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dimanche 11 novembre 2018

Quelques ouvrages de la bibliothèque de Pierre Bergé

La prochaine vente de la bibliothèque de Pierre Bergé nous réserve encore quelques belles surprises. Aujourd'hui, je voudrais m'attarder sur les quelques ouvrages qui concernent plus particulièrement l'homosexualité. En effet, trois ouvrages appartiennent clairement à la culture gay : Corydon, d'André Gide, le Livre Blanc, de Jean Cocteau et Pompes Funèbres, de Jean Genet. Comme toujours dans cette bibliothèque, ce sont des ouvrages d'exception.

Le Corydon d'André Gide



L'exemplaire du Corydon est un des 12 (ou 22) exemplaires de la première édition non mise dans le commerce, qui a paru en 1911. Dans la préface de la 2e édition, en 1920, Gide affirme que les exemplaires « de ce premier tirage furent remisés dans un tiroir - d'où ils ne sont pas encore sortis. » C'est un de ceux-là qu'André Gide a offert en octobre 1945 à Pierre de Massot, un écrivain et une personnalité un peu oubliés aujourd'hui, dont j'ai eu l'occasion de parler à propos de son livre : Mon Corps, ce doux démon (cliquez-ici). Ce que ne dit pas la notice du catalogue Pierre Bergé est que Pierre de Massot a été le secrétaire d'André Gide.


Dans cette dédicace, André Gide parle d'une « première édition, incomplète ». En effet, « Le Corydon ne comprenait alors que les deux premiers dialogues, et le premier tiers du troisième. Le reste du livre n'était qu'ébauché. » Il a fallu attendre la deuxième édition de 1920, pour disposer du texte complet, en quatre dialogues. J'ai la chance de posséder un exemplaire de cette deuxième édition que je présente ici.

Lien vers la notice du catalogue de la vente Pierre Bergé : lot n° 925.

Le Livre Blanc de Jean Cocteau

Autre ouvrage majeur du dévoilement homosexuel, la première édition du Livre Blanc a aussi paru hors commerce, dans un tout petit tirage de 31 exemplaires. C'est un de ces exemplaires qui est présenté lors de cette vente, avec un beau et classique dessin de Jean Cocteau :


Il a été publié anonymement en 1928 :


On connait ces célèbres phases de début :
Au plus loin que je remonte et même à l'âge où l'esprit n'influence pas encore les sens, je trouve des traces de mon amour des garçons.
J'ai toujours aimé le sexe fort que je trouve légitime d'appeler le beau sexe. Mes malheurs sont venus d'une société qui condamne le rare comme un crime et nous oblige à réformer nos penchants.
Dans la notice du catalogue de la vente, il est rappelé cette anecdote qui lie l'histoire de Pierre Bergé à celle de cet ouvrage :
Dans un entretien avec Laure Adler filmé à l'occasion de la première vente de sa bibliothèque en 2015, Pierre Bergé rappelait que, jeune homme, il avait reçu par la poste à La Rochelle une copie manuscrite de la confession de Cocteau avec mission d'en exécuter à son tour d'autres et de les adresser à des personnes de son choix : « C'était comme une chaîne d'amitié qu'on vous demandait d'écrire. [...] J'ai réécrit le Livre blanc, à deux ou trois exemplaires, et je les ai envoyés à mon tour. C'est une chose que je ne peux pas oublier, cette chaîne amicale, qui était plus qu'amicale, dans ce cas-là, puisqu'il s’agissait d'une libération sexuelle. Ce faisant, on avait le sentiment d'accomplir un acte à la fois courageux et nécessaire. »
En ces années-là, il n'existait pas d'édition courante de ce texte. Il était introuvable et donc impossible à lire. C'est un beau témoignage de comment la subculture homosexuelle arrivait à braver les interdits ou l'opprobre.

C'est surtout la deuxième édition du Livre blanc, parue en 1930, qui est connue. Elle est illustrée par de beaux dessins de Jean Cocteau. De plus, elle a paru dans un tirage plus conséquent de 450 exemplaires, ce qui rendait le texte un peu plus accessible. J'ai décrit un exemplaire de cette deuxième édition ici.

Lien vers la notice du catalogue de la vente Pierre Bergé : lot n° 943.

