samedi 9 novembre 2019

Les inédits de Proust

La rentrée littéraire a été marquée par deux publications d'inédits : le journal de Julien Green, dont je parlerai, et des nouvelles de jeunesse de Marcel Proust.



Grand lecteur de Proust, j'attendais avec impatience la publication de ces textes inédits de Proust. Je m'étonnais d'ailleurs qu'il ait fallu tant de temps pour les voir apparaître, alors qu'ils étaient connus depuis longtemps. Les manuscrits inédits appartenaient à Bernard de Fallois, qui les avait récupérés de la nièce de Proust. A la lecture de ces quelques nouvelles, je comprends mieux que Bernard de Fallois ait préféré ne pas les publier. Ma déception est à la hauteur de mes attentes. En définitive, ce sont neuf textes, parfois incomplets, qui constituent ce recueil. Certes, on y voit une évocation de l'homosexualité de façon plus directe que dans la Recherche, comme dans la nouvelle qui donne son titre à l'ouvrage : Le mystérieux correspondant. La nouvelle Souvenir d'un capitaine est un récit à la première personne sur un échange visuel amoureux, qui préfigure ce que le narrateur observera, cette fois-ci comme témoin externe, dans les grandes scènes de séduction de la Recherche, comme la rencontre de Charlus et Jupien. C'est d'ailleurs de cette nouvelle que j'ai extrait ce passage :
Je sentis que le brigadier m'écoutait, et il avait levé sur nous d’exquis yeux calmes, qu'il baissa vers son journal quand je le regardai. Passionnément désireux (pourquoi?) qu'il me regardât je mis mon monocle et affectai de regarder partout, évitant de regarder dans sa direction. L'heure avançait, il fallait partir. Je ne pouvais plus prolonger l'entretien avec mon ordonnance. Je lui dis au revoir avec une amitié tempérée tout exprès de fierté à cause du brigadier et regardant une seconde le brigadier qui rassis sur sa borne tenait levés vers nous ses exquis yeux calmes, je [le] saluai du chapeau et de la
tête, en lui souriant un peu. Il se leva tout debout et tint sans plus la laisser retomber, comme on fait au bout d’une seconde pour le salut militaire, sa main droite ouverte contre la visière de son képi, me regardant fixement, comme c’est le règlement, avec un trouble extraordinaire. Alors tout en faisant partir mon cheval je le saluai tout à fait et c'était comme déjà à un ancien ami que je lui disais dans mon regard et dans mon sourire des choses infiniment affectueuses. Et oubliant la réalité, par cet enchantement mystérieux des regards qui sont comme des âmes et nous transportent dans leur mystique royaume où toutes les impossibilités sont abolies, je restai nu-tête déjà emporté assez loin par le cheval la tête tournée vers lui jusqu’à ce que je ne le vis[se] plus du tout. Lui saluait toujours et vraiment deux regards d'amitié, comme en dehors du temps et de l’espace, d'amitié déjà confiante et reposée, s'étaient croisés.

Je dînai tristement, et restai deux jours vraiment angoissé, avec dans mes rêves cette figure qui tout à coup m'apparaissait, me secouant de frissons. Naturellement je ne l’ai jamais revu et je ne le reverrai jamais. Mais d’ailleurs maintenant vous voyez je ne me rappelle plus très bien la figure, et cela m'apparaît seulement comme très doux dans cette place toute chaude et blonde de la lumière du soir, un peu triste pourtant, à cause de son mystère et de son inachèvement.

J'aime l'incise « Pourquoi ? » dans cette phrase : « Passionnément désireux (pourquoi?) qu'il me regardât ».

Je crois surtout que cette publication satisfait les proustiens impénitents et autres spécialistes, qui prendront plaisir à découvrir, au fil des nouvelles, l'émergence des thèmes qui se déploieront complètement dans la Recherche. C'est d'ailleurs tout le propos du texte introductif de Luc Fraisse, que j'ai parfois trouvé un peu obscur. C'est probablement dû à ma connaissance lacunaire de l’univers proustien. Si on veut y trouver un plaisir littéraire, je pense que l'on peut passer son chemin. Alors que Proust aura atteint sa maturité stylistique dans la Recherche, dans ses essais de jeunesse, il en est encore loin.

mercredi 30 octobre 2019

L'Immoraliste, André Gide, 1902


Je vais parler longuement de mon corps.



