre et un moribond,par Donatien-Alphonse-François, marquis de Sade ; publié pour la première fois sur le manuscrit autographe inédit avec un avant-propos et des notes par Maurice Heine, 1926.
Les 120 journées de Sodome, ou l'École du libertinage, par le Marquis de Sade. Édition critique établie sur le manuscrit original autographe par Maurice Heine, 1931-1935.
Sous le nom d'Editions Stendhal, ils ont aussi publié un texte homosexuel : Contes d'amour des samouraïs, XIIe siècle japonais, par Saïkakou Ebara, en 1927, dont l'annonce apparaît en 4ème de couverture de cet ouvrage :


Il existe deux rééditions, visiblement à l'identique, chez G. Le Prat, à Paris en 1952 et 1980.

Notes sur les illustrations de ce message



L'ouvrage de Georges Hérelle ne contient aucune illustrations. J'aurai pu faire le choix de reprendre quelques une des très nombreuses illustrations de l'Amour grec que l'on trouve sur Internet, en particulier les céramiques illustrées de scènes d'amour pédérastique. J'ai pris le parti, discutable, de choisir quelques tableaux de Poussin. Il n'y a pas de lien, mais le classicisme sensuel de Nicolas Poussin se marie admirablement à la rigueur du texte de G. Hérelle. C'est aussi pour moi l'occasion de mettre en valeur un des peintres que j'estime le plus.

vendredi 5 décembre 2014

Georges Hérelle. Archéologue de l'inversion sexuelle «fin de siècle», Clive Thomson

C’est un livre stimulant qui vient de paraître : Georges Hérelle. Archéologue de l'inversion sexuelle « fin de siècle », Introduction et édition établie par Clive Thomson. Préface de Philippe Artières


Sur cette période 1870/1914, il existe déjà de nombreuses études sur l’homosexualité, qui abordent le sujet selon de nombreux points de vue : médical, littéraire (riche période !), artistique (voir le récent Plaisirs et débauches au masculin : cliquez-ici) ou tout simplement historique. Pour les études historiques, la large utilisation des archives de police apporte un éclairage intéressant, mais qui est marqué par le biais induit par la source- même. Ainsi, la prostitution masculine, la délinquance liée à l’homosexualité et les affaires de mœurs délictueuses sont surreprésentées par rapport à ce que pouvait être la vie quotidienne d’un homosexuel du temps. Dans la littérature, l’atmosphère fin-de-siècle nous dépeint souvent un univers décadent, marqué par des personnalités hors normes, en marge de la société, le plus souvent au sein de milieux aisés (je pense évidemment à Jean Lorrain, Marcel Proust, Oscar Wilde, Robert de Montesquiou, etc.). Ceux qui ont lu Sodome d’Henri d’Argis imaginent sans mal le type d’êtres décadents et débauchés qui faisaient les beaux-jours de la littérature homosexuelle, des arts et des chroniques des gazettes.

Après cette immersion, souvent passionnante, on se demande s’il existait des homosexuels « normaux » (j’utilise le mot avec prudence). Ce que j’appelle un homosexuel normal est une personne qui fait un métier standard (professeur par exemple), au sein d’une famille normale (la petite bourgeoise de province), qui a des amis, des occupations, bref, qui mène la vie de monsieur Tout-le-monde, excepté que les fées qui se sont penchés sur son berceau lui ont donné le goût pour les personnes du même sexe. En lisant ce livre, je pense l'avoir rencontrée. Cette personne, c’est Georges Hérelle. Le livre est la publication d'une partie de ses archives et de ses papiers d’érudit, dans lesquels il a consigné tout au long de sa vie des témoignages, des réflexions, des lettres au sujet de l’Amour grec, pour reprendre son expression favorite. Ce qui rend d’autant plus rare cet ouvrage, c’est que ce type de documents ne se rencontre quasiment jamais.