Pompes funèbres, de Jean Genet

Enfin, le troisième ouvrage qui a retenu mon attention est le manuscrit de Pompes funèbres de Jean Genet, le « seul manuscrit autographe connu dans la continuité romanesque. ». C'est un témoignage sur la création romanesque chez Jean Genet, pour ce roman que le catalogue de la vente qualifie de « soleil noir de l'œuvre de Jean Genet. » C'est un texte difficile et âpre, puissant comme tous les textes de Jean Genet. De mon point de vue, il marque l'aboutissement ou le point limite de la démarche de Jean Genet. Dans mon appréciation du parcours littéraire de Jean Genet, je me suis arrêté avant. Il faut tout de même souligner le courage de l'éditeur pour avoir publié, même anonymement, ce texte dérangeant sur la fin de la guerre de 1940.


Jean Genet a lui-même noté : « Je certifie que le manuscrit de mon livre Pompes Funèbres est le seul existant. Il se compose de 7 cahiers. A Paris le 15 septembre 49. Jean Genet. »

L'histoire du manuscrit illustre un autre aspect de la subculture homosexuelle, celui des amateurs fortunés de livres et de garçons, en l'occurrence Jacques Guérin et Gérard de Berny que « le goût de la bibliophilie et des garçons réunissait. ». C'est ce dernier qui a fait magnifiquement relier ce manuscrit :


La vente contient aussi un exemplaire de la première édition de Pompes Funèbres, parue en 1947 « A Bikini, aux dépens de quelques amateurs  », autrement dit à Paris, chez Gallimard.


Lien vers les notices du catalogue de la vente Pierre Bergé : lot n° 948 et lot n° 949

Je n'ai jamais décrit l'exemplaire que je possède de la première édition. Il est aussi remarquable par sa belle reliure signée Tchékéroul :


Quelques autres lots

Au gré des 130 autres lots de cette vente, j'ai retenu ces 3 ouvrages :



L'édition originale de Salomé, d'Oscar Wilde, parue à Londres en 1893, avec un envoi à André Gide. Le catalogue rappelle la rencontre entre les deux hommes :
La rencontre d'Oscar Wilde fut, pour André Gide, capitale. Ils firent connaissance en novembre 1891: Wilde était alors âgé de 37 ans, Gide avait 22 ans. Le jeune homme fut fasciné: « L'esthète Oscar Wilde, ô admirable, admirable celui-là » confesse-t-il à Paul Valéry. Il porte peu après dans son Journal un jugement plus sévère: « Avec lui, j'avais désappris de penser. » Leur nouvelle rencontre en Algérie en 1895, dont Gide fit le récit dans Si le grain ne meurt, devait bouleverser la vie du romancier : grâce à Wilde qui joua le rôle d'entremetteur, Gide put devenir ce qu'il était. « Depuis, écrit-il plus tard, chaque fois que j'ai cherché le plaisir, ce fut courir après le souvenir de cette nuit. » (Oscar Wilde, Paris, Musée du Petit Palais, 2016, p. 229.)
Gide fut, avec Robert Ross, l'un des rares à rester fidèle à Oscar Wilde à la fin de sa vie. Après sa mort, il lui consacrera un livre poignant, paru au Mercure de France (1910): Oscar Wilde, in memoriam (Souvenirs).
Lien vers la notice du catalogue de la vente Pierre Bergé : lot n° 912.


L'édition originale des Nourritures terrestres, d'André Gide, 1897. Un livre capital, un peu oublié aujourd'hui, dont l'influence a été majeure. Si l'homosexualité n'est pas nommément citée, tout le discours de libération que porte ce texte peut être un appel à vivre sa sexualité.

Cet exemplaire porte un envoi à Paul Valéry.

Lien vers la notice du catalogue de la vente Pierre Bergé : lot n° 915.


L'édition originale de Du Côté de chez Swann, de Marcel Proust, 1913. En plus d'être le n° 1 du tirage de tête des 5 exemplaires sur Japon, ce qui rend cet exemplaire particulièrement exceptionnel est qu'il porte une longue dédicace de Marcel Proust à Lucien Daudet :


Transcription :
Mon cher petit vous êtes absent de ce livre : vous faites trop partie de mon cœur pour que je puisse jamais vous peindre objectivement, vous ne serez jamais un "personnage", vous êtes la meilleure part de l'auteur. Mais quand je pense que bien des années de ma vie ont été passées "du côté de chez Lucien", de la rue de Bellechasse, de Bourg-la-Reine, les mots "le Temps perdu" prennent pour moi bien des sens différents, bien tristes, bien beaux aussi. Puissions-nous un jour le "retrouver". D'ailleurs pour vous qui avez peint la pagode de Chanteloup et les roses de Pâques tout est retrouvé et sera éternellement gardé.
La notice du catalogue rappelle les liens d'amours, puis d'amitiés qui lièrent Proust et Lucien Daudet. Elle raconte aussi l'histoire de cet exemplaire, qui s'est trouvé un moment séparé de ce feuillet de dédicace, jusqu'à leur réunion dans la bibliothèque de Pierre Bergé.