Le matin d'un des derniers jours (nous étions au milieu d'avril) j'osai plus. Dans une anfractuosité des rochers dont je parle, une source claire coulait. Elle retombait ici même en cascade, assez peu abondante, il est vrai, mais elle avait creusé sous la cascade un bassin plus profond où l’eau très pure s’attardait. Par trois fois j'y étais venu, m'étais penché, m'étais étendu sur la berge, plein de soif et plein de désirs; j'avais contemplé longuement le fond de roc poli, où l'on ne découvrait pas une salissure, pas une herbe, où le soleil, en vibrant et en se diaprant, pénétrait. Ce quatrième jour, j'avançai, résolu d'avance, jusqu'à l'eau plus claire que jamais, et, sans plus réfléchir, m'y plongeai d’un coup tout entier. Vite transi, je quittai l’eau, m'étendis sur l'herbe, au soleil. Là, des menthes croissaient, odorantes ; j'en cueillis, j'en froissai les feuilles, j'en frottai tout mon corps humide mais brûlant. Je me regardai longuement, sans plus de honte aucune, avec joie. Je me trouvais, non pas robuste encore, mais pouvant l'être, harmonieux, sensuel, presque beau.


mardi 22 octobre 2019

Pierre Loti

Un passage à Rochefort lors de mes pérégrinations vacancières m’a conduit à m’intéresser de nouveau à Pierre Loti. Il est de ces écrivains dont je me suis approché, sans jamais prendre le temps de mieux les connaître.
J’ai déjà eu l’occasion d’en parler sur ce blog, car il fait partie de ces auteurs que ceux qui s’intéressent à la culture littéraire homosexuelle finissent par croiser, et d’autant plus lorsque on aime la littérature fin-de-siècle.
En relisant l’article que je lui avais consacré, je me rends compte que je parlais alors plus de l’illustration de son livre Mon frère Yves, que de Pierre Loti lui-même (cliquez-ici).



Rochefort aurait pu être une étape lotienne (je ne sais si le mot existe). Malheureusement, sa maison est fermée pour travaux. Je me suis contenté d’acheter son livre de souvenir, Le Roman d’un enfant, édité avec Prime jeunesse. Le premier est le récit de sa vie jusqu’à sa décision de s’engager dans la marine et de quitter sa ville natale, Rochefort, pour préparer Navale à Paris. Le second couvre les années parisiennes, son intégration à l’École navale et son embarquement sur le Borda. Cette lecture a été une découverte. D’abord une découverte à propos du style. Pierre Loti écrit bien. Il a l’art de transcrire les sensations, nous faisant ainsi revivre l’atmosphère très particulière de la campagne rochefortaise. Lorsqu’il découvre le sud, à Bretenoux (Lot), et ses lumières, c’est la chaleur des journées d’été qu’il sait nous transmettre. Au passage, son évocation des forêts profondes et sombres m’a immédiatement fait penser à Augiéras et à son univers de forêts mystérieuse de l’Apprenti sorcier ou du Voyage au Mont-Athos. Pour revenir à Loti, c’est aussi un conteur, qui nous fait découvrir sa famille, les nombreuses femmes qui l’ont entouré : sa mère, ses grands-mères, ses tantes, sa sœur, son amie Jeanne. Nous pénétrons au cœur d’une famille de la petite bourgeoisie de province, protestante de surcroit. On remarquera que les hommes sont absents de son univers. Le père est rarement évoqué. Le frère absent n’existe que par le souvenir et les lettres qu’il envoie. Quant aux camarades de classe, on les sent étrangement absents, car il semble appartenir à un monde hostile.


Couverture de l'édition de poche. Il ne s'agit pas d'un portrait de Pierre Loti.

L'homosexualité de Pierre Loti est en même temps un mystère et une évidence. Cela semble une évidence qui n'est aujourd'hui remise en cause par personne. Pourtant, en regard, les « preuves » – si on me permet ce mot – sont bien minces. Quelques amitiés passionnées pour de jeune marins, une phrase, fielleuse comme il se doit, d'un frère Goncourt. Mais, aucun témoignage ne vient corroborer cela.