Georges Hérelle n’est certes pas monsieur Tout-le-monde. Né à Pougy-sur-Aube le 27 août 1849, il passe sa jeunesse à Troyes. Professeur de philosophie dans de nombreux lycées de province (Dijon, Dieppe, Vitry-le-François, Évreux, Cherbourg et enfin Bayonne), il est surtout passé à la postérité pour ses traductions de Gabriele D’Annunzio, ainsi que, de manière plus confidentielle, pour ses études des pastorales basques. En parallèle de ses nombreuses activités, il a amassé au fil du temps une documentation sur l’Amour grec. Il publie d'abord en 1900 à seulement 25 exemplaires, Aristote : Problèmes sur l'amour physique, traduits du grec en français et enrichis d'une préface et d'un commentaire par Agricola Lieberfreund. Le tirage tellement confidentiel ne lui permet pas de se faire connaître. Plusieurs décennies plus tard, toujours à l'abri d'un pseudonyme, il publie son travail le plus connu et le plus diffusé (la justification annonce 3200 exemplaires) : Histoire de l'amour grec dans l'antiquité, par M.-H.-E. Meier, augmentée d'un choix de document originaux et de plusieurs dissertations complémentaires par L.-R. de Pogey-Castries, publié en 1930 aux éditions Stendhal (cliquez-ici). Cette étude n’est qu’un pâle reflet de l’extension des études homosexuelles de Georges Hérelle. Il a ensuite l’ambition de publier des Nouvelles études sur l’amour grec, mais son décès à l’age de 86 ans le 15 décembre 1935 à Bayonne, ne lui a pas permis de mener son projet à son terme. Archiviste dans l’âme, Georges Hérelle n’a eu de cesse avant la fin de sa vie d’assurer une protection de ses archives en les donnant à différentes institutions, en fonction du sujet. Ses archives sur les pastorales basques sont restées à Bayonne. En revanche, tout ce qui concerne ses traductions, ses archives sur D'Annunzio ont été données à la bibliothèque de Troyes, sa ville d’enfance. Après avoir transmis ses premières archives, intéressantes pour une bibliothèque de province en enrichissant son fonds avec des documents inédits, il commence à tâter le terrain auprès du conservateur pour ses archives sur l’Amour grec. Il faut rendre hommage à ce conservateur, Lucien Morel-Payen, pour son ouverture d’esprit car il l'a tout de suite accepté. C’est l’exploitation de ces riches archives par Clive Thomson qui fait la matière de ce livre passionnant à plusieurs égards.

Avant d’entrer dans la description de l’ouvrage, une précision s’impose sur l’homosexualité de Georges Hérelle. Clairement, comme l’indique les titres de ses livres, il vit l’homosexualité comme une relation sentimentale et sexuelle entre un « aimant » et un « aimé », nécessairement plus jeune, souvent adolescent et d’un milieu inférieur. C’est le modèle de l’Amour grec, avec sa dimension éducative, entre l’éraste et l’éromène, qu’il veut faire revivre en cette fin-de-siècle. Il ne semble pas envisager que cette relation puisse être celle de deux êtres adultes, dans un rapport d’égalité. Lorsque il parle d’homosexuels de son âge ou de son milieu (Félix Bourget, François Le Hénaff, etc.), ce sont des confidents, mais pas des amants. Il faut dire que l’époque restait très marquée par ce modèle. J’en veux pour preuve le Corydon de Gide.


L’ouvrage débute par les lettres échangées avec les frères Paul et Félix Bourget (Paul Bourget est le célèbre écrivain, futur académicien). Les lettres de Georges Hérelle à Félix Bourget, du printemps 1873 (Georges a 23 ans et Félix 15 ans) sont très libres de ton, dans la mesure où la vie homosexuelle, les sentiments, les peines de cœur, les amours, sont très franchement discutés, même s'il n'y aucun aspect sexuel explicite (pp. 84-98). On aimerait pouvoir trouver d’autres correspondances de cette nature. Quel éclairage cela pourrait nous donner sur la vie d'un homosexuel de l’époque ! Il fallait ce concours de circonstances pour que ces lettres soient conservées.