Lien vers la notice du catalogue de la vente Pierre Bergé : lot n° 927.

jeudi 19 avril 2018

Si le grain ne meurt, André Gide, 1924

Mais, saisissant la main qu'il me tendait, je le fis rouler à terre. Son rire aussitôt reparut. Il ne s'impatienta pas longtemps aux nœuds compliqués des lacets qui lui tenaient lieu de ceinture; sortant de sa poche un petit poignard, il en trancha d'un coup l'embrouillement. Le vêtement tomba; il rejeta au loin sa veste, et se dressa nu comme un dieu. Un instant il tendit vers le ciel ses bras grêles, puis, en riant, se laissa tomber contre moi. Son corps était peut-être brûlant, mais parut à mes mains aussi rafraîchissant que l'ombre. Que le sable était beau! Dans la splendeur adorable du soir, de quels rayons se vêtait ma joie!...
Ce beau texte est extrait du livre le plus personnel d'André Gide, du moins de mon point de vue. Si le grain ne meurt a d'abord paru dans un petit tirage confidentiel et privé de 12 exemplaires pour le premier volume en 1920 et de 13 exemplaires pour le deuxième volume en 1921. Quelques années plus tard,  André Gide se décida à le rendre public. C'est un exemplaire de cette première édition publique, de 1924, en 3 volumes, que j'ai eu le plaisir d'acquérir dans une belle reliure de Devauchelle. Un beau texte, qui me touche, dans un beau tirage, recouvert d'une belle reliure, que demander de plus ?


Pour ceux qui veulent en savoir plus sur la première édition, la fiche de ce libraire (en anglais) présente un des rares exemplaires : cliquez-ici.

samedi 21 octobre 2017

André Gide, de Maurice Sachs, 1936

Désireux de renouer avec la chronique de livres choisis et aimés de ma bibliothèque Gay, je voulais m'attaquer à quelques ouvrages de Maurice Sachs, écrivain pour qui j'ai toujours eu une tendresse aussi particulière qu'inexplicable. Il était tentant de s'atteler tout de suite à l'œuvre autobiographique, le duo des livres de sa vie : Le Sabbat et La Chasse à courre. Mais, parcourant ma bibliothèque, j'ai exhumé un petit livre que j'avais un peu oublié : André Gide, par Maurice Sachs. Je me suis donc dit que commencer par celui-ci serait comme une mise en bouche avant le morceau de choix. Puis, comme dans l'amour des livres, tout n'est pas que littérature, cette élégante et sobre reliure qui couvre mon exemplaire m'a donné envie de le prendre en mains. Et ainsi de vous le faire découvrir.


Les relations d'André Gide et Maurice Sachs sont une succession de rendez-vous ratés. Comme le mot rendez-vous peut laisser penser qu'il y a, de la part des deux parties, une volonté commune de se rencontrer, il serait plus juste de parler d'une succession de demandes frustrées et inabouties de la part de Maurice Sachs.  Celui-ci attendait beaucoup de ces rencontres – lui-même a parlé de la recherche impossible du père qu'il n'a jamais connu – alors que Gide n'attendait rien de particulier de Maurice Sachs. Il faut aussi dire que la réputation qui précédait Sachs, sa proximité avec Jean Cocteau, qui s'est muée en haine, sa pitoyable tentative de conversion au catholicisme dans les pas du même Jean Cocteau et sous la « bénédiction », si j'ose dire, de Jacques Maritain, tout cela le desservait clairement auprès d'André Gide. Mais celui-ci, fidèle à sa ligne de conduite, lui fit bon accueil, l'aida même à entrer à la N.R.F. comme directeur de collection en 1933. Malgré des échanges qui se poursuivirent jusqu'à la guerre, on ne peut parler ni d'intimité, ni même de proximité entre les deux hommes. Trop de choses les séparaient. Maurice Sachs avait une propension toute particulière, presque un talent, à détruire lui-même ce qu'il était en train de construire, par ses mensonges, par sa malhonnêteté, par ses mauvais procédés. Ce ne sont pas ses lettres pleines de déclarations d'admiration qui pouvaient y changer grand chose :
... il n'est pas d'homme par qui j'ai plus violemment souhaité d'être reconnu que par vous (...) Vous pourriez dire : quel entêtement à venir me relancer sans fin. Ne voit-il pas que j'ai quelque défiance de lui, que quelque chose, en lui, de trouble m'écarte... Et fort occupé déjà de ceux que j'aime, je ne puis m'occuper par-dessus le marché de ceux qui m'aiment malgré moi...
Je ne me félicite pas de cette lâcheté instinctive par laquelle c'est un père toujours que j'ai cherché en ceux que je pouvais admirer, faiblesse qui me vient sans doute de ce que je n'eus pas de père et qu'enfant, ardemment, j'en souhaitai un (...)
L'homosexualité de Maurice Sachs a-t-elle eu sa part dans sa volonté de se rapprocher d'André Gide ? Il n'en dit rien. Comme on le verra dans Le Sabbat, il a toujours vécu son goût des hommes d'une façon assez détachée. A ce sujet, il n'y a chez lui aucun militantisme, aucune vision "communautariste" pour reprendre un terme actuel. Ce n'est pas lui qui voudra publier des livres de témoignages comme le Corydon et Le Livre blanc. Si l'homosexualité n'était pas absente de ces relations avec Jean Cocteau ou Max Jacob, ce qui pourrait expliquer la méchanceté dont il a fait preuve ensuite à leur égard, il n'y a rien de tel avec André Gide.

C'est dans ce contexte que Maurice Sachs voulut consacrer un livre à celui auprès duquel il espérait encore être une personnalité reconnue. Curieusement, c'est sous la bannière du communisme qu'il espérait opérer ce rapprochement, voyant par là un moyen de mettre ses pas dans ceux d'André Gide. Je dis curieusement car tous ceux qui connaissent bien l'œuvre et la vie de Maurice Sachs savent qu'il n'avait pas une conscience politique très développée. Même son rapprochement avec le catholicisme dans les années 1920 semble avoir été plus réfléchi que ce soudain intérêt pour le communisme. Peut-être même est-ce André Gide qui a cherché à le rallier dès 1934 et que c'est par admiration pour celui-ci qu'il s'y est intéressé. Dans cette voie nouvelle pour lui, il débute par une petite plaquette consacrée à Maurice Thorez, qu'il va même écouter lors de meetings. Il paraît que cet ouvrage est presque introuvable.


Maurice Sachs signe un contrat avec Denöel en mars 1936 pour une biographie d'André Gide. Il y travaille au printemps 36 et lui présente son travail. Ils le relisent ensemble, en juin. « Nous [André Gide et "la Petite Dame"] sommes très agréablement surpris : c'est très inégal, mais souvent bon. Il est souple (trop) et accepte toutes les remarques fort gentiment. ». Cette relecture a lieu avant que Gide fasse son voyage en U.R.S.S. Nous savons qu'il en reviendra avec un vision transformée du communisme. Le livre paraît en novembre 1936, sans modification, mais avec un introduction qui, à demi-mots, prend acte du changement de point de vue d'André Gide sur le communisme et l'U.R.S.S. Cela nous vaut ce petit livre un peu hybride, qui commence tout de même par une citation de Staline. En définitive, il ne semble avoir eu aucun écho. Aujourd'hui, c'est plus une curiosité, le témoin d'une période de la vie de Maurice Sachs et de ses errements personnels, tant sentimentaux – ses relations avec André Gide peuvent être qualifiées ainsi – qu'idéologiques.

L'ouvrage est dédié à Élie Faure, l'historien de l'art : « A Elie Faure, en confiante admiration. M. S. ». Je n'ai rien trouvé sur les relations entre les deux hommes, si ce n'est ces 2 lettres de Maurice Sachs : cliquez-ici.

Sur les relations de Maurice Sachs et André Gide, les sources sont :
Maurice Sachs, par Henri Raczymow
André Gide, l'inquiéteur, de Frank Lestringant
La rigueur et les errements : du côté de Gide et de la N.R.F., par Frank Lestringant, dans le Cahier de l'Herne consacré à Maurice Sachs. C'est une bonne synthèse des relations entre les deux écrivains, dont les éléments sont issus des deux ouvrages précédents.
Voir aussi ce message sur le site e-gide : cliquez-ici

L'ouvrage

Le corps de l'ouvrage est composé de 20 courts chapitres (pp. 13-116), datés en fin du 28 mai 1936.