L’ouvrage contient aussi une étude sur la prostitution en Italie, pays où il a souvent séjourné à un moment de sa vie. Cette étude, presque sociologique, laisse penser qu’il ne s’est approché de ce monde qu’à titre d’intérêt purement intellectuel…

Ce qui forme la partie centrale de l’ouvrage est le questionnaire sur l’homosexualité qu’il a soumis à quelques amis et qu’il a complété de ses propres remarques et considérations. On y voit une interrogation permanente sur la nature des sentiments, sur la pérennité des amours de ce type. En filigrane, voire de façon plus directe (on appréciera la pudeur des passages en latin pour évoquer des habitudes sexuelles), il discute ou commente la nature du plaisir sexuel, en particulier celui du pathicus, autrement dit le plaisir passif. Même si cela n’est pas mené à son terme, il y a une réflexion à la croisée entre le plaisir homosexuel, ses formes, et les sentiments amoureux. Par certains exemples qu’il cite, c’est seulement dans cette partie qu’il casse les codes de l’Amour grec au sens strict : aimant-actif-mature/aimé-passif-jeune. Signe probable de l’influence de l’âge, on le sent profondément marqué par le passage du temps et la fragilité de ces amours, quand l’aimé commence à entrer dans l’âge adulte et qu’il s’éloigne presque naturellement de l’aimant. Cette partie centrale du livre est la plus intéressante et la plus riche pour qui veut lever le voile sur ce que pouvait être un homosexuel à la fin du XIXe siècle.

Ensuite, il poursuite par un long texte de réflexions, sous le titre de Les opinions de Simplice Quilibet, qui illustre bien ce que j’entends par homosexuel normal. Même s’il ne se revendique pas de ces termes, l’exergue : "Les opinions de Simplice Quilibet, français moyen, sur lui-même et sur autrui, sur l'art et sur la littérature, sur le droit et sur la morale, sur le monde et sur Dieu", exprime bien qu’il se voit comme un homme « standard » conduit à réfléchir sur ce sujet et beaucoup d'autres.

Enfin, la dernière partie de l’ouvrage est la conclusion écrite de l’ouvrage jamais paru. Il s’interroge sur le statut de l’homosexualité à son époque, qu’il met en regard de la place prise par la femme, et l’amour conjugal dans la société du temps. Il conclut que, malgré ses vœux, une renaissance de l’amour grec n’est pas possible à son époque, même s’il constate une plus grande tolérance à cet égard.

En conclusion, un livre a fortement recommander à tous ceux qui s’intéressent à l’histoire de l’homosexualité. Parmi les très nombreux documents qu’il a conservés et donnés, il y a des recueils de photos de famille, de cartes postales des lieux où il est passé, des amis, des hommes qu’il a aimés, des photos d’hommes nus, etc. Certaines sont reproduites dans le cahier central.

lundi 14 juillet 2014

Le 3e sexe, de Willy, une réédition dans la Bibliothèque GayKitschCamp

Il faut saluer le travail de réédition des Cahiers GayKitschCam qui, inlassablement, donnent à lire des ouvrages anciens ou oubliés sur l'homosexualité. Une des dernières parutions est un ouvrage que j'ai toujours mis à part, par son intérêt et par ce qu'il fait comprendre de la vision de l'homosexualité dans l'entre-deux-guerres. Il s'agit du 3e sexe, de Wily, pseudonyme d'Henry Gauthier-Villars. Possédant l'édition originale, je voulais le chroniquer depuis longtemps. L'occasion m'en est donnée.


Après avoir lu Le 3e sexe de Willy, il me vient spontanément à l’esprit cette association de mots : une bienveillance goguenarde.