Les 10 premiers chapitres (pp. 13-62) sont une courte biographie d'André Gide, complétée d'une présentation de son œuvre et de sa pensée. Maurice Sachs place les Nourritures terrestres au cœur de la démarche d'André Gide. Il en cite abondamment des extraits et n'hésite pas à évoquer en écho de ce livre le souvenir personnel d'une chaude journée dans les monts des Catskills lors de son récent séjour aux États-Unis. Au même niveau, il place Si le grain ne meurt. Ces chapitres sont surtout une défense de l'homme et de ses livres. Défense de son honnêteté, de sa rigueur morale, de son influence. Défense de l'acte gratuit tel que Gide l'a mis en scène dans Les Cave du Vatican. Enfin, défense du Corydon (chapitre IX), ce petit livre sur une « attraction sensuelle qui n'est pas la même que celle que subit la majorité dans notre présente civilisation. » Sur ce sujet, Maurice Sachs fait un parallèle entre Gide et Proust, au détriment de ce dernier qui « a voulu expliquer et excuser des habitudes qu'il ne tenait point lui-même pour bonnes et dont il allait se cachant. ». Puis, il introduit les 10 chapitres suivants uniquement consacrés au communisme par ce surprenant rapprochement entre l'amour du Christ et le communisme :
C'est dont tout NATURELLEMENT qu'André Gide aime ce qui est présentement le mieux vivant, qu'il déplore le piteux état dans lequel s'acagnardent les Français, qu'il a foi en le progrès de l'homme, qu'il hait la misère qui accable autrui, qu'il aime le Christ des premiers jours, qu'il déteste le Christianisme contre le Christ et qu'il se rallie au communisme.

Ces 10 chapitres (pp. 59-116) exposent toutes les démarches intellectuelles qui ont mené André Gide au communisme, en cohérence avec ce qui a été présenté auparavant. Notons que c'est le chapitre sur la haine du christianisme et non du Christ qui est le plus développé dans ce cheminement intellectuel. Tout cela est résumé dans le cours chapitre XVII :
Haine du christianisme (mais non du Christ), haine de la misère d'autrui, pitié de la France, foi dans le progrès de l'homme, amour de ce qui est vivant, amour du naturel ; Gide en est venu au « communisme [qui] est la doctrine la plus vivante la moins achevée qui existe », à cette entreprise qui, dit Guéhenno, « est l'entreprise d'hommes de bonne volonté qui s'efforcent de toute leur vertu de rendre cette terre un peu plus habitable ».
Dans une note (p. 111), Maurice Sachs tempère déjà son enthousiasme :

L'attitude des communistes français et des Russes a tant changé récemment que l'auteur de cet opuscule encore une fois se demande si c'est de chez eux maintenant que viendra une vie nouvelle. Mais si beaucoup de nous, et Gide même, avons été trompés par le développement du communisme il n'en resterait pas moins vrai que notre civilisation chrétienne est monstrueusement usée et profondément détestable.
Mais c'est surtout l'introduction qui vient fortement nuancer le contenu de l'ouvrage. Comme nous l'avons dit, juste avant la parution, Maurice Sachs a ajouté une introduction, datée d'octobre 1936, dans laquelle il présente le cheminement de la pensée d'André Gide et sa position vis-à-vis du communisme suite à son voyage en U.R.S.S., sans d'ailleurs faire référence à ce voyage. Notons qu'il s'associe lui-même à cette évolution en utilisant le "nous".

Mais depuis le jour récent encore où ce travail fut terminé pour moi, la politique des doctrines a rendu nécessaire cette introduction et quelques mots sur le sens où s'entend ici communisme.
On verra dans ces pages comment André Gide devait tout naturellement s'acheminer vers le communisme, comment son honnêteté ne pouvait que repousser les odieuses conclusions d'une société étouffée et décomposée à la fois par l'Eglise, les pires traditions familiales et la prééminence d'un capitalisme bourgeois dénué même des vertus Héroïques qui ont soutenu pendant tant de siècles une aristocratie, aujourd'hui exténuée et presque disparue.
Ce communisme donc vers lequel Gide allait avec une ferveur égale à celle de ses plus jeunes années lui représentait (représentait pour beaucoup), la liberté, la paix, la délivrance des obsessions mythologiques, une conception nouvelle de la vie.
Mais tout comme les cartes du Christ ont été brouillées par Saint Paul, il se pourrait bien que le communisme change de figure par la faute de ses plus zélés militants. Il se peut bien que le communisme dès aujourd'hui, ou dès demain, n'offre plus à beaucoup d'esprits libres, les saines et fortes tentations que nous y voyions hier.
Si cela est, Gide et bien d'autres auront été abusés. (La fin dira-t-on, justifie les moyens, mais il y a des moyens qui portent leur FIN en soi.)
C'est pourquoi, il me faut bien dire ici que par communisme, j'entendais (comme Gide je crois), plus ce qu'on nous proposait hier que ce que l'on nous offre aujourd'hui.
Si André Gide développera sa position sur le communisme dans Retour de l'U.R.S.S. en novembre 1936, Maurice Sachs s'éloignera du communisme aussi vite qu'il y était venu.