Avant de développer, un rapide rappel. Après l’enquête sur l’homosexualité de la revue Les Marges en avril 1926, enquête qui faisait suite à la publication quasi simultanée du Corydon de Gide (première édition publique en 1924) et du Sodome et Gomorrhe de Proust (1921-1922), le chroniqueur mondain Henry Gauthier-Villars, dit Willy, a voulu apporter sa contribution à la connaissance de l’univers homosexuel dans les années 1920. Il en est résulté cet ouvrage, paru en 1927, qui est un panorama des mœurs et coutumes des homosexuels en France, avec des incursions "par dessus les Frontières" (c'est le premier chapitre) en Italie, en Amérique, mais surtout en  Allemagne. Rappelons que l’Allemagne, avec l’action militante de Hirschfeld, était en pointe dans le combat pour la reconnaissance de la dignité homosexuelle. C’est d’ailleurs Hirshfeld qui a popularisé cette notion de 3e sexe, que l’on trouve aussi chez Proust, notion vieillie, mais qui était largement utilisée comme on le voit dans l’ouvrage de Willy. La description du monde gay du Paris de cette époque par Willy s'appelle "La tournée des curieux". On y retrouve les grands classiques : les bals, les bars de Pigalle, les bains, mais aussi une rapide allusion à la vie en province, "la chaste province". Pour faire référence à ce que je disais plus haut, il consacre un chapitre spécifique à "Quelques chefs de file" où l'on retrouve Oscar Wilde, Jean Lorrain, Marcel Proust, Maurice Rostand, Verlaine et Rimbaud, ainsi qu'un chapitre consacrée à la "Littérature androgyne", où le mot androgyne doit s'entendre comme un synonyme de "homosexuelle". On peu s'en étonner, mais Henry Gauthier-Villars ne se départ pas d'une vision de l'homosexualité, aujourd'hui vieillie, où l'homosexuel est toujours un homme qui abrite en lui une femme, ou vice-versa.

Pour avoir lu d’autres ouvrages contemporains sur le sujet, je trouve que Willy fait preuve de beaucoup de bienveillance vis-à-vis du monde homosexuel. Cette bienveillance est clairement nuancée par un ton goguenard, qui se traduit par des plaisanteries parfois douteuses sur les homosexuels. Pour un lecteur moderne qui lirait cet ouvrage avec sa grille de valeurs de 2014, certaines des plaisanteries ou prises de distance de l’auteur seraient clairement assimilées à des propos homophobes. Je crois que si l’on veut comprendre ce livre, il faut le lire en oubliant certaines de nos crispations actuelles.



Ce préambule pour introduire cette réédition bienvenue de ce texte par les cahiers GayKitshCamp. L’édition de 1927 n’est pas difficile à trouver, mais il reste moins coûteux de le lire dans cette réédition. L’autre avantage est que l’ouvrage lui-même a été enrichi de notes et de documents annexes qui en décuplent l’intérêt. Les notes qui complètent le texte facilitent grandement la compréhension en décryptant les allusions, en situant les personnages, souvent complétement oubliés aujourd’hui et les faits. Les documents annexes sont des extraits de textes contemporains sur le même sujet. La lecture du texte de Georges-Anquetil, extrait de Satan conduit le bal (1925) permet d’ailleurs de bien situer la frontière entre une vision clairement dépréciative des homosexuels et la vision que j’ai qualifiée de bienveillante de Willy. C’est peut-être un biais induit par le choix des textes, mais le monde homosexuel est surtout décrit à travers ses fêtes (les bals travestis, comme le le bal du Magic-City), ses lieux festifs ("La Petite Cabane", à Montmartre) et ses rituels, avec parfois le côté excessif et provocateur de ces événements. Cela explique aussi les réactions négatives des auteurs de ces textes qui se trouvent directement confrontés à un monde qu’ils ne connaissent pas ou ne veulent pas connaître. Les aspects plus cachés du monde homosexuel de l’époque, car plus privés et intimes, ne sont pas abordés, car probablement cela n’intéressait pas les auteurs. La vie personnelle d’un homosexuel des années 20, la façon dont il le vit, tout cela est moins spectaculaire qu’un bal d’hommes travestis, mais surtout plus dérangeant car c’est là, dans la vie personnelle de chaque homosexuel, que se trouve la réalité des choses. Signalons que Willy a le même biais. Ce n’est pas en lisant son livre que l’on sait répondre à la question : « qu’est que cela veut dire être homosexuel en 1927 ». Cet aspect des choses peut rendre frustrantes ces lectures et finir par laisser penser que seule une approche anecdotique de l’homosexualité était possible à l’époque.