Description de l'ouvrage


André Gide, Maurice Sachs
Paris, Denoël et Steele, [1936], in-12 (168 x 106 mm), 124-[4] pp., 6 planches photographique en noir et blanc hors texte (portraits d'André Gide), couverture illustrée d'une photographie en noir et blanc (portrait d'André Gide).

Un des 6 portraits illustrant l'ouvrage
Cet exemplaire comporte un envoi à François Le Grix, sur la page de garde :


François Le Grix (1881-1966) est un écrivain, qui fut le directeur d'une revue littéraire La Revue hebdomadaire. C'était un personnage influent. Mais, comme le dit Mathieu Galey dans son Journal : « Mais qui se souviendra de Georges Poupet, de François Legrix, qui ont été les éminences grises de toute la littérature de l'entre-deux-guerres ? »
Lorsqu'on fait des recherches sur cette personnalité, on trouve la mention d'une relation sentimentale, voire amoureuse, entre François Mauriac et François Le Grix. Roger Peyrefitte assure qu'il connait « quelqu'un qui possède les lettres brûlantes écrites par le même Mauriac à François Le Grix ».

Maurice Sachs a visiblement largement dédicacé son ouvrage car dans les bibliothèques publiques, on trouve des envois à Valery Larbaud (Vichy),  André Rousseaux (Bibl. Sainte-Geneviève), Ambroise Vollard, Adrienne Monnier, Henri Bergson (Bibliothèque littéraire Jacques Doucet) et Louis Aragon (BNF).

vendredi 23 décembre 2016

Les petites joies du collectionneur de livres

L'amour des livres n'est pas exempt de fétichisme. C'est ainsi que j'ai acheté récemment un exemplaire de la première édition de Le Vieillard et l'Enfant de François Augiéras, publié en 1950 avec deux petites choses qui lui donnent tout son prix. La première est que la bande d'éditeur a été conservée. Vous connaissez tous ces bandes rouges (ce ne sont plus des bandes à proprement parler car elle ne sont plus fermées) que les éditeurs ajoutent aux livres comme publicités. Nombreux sont ceux qui s'empressent de les retirer et de les jeter. En pourtant, quelle satisfaction de trouver un exemplaire qui contient encore sa bande, comme celle qui entourait ce livre d'Augiéras!


Comme argument de vente, elle porte cette belle phrase d'encouragement d'André Gide : « L'intense et bizarre joie que j'éprouve à la lecture (et relecture) des ces pages remarquables entre toutes. »

Elle est un peu déchirée et salie, mais, peu importe, elle est là....

L'autre petit détail est que François Augiéras à ajouter son nom et son adresse de sa main sur la page de titre.


Là aussi, c'est un petit rien, mais cela donne un peu d'épaisseur à cet exemplaire, lorsque j'imagine François Augiéras penché sur l'ouvrage, traçant ces quelques lignes de son écriture un peu appliqué et maladroite, si caractéristique avec ce mélange de majuscules et minuscules dans les mots, comme dans son nom ou dans Périgueux.


C'est tout pour aujourd'hui. Pas de beaux garçons, mais l'envie de partager ce qui fait les petites joies de la vie du collectionneur de livres.

samedi 9 mai 2015

Corydon, André Gide, édition de 1920

Il est de bon ton de brocarder ce texte. Certes, il a vieilli ; certes, il défend une vision de l’homosexualité qui n’a plus cours aujourd’hui, plus d’un siècle après sa première rédaction ; certes, c'est plutôt le modèle de l'amour grec que semblait défendre André Gide. Malgré cela, il reste le premier plaidoyer écrit en langue française en faveur d’une plus grande bienveillance et compréhension de l’homosexualité. Et, rien qu’à ce titre, il mérite encore et toujours d’être lu et de figurer dans une Bibliothèque Gay. Ce qui en fait la force est que l'édition publique de 1924 porte le nom de l'auteur. Ce n'est pas le cas d'un Jean Cocteau avec Le livre blanc d'un Paul François Alibert, avec Le supplice d'une queue, etc. Son « concurrent », si j'ose dire, Marcel Proust avançait quant à lui masqué. 