Henry Gauthier-Villars, dit Willy (1859-1931), est surtout connu aujourd’hui pour avoir été le mari de Colette et l’avoir lancée en signant de son nom la série des Claudine. C’était une de ses personnalités brillantes et recherchées de la Belle époque, en même temps chroniqueur, écrivain, mondain, etc. Touche-à-tout, il a laissé de nombreux livres, mais peu d’entre eux ont accédé à la postérité. Paradoxalement, alors que ce thème est mineur dans son œuvre, son ouvrage sur le 3e sexe est un des rares livres dont on parle encore (cette chronique et cette réédition en sont la preuve).

Justement dans cette réédition, il y a un article fort intéressant qui se termine par la question : « Willy est-il un auteur gay ? » La réponse est positive, car de nombreux éléments sont rassemblés sur les ambiguïtés du personnage à ce sujet (il signait ses chroniques théâtrales : « L’Ouvreuse ») et son intérêt pour le monde homosexuel. On peut rappeler qu’il est l’auteur avec Suzanne de Callias, sous le pseudonyme de Ménalkias, de deux romans sur le sujet : L’Ersatz d’amour, en 1923 et Le Naufragé, en 1924, aussi réédités par Cahiers GayKitschCam. Je vous laisse découvrir cette approche inhabituelle du personnage, en général vu comme un homme à femmes, loin de ce monde et de cette sensibilité. J’apporte juste au dossier cette photo que je possède dans ma collection, au format carte postale.


Willy avec son petit bouledogue français dans les bras vous paraît-il vraiment comme le parangon de l’homme viril XIXe siècle ?

Autre image de Willy : un portrait par Boldini, qui met en valeur un aspect plus dandy du personnage.


Pour finir, une lettre de Willy, sur un joli papier violet ! (lettre de ma collection personnelle qui accompagne l'envoi de la photo ci-dessus)

 Pour en savoir plus sur Willy, cliquez-ici.

samedi 21 avril 2012

Les homosexuels de Berlin, du Dr Magnus Hirschfeld, 1908

Le docteur Magnus Hirschfeld (1868-1935) est une des personnalités majeures de l'histoire du combat des homosexuels pour une meilleure acceptation de leur différence. C'est à travers un petit livre que je voudrais l'aborder.


Cet ouvrage est d'autant plus important qu'il représente une des premières manifestations publiques de son combat. Né en 1868, il fait des études de médecine et s'installe à Berlin. En 1897, il fonde la toute première organisation en faveur de l’égalité des droits : le Comité scientifique humanitaire (Wissenschaftlich-humanitäre Komitee) dont l'objet principal était l’abrogation du paragraphe 175 du code pénal allemand. Base de la discrimination des homosexuels en Allemagne, cet article stipulait : « Die widernatürliche Unzucht, welche zwischen Personen männlichen Geschlechts oder von Menschen mit Tieren begangen wird, ist mit Gefängnis zu bestrafen. » : « La fornication contre nature, pratiquée entre personnes de sexe masculin ou entre gens et animaux, est punie de prison. ». Surtout, cet loi ne distinguait pas les pratiques homosexuelles dans le cadre privé et dans le cadre publique.


Après quelques publications qui militaient en faveur de l'abrogation du paragraphe 175, parues dans des revues confidentielles, il est sollicité par Hans Oswald pour apporter sa contribution à "une collection de documents qu'il édite sur la capitale". Il se charge donc de décrire la vie homosexuelle à Berlin dans ce petit ouvrage paru en 1904 : Berlins Drittes Geschlecht. bei H. Seemann, Berlin u. Leipzig, qui est rapidement traduit en français. Il paraît en 1908 sous le titre : Le troisième sexe. Les homosexuels de Berlin.

A la lecture de cet ouvrage, ce qui frappe le plus est le ton objectif et factuel que prend le Dr Magnus Hirschfeld pour décrire le monde homosexuel à Berlin à ce début du XXe siècle. C'est un parti-pris d'aborder le sujet avec le regard du sociologue et du médecin. En particulier, il est dénué de jugement moral. Il faut attendre les pages finales pour que le militant reprenne le dessus sur le scientifique, lorsqu'il revient à sa croisade en faveur de l'abrogation de l'article 175. Cependant, le choix d'aborder d'un point de vue sociologique le sujet ne l'empêche pas de porter un regard bienveillant et sympathique sur cette communauté, même si, à la seule lecture du texte, on ne saurait deviner en quoi il est personnellement et intimement impliqué. Remarquons qu'il aborde aussi bien l'homosexualité masculine que féminine, même si les exemples concernent plus souvent les hommes.