Beaucoup a été dit sur ce texte, beaucoup a été écrit. Rappelons juste l'historique du texte et de ses publications.

Rédigé en 1910, la première édition a été imprimée à Bruges le 22 mai 1911, sous la surveillance attentive d'André Gide lui-même qui avait fait le déplacement. Dans les éditions suivantes, il précise que le tirage a été de 12 exemplaires, « lesquels furent remisés dans un tiroir - d'où ils ne sont pas encore sortis. » (préface de la seconde édition, en 1920). Son premier bibliographe, Arnold Naville donne plutôt un tirage de 22 exemplaires, mais je ne sais pas sur quels éléments il s'appuie. Gide aurait-il été « désireux de minimiser la portée de cette naissance clandestine » comme l'avance Franck Lestringant (tome I, p. 683) ?

En 1918, il reprend le texte : « Le 1er janvier, et jusqu'au 25, Gide se retira à Cuverville pour peaufiner le livre qu'il considérait tout à la fois comme son Évangile et son testament — son Nouveau Testament, pour le dire en un mot. Le 14 janvier, il avait "à peu près achevé "». Il s'en explique dans la Préface : « Je me décide après huit ans d'attente à réimprimer ce petit livre. [...] Le Corydon ne comprenait alors que les deux premiers dialogues, et le premier tiers du troisième. Le reste du livre n'était qu'ébauché. Des amis me dissuadaient d'achever de l'écrire. » Malgré cela, « Ces derniers mois néanmoins je me persuadai que ce petit livre, pour subversif qu'il fût en apparence, ne combattait après tout que le mensonge, et que rien n'est plus malsain au contraire, pour l'individu et pour la société, que le mensonge accrédité. »

Entre la fin de la rédaction et l'impression, la guerre imposa son rythme, retardant la conclusion des accords avec Jacques Doucet et Lady Rothermere pour l'impression de cette nouvelle édition, ainsi que des Mémoires, qui ne portaient pas encore le titre de Si le grain ne meurt.... En définitive, ce fut Jacques Doucet qui assura le financement de cette édition, en même temps que celle de Si le grain ne meurt..., pour une moitié. L'autre moitié, qui devait initialement être prise en charge par Lady Rothermere, fut en définitive prise en charge par Gide, après qu'il eut cassé le contrat avec celle-ci. Comme pour la première édition, l'imprimeur était Verbecke, à Bruges. Gide se rendit lui-même en Belgique, entre noël et le premier janvier 1920 pour superviser l'impression et donner le bon à tirer, ce qui fut fait à la mi-janvier 1920. Après quelques aléas (grève, en particulier), l'impression fut terminée le 5 mars. Après le brochage de l'ouvrage, il était disponible pour Doucet début avril. L'impression de Si le grain ne meurt... tarda encore quelques mois.

Cette nouvelle édition, toujours privée, a été tirée à 21 exemplaires.

C'est l'arrivée dans ma bibliothèque de l'exemplaire n° 8 qui explique ce message.


Description de l'ouvrage


Corydon
S.l.n.n [Bruges, Imprimerie Saint-Catherine], 1920, in-8° (195 x 142 mm), 171-[5] pp.
 
Contenu de l'ouvrage  :
- Feuillet blanc (pp. 1-2)
- Titre (p. 3) : Corydon (nouvelle édition), avec seulement la date : 1920.
- Justification (p. 4) : « Il a été tiré de ce livre 21 exemplaires numérotés à la presse sur papier à chandelle ». Cet exemplaire est le n° 8.
- Titre intermédiaire : Corydon. Quatre dialogues socratiques.(p. 5)
- Préface (p. 6).
- Texte du Corydon composé des 4 dialogues (pp. 7-171).
- « Achevé d'imprimer le cinq mars mil neuf cent vingt par "L'imprimerie Sainte Catherine" quai Saint Pierre, Bruges, Belgique. » (p. [173])
- Feuillet blanc (pp. [175-176]) 

Titre intermédiaire :

Justification :

Achevé d'imprimer :

La couverture porte simplement « Corydon » et la date 1920. Le dos porte « C.R.D.N » et la date 1920. Les couvertures sont probablement sur papier japon. Cette reprise des 4 lettres « C.R.D.N » au dos est un discret rappel de la première édition qui ne portait que ces lettres sur la couverture et le titre.