Caricature de l'époque

L'ouvrage se divise en deux grandes parties. La première aborde de façon général l'homosexualité, c'est à dire le destin individuel des homosexuels. C'est la deuxième, et plus importante, partie qui aborde la vie collective des homosexuels à Berlin. C'est alors que l'on pénètre dans cette sous-culture homosexuelle qui anime la capitale allemande.

Maintenant, entrons plus en détail dans le contenu de l'ouvrage.

Dès le départ, il récuse le terme d’homosexuel comme étant trop connoté par la sexualité. On verra que le rapport ente le sentiment homosexuel et la sexualité homosexuelle sera le fil rouge, souterrain, de l'ouvrage. Il introduit son concept « favori » de troisième sexe. Ensuite, à travers plusieurs exemples et récits, il décrit comment les homosexuels vivent leur homosexualité. Cet exposé, presque pédagogique, veut démontrer une forme de normalité dans l’homosexualité :

Elle confirme l’opinion que le penchant homo-sexuel se distingue, il est vrai, en direction et signification, mais non dans son développement, de l’amour normosexuel.

Ce terme « normosexuel », plusieurs fois utilisé, fait-il référence à une norme (ce qu’est l’amour hétérosexuel) ou à une normalité ? L'auteur ne le dit pas mais on sent qu'il hésite entre les deux.

Dans ces quelques lignes, il décrit la force des sentiments qui lient entre eux deux hommes ou deux femmes :

Ces « liaisons solides » entre hommes ou femmes homosexuels, souvent de longue durée, sont à Berlin, d'une fréquence extraordinaire. II faut avoir observé la tendresse qu'ils se portent les uns aux autres, les soins empressés qu'ils se témoignent, l'anxiété de leur attente, l'énergie avec laquelle l'amoureux prendra à cœur les intérêts, – pour lui souvent très éloignés – de son ami; le savant ceux de l'ouvrier, l'artiste ceux du sous-officier; il faut avoir vu les souffrances morales et physiques résultant de la jalousie, pour pouvoir dire qu'ils ne comportent « aucun acte de luxure contre nature ». C'est simplement là un mode de ce grand sentiment qui, de l'avis de beaucoup, est seul capable à donner à notre existence sa valeur réelle et sa consécration.

Une idée, exprimée ici, mais que l’on retrouve ailleurs, est que la véritable essence de l’amour homosexuel n’est pas le sexe, mais le sentiment. Il semble même parfois opposer les deux, comme dans ce paragraphe, et jamais, il ne semble penser que les deux peuvent former un tout indissociable et harmonieux. Peut-être que c’est sa vision de la sexualité en général (hétéro et homo) qui influe sur sa perception de l’amour homosexuel. Il semble toujours craindre qu'à trop insister sur la dimension purement sexuelle de l'homosexualité, il dévaloriserait son sujet et son propos Peut-être même qu'il craint que son but de "normaliser" l'amour entre hommes ou entre femmes serait entaché par quelque chose de "sale" qu'évoquerait le sexe. Prudence nécessaire pour l'époque ou perception intime et personnelle de la sexualité ? Cela reste à déterminer. Malgré cela, on le voit s'intéresser aux différentes et infinies combinaisons de ces normosexuels/homosexuels, au delà de la simple image du couple.

Avant de finir sur cette partie, cette anecdote montre que malgré l'époque (mais peut-être que nous nous exagérons sa rigidité morale), des parents savaient accepter voire intégrer l'homosexualité de leur enfant :

Il n'est pas rare de constater à Berlin, qu'il y a des parents qui s'accommodent de la nature uranienne et même de la vie homosexuelle de leurs enfants.
J'ai assisté, il n'y a pas longtemps, à l'enterrement d'un vieux médecin, dans un cimetière de la banlieue. Devant la tombe ouverte se tenait le fils unique du défunt, à droite la mère âgée et, à côté, un jeune ami de vingt ans; tous les trois dans un deuil profond. Lorsque le père, à l'âge de soixante-dix ans, découvrit la nature uranienne de son fils, il fut pris d'un grand désespoir. Il consulta plusieurs médecins aliénistes, qui lui donnèrent des conseils différents et, du reste, inefficaces. Il se mit alors lui-même, à l'étude de la littérature concernant ce sujet et finit par reconnaître que cet enfant était un homosexuel de naissance; quand son fils dut s'établir, il ne s'opposa pas à ce qu'il prit son ami avec lui; bien plus, ces excellents parents reportèrent leur pleine affection sur ce jeune homme qui sortait d'une couche sociale inférieure. Les deux amis avaient, l'un sur l'autre, une bonne influence morale; tandis que chacun d'eux isolé, aurait eu de la peine à se frayer un chemin dans la vie, les deux ensemble réussirent très bien. La science et la bonne éducation de l'un furent heureusement complétées par l'énergie et l'esprit d'économie de l'autre.
Sur son lit de mort, le vieux médecin dit ses derniers adieux à sa femme et à ses « deux petits ». L'aspect de ces trois êtres humains unis dans les larmes et la douleur, [...], impressionnait l'âme un peu plus profondément que l'oraison funèbre d'un jeune curé faisant d'une voix fluette l'éloge du défunt qu'il ne connaissait pas.

Remarquons au passage que l'on retrouve ici, comme dans d'autres passages du livre, l'image du couple homosexuel fondé sur les différences physiques (homme mâle/homme efféminé), sociales ou culturelles.

A partir de la page 37, il s’intéresse à la vie collective ds homosexuels à Berlin. Il commence par les soirées privées. Artifice ou prudence, il se présente comme un « invité honoraire » :

Par reconnaissance pour mes travaux concernant l'affranchissement des homosexuels, je suis souvent appelé à assister, en qualité d'invité honoraire, à leurs réunions et, tout en n'acceptant qu'un petit nombre de ces invitations, j'ai pu me former une opinion suffisamment exacte sur le mode de vie des uraniens de Berlin.

Caricature de l'époque

De nouveau, la remarque suivante nous ramène à ce soin, presque maniaque, d'éliminer la sexualité pure de cette vision et représentation de la vie homosexuelle berlinoise :

Dans toutes ces réunions la vraie sexualité se trouve au second plan, comme dans les cercles des normosexuels. Le trait d'union chez eux consiste simplement dans le sentiment de solidarité résultant de fatalités parallèles.

Il donne une grande importance aux lieux de la sociabilité homosexuelle (soirées privées et lieux publics), comme moyen de vivre ensemble avec ses semblables, plutôt que comme une façon de faciliter les rencontres sexuelles. Ce n'est qu'à la fin qu'il abordera plus directement ce thème à travers les bains et surtout les lieux de prostitution. A la lecture de ce livre, on peut parfois se demande si l’homosexuel berlinois fait l’amour !

Lorsqu'il évoque les lieux publics de rencontres (tavernes, cabarets, restaurants, bals, etc), il insiste beaucoup sur la spécialisation de ces lieux. Il les présente aussi comme des lieux plutôt préservés de la répression policière (il note qu'il y a peu d’agents provocateurs de la police). Ce qui peut laisser penser qu’il y avait une certaine tolérance, tant qu’il ne s’y passait pas des « agissements sans nom ». Constant la richesse de la vie homosexuelle à Berlin, il s'exclame :

On a vu des uraniens arrivant du fond de leur province, pleurer d'attendrissement à ce spectacle.

J'aime beaucoup cette remarque, probablement plus personnelle qu'il n'y paraît. Elle reste parfois encore juste, même si nous le l'exprimerions plus ainsi !

Sans entrer dans plus de détails sur le contenu du livre, rappelons qu'il donne un panorama complet de la vie homosexuelle berlinoise : les cabarets où l'on peut rencontrer des soldats (il parle avec précaution d'une « prostitution » soldatesque), les bals, les annonces dans les journaux, etc., pour finir les lieux de prostitution masculine. Sauf pour ce dernier point, il est toujours très préoccupé de faire comprendre au lecteur que, malgré la population qui les fréquente, les règles des convenances sont respectées dans ces lieux, voire que l'on y constate une forme de normalité.