Comme on le constate sur les scans, l'ouvrage a été imprimé sur un papier de mauvais qualité, très fin (papier à chandelle), ce qui explique que l'on voit le verso par transparence. Pourquoi avoir choisi un tel papier, pour un petit tirage, et non un beau papier, ce que Gide pouvait se permettre ? Peut-être une fausse humilité, pour un texte qui devait encore rester privé, au seul usage de quelques amis.

Dans les bibliothèques publiques, il y a 3 exemplaires, sur les 21 :
BNF, dans la Réserve des livres rares : RES P-R-781, provenant de la bibliothèque du Dr. Lucien-Graux
Paris – Bibliothèque littéraire J.Doucet : D VIII 23, l'exemplaire n° 21, de la collection de Jacques Doucet 
Paris – Bibliothèque littéraire J.Doucet : DLY 151, l'exemplaire n° 5, de la bibliothèque de Roger Martin du Gard.

L'édition publique, portant le nom d'André Gide, a paru en 1924. C'est un petit ouvrage, toujours imprimé à Bruges, à l'imprimerie Saint-Catherine. Le tirage en est très important : 550 exemplaires  sur papier Van Gelder et 5000 (sic) sur papier ordinaire.



Je possède un des exemplaires hors commerce, qui provient de la bibliothèque de Catherine Gide, la fille d'André Gide, qui vient d'être dispersée par la librairie Les Amazones : Catherine et son étrange famille.


Beaucoup d'informations sur la rédaction de ce texte et des différentes impressions proviennent de la monumentale biographie d'André Gide par Franck Lestringant : André Gide, l'inquiéteur, 2 tomes
Sur le Corydon, on peut consulter cet intéressant article de Claude Courouve : Les vicissitudes de Corydon.

samedi 21 février 2015

L'immoraliste, d'André Gide, une édition populaire

En 1950, les éditions Flammarion ont réédité des grands textes de la littérature dans une collection bon marché, qu'ils ont appelé "Select-collection" (la mode des anglicismes ne date pas d'aujourd'hui !).
Ce sont des cahiers imprimés sur un mauvais papier, sous une couverture illustrée d'une photographie en noir et blanc. C'est cette photographie qui a attiré mon attention, car elle résume en une seule image la trame de l'histoire et surtout le dilemme du héros Michel, entre la loyauté à son épouse mourante, Marceline, et les tentations de la sensualité, représentées par Moktir, lors du séjour final à Touggourt.


Le photographe anonyme a même trouvé un modèle de Michel qui présente quelques traits de ressemblance avec André Gide.


Quant à Marceline, on appréciera le côté théâtral de sa souffrance.


Le personnage central de la photo est, justement,ce jeune arabe :


Regardons le jeu de ses mains. L'une enlace tendrement le cou de Michel, tendresse qui n'est pas sans ambiguïté, car tout est dans la pression que cette main met sur le cou de Michel. Peut-être d'une simple sollicitation au début, elle devient une force qui tire vers le péché :


L'autre main, c'est celle qui indique la voie. Si, pour nous, cette voie est claire, comment était-elle interprétée par les lecteurs de 1950, cette époque qui a probablement été la plus prude de notre histoire ?


J'aime l'ambiguïté assumée de cette photo, sur cette publication bon marché, voire populaire.

Compléments

Suite au commentaire de Fabrice, du site e-gide, quelques précisions sur cette collection :
En 1914, les éditions Flammarion lancent la Select-Collection, des romans populaires sous un format simple et condensé (des in-8° brochés, format 17x24 avec texte sur deux colonnes), d'abord sous couverture rose illustrée au centre, puis avec illustration photographique pleine page.
En 1927, les numéros 267 et 269 de la collection qui en comptera près de 350 sont Si le grain ne meurt (texte non intégral) et L'Immoraliste.

L'édition que je présente ci-dessus est de 1950, mais la photo est la même que l'édition de 1935, comme on peut le voir sur cette sélection de couvertures :

Lorsque j'aurai trouvé le numéro consacré à Si le grain ne meurt, je vous présenterai la couverture.