Aucune dissonance ne trouble cette joie générale, jusqu'au moment où toutes les convives quittent ces lieux, dans lesquels elles ont pu, au milieu de leurs semblables, rêver pendant quelques heures. S'il vous arrive une seule fois de participer à une fête pareille, conclut Mme R. . . , vous en sortirez persuadé, pour le reste de votre vie, que les uraniennes sont injustement calomniées, que, là comme partout, il y a de braves gens et de mauvaises gens, bref que la disposition homosexuelle ne peut pas être une marque décisive de malhonnêteté. Exactement comme chez les hétérosexuels, il y a là, du bon comme mauvais.

Il termine l'ouvrage sur un ton plus militant. Après avoir constaté le faible nombre de personnes qui tombent entre les mains de la justice (il l'estime à une vingtaine par an), il insiste surtout sur le fléau du chantage et des agressions dont sont victimes les homosexuels. Cela lui permet de passer à sa revendication de l’abolition du § 175 qui est presque la conclusion du livre. D’une description « objective » de la réalité, il termine par un acte militant.

Avant de conclure, je reproduis ce curieux, et peu explicite, passage sur la sexualité.

Je m'élève ici contre l'opinion généralement répandue que dans le commerce entre soldat et homosexuel il s'accomplit ordinairement un acte quelconque tombant sous le coup de la loi. Quand on arrive aux actes sexuels, ce qui n'est pas toujours le cas, ils ne consistent alors que dans la surexcitation par les baisers et l'attouchement de certaines parties du corps, comme c'est généralement la règle dans les actions homosexuelles.
L'opinion que l'homosexuel, même femme, doit être pédéraste dans la pleine acception du mot, est fortement erronée. J'ai vu, dans ma pratique, un épisode qui prouve à quel point cette opinion est répandue encore à Berlin. Quand j'ai ouvert dans les journaux la question concernant la statistique des uraniens, vint chez moi quelque temps après un brave boucher de l'Est, un père de famille normal qui me demanda très sérieusement s'il n'était pas homosexuel, « car depuis quelques semaines je ressens – dit-il – un chatouillement dans le fondement ».

Je pense comprendre qu'être « pédéraste dans la pleine acception du mot » signifie qu'il y a pénétration. On retrouve le soin de ramener la sexualité des homosexuels à quelque chose de plus innocent que la vision crue d'un pénétration. Est-ce la marque intime et personnelle de sa façon de vivre sa propre sexualité ou une volonté délibérée de dédiaboliser l'homosexualité en la désexualisant en partie ?

Malgré la vision souvent rassurante et presque banale de l'homosexualité à Berlin, il sait reconnaître et rappeler la violence de la société vis-à-vis des homosexuels à travers quelques témoignages de suicides. On peut aussi citer, pour ceux que cela intéresse, un très long développement sur l'usage des sobriquets et des surnoms, souvent d'apparence féminine, que se donnent les hommes ente eux. Il estime le nombre d’homosexuels à Berlin à 50.000, dans une ville qui comptait alors 2 millions et demi d'habitants.

Ce livre est un témoignage irremplaçable sur la culture homosexuelle à Berlin avant la première guerre mondiale. Malgré certains éléments datés, il fourmille de témoignages et de tableaux vivants sur ce monde disparu.

Description de l'ouvrage

Dr Magnus Hirschfeld
Le troisième sexe. Les homosexuels de Berlin.
Paris, Librairie médicale et scientifique Jules Rousset, 1908, in-12, [4]-103 pp.


C'est un ouvrage rare dans les bibliothèques publiques françaises. On ne le trouve pas à la BNF. Il existe un exemplaire dans le fonds Lacassagne de la Bibliothèque Municipale de Lyon et deux à la Bibliothèque interuniversitaire de médecine et d'odontologie de Paris.

Il a été réédité dans la collection des cahiers GayKitschCamp.

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