Lui-même, dans ses souvenirs de jeunesse, ne laisse filtrer aucune allusion, hormis peut-être une camaraderie d’école avec un « levantin » lors de sa préparation à Navale. Ce qui est patent est son impossibilité à s’intégrer dans les codes de la masculinité de son époque. Passer sa jeunesse à imaginer des décors pour le conte Peau d’Âne n’est pas, me semble-t-il, la preuve d’une acceptation totale de la virilité collégienne, telle qu’elle s’exprimait à l’époque dans les lycées (et probablement encore aujourd’hui).
La lecture de l’excellente biographie d’Alain Quella-Villéger, Pierre Loti, une vie de roman, n’apporte guère plus d’éléments. C’est d’ailleurs plus une histoire de l’œuvre de Pierre Loti qu’une biographie exhaustive. Les sources sur sa vie sont essentiellement les écrits de Pierre Loti lui-même : ses souvenirs d’enfance et son journal. A défaut de disposer d’informations nouvelles, Alain Quella-Villéger traite rapidement du sujet. Il rapporte, comme beaucoup, la remarque d'Edmond de Goncourt, à propos de son roman Aziyadé : « L'appétit idéal moral de cet auteur, dont l'amante, dans son premier roman, est un monsieur ». Une médisance n’a jamais fait une preuve. On y retrouve aussi la succession de ses amitiés masculines avec des hommes virils, issues de milieux populaires, en particulier des marins bretons. Patrick Dubuis, dans son article sur Pierre Loti, dans Amours secrètes, donne une bonne synthèse, bien illustrée, de ces amitiés que je qualifierais d’homoérotiques, plutôt qu’homosexuelles, en l’absence de plus d’informations.
Enfin, il existe ce beau dessin, souvent reproduit, qui montre la fascination de Pierre Loti pour le corps masculin, lorsqu’il est musclé et bien découplé.


Pierre Loti n’a pas eu la chance d’avoir des héritiers intelligents comme Julien Green. Son journal a été expurgé de tout ce que la famille ne voulait pas voir publier. On en est réduit à des conjectures sur le contenu détruit. On peut penser qu’il en révélait plus sur son homosexualité.

Vous pourriez me dire que tout cela n'a pas beaucoup d'importance, car cela reste du domaine de l'intime. Il ne s’agit pas seulement d’une curiosité, voire d’un voyeurisme. Je pense que le sujet mérite plus d'intérêt car Pierre Loti a été un personnage marquant et reconnu de son époque.

Il s’agit de comprendre toutes les facettes de cette personnalité. Pierre Loti était un adepte des déguisements et des travestissements. 


Par son attitude, ses choix vestimentaires, son maquillage, il aimait se situer à la marge de la masculinité que paradoxalement, il essayait de renforcer par le travail de son corps. Il aimait ainsi brouiller les lignes entre les genres. Ce qui le distingue de Jean Lorrain, auquel il s’apparentait par son comportement, c’est qu’il était un militaire, commandant de navires de guerre.

Il a été élu très jeune à l'Académie française en 1892, à l'âge de 42 ans, où il a été opposé à Émile Zola. Ses ouvrages ont été des succès de librairies. Il était une personnalité notable, reçue dans de multiples milieux. Il semble d’ailleurs avoir été un peu snob. Son amour de la Turquie en a fait un de ses plus fervents défenseurs et il y était accueilli avec les honneurs. Ce statut de personnalité publique est à mettre en regard de ses travestissements et des ambiguïtés qu'il s'est toujours plu à cultiver.

Lorsqu’on imagine le personnage public, cette photo de Pierre Loti fait apparaître un contraste saisissant. Il semble d’autant plus accentuer sa pose ambigüe, qu’il est à côté de Pierre Le Cor, le marin breton ami/amant qui a servi de modèle à Mon frère Yves. Nous sommes dans les années qui suivent la défaite de 1870, où prévalaient des discours militaristes, aux relents virils. Comment pouvaient être perçus ces comportements un peu « folle », alors qu’il ne s’agissait pas d’un artiste comme Jean Lorrain, d’un aristocrate dandy comme Montesquiou, mais d’un notable militaire, parfois chargé de missions diplomatiques pour le compte de la France ? Certes, il y a eu des railleries, comme celles de Clemenceau, mais il n’a jamais été ostracisé, ce qui implique un certain niveau d’acceptation.

Ainsi, entre le personnage public et la personnalité privée dont les goûts ont toujours effleuré à la surface, il y un espace qui doit nous interroger sur la réception d'un comportement homosexuel par la société de son époque.

Si les discussions sur l’homosexualité de Pierre Loti vous paraissent oiseuses, cela ne doit pas vous détourner de lire ce très beau livre Le Roman d’un enfant.

Pour terminer, plutôt que m’efforcer de résumer la vie de Pierre Loti, je reproduis ici la notice de Laure Murat dans Le Dictionnaire des cultures gays et lesbiennes. Portrait saisissant où toutes les ambivalences du personnage sont bien mises en valeur.

Écrivain adulé et « sublime illettré » (Anatole France), voyageur impénitent toujours nostalgique des rives qu'il vient de quitter, protestant hanté par l'islam, Julien Viaud, alias Pierre Loti, est un personnage complexe, insaisissable, dont la bisexualité tapageuse et le goût du travestissement donnent peut-être la mesure.
Né dans une famille huguenote basée à Rochefort, il s'oriente dès l'âge de quinze ans vers la marine, où il fera toute sa carrière. Sa passion pour la mer, pour les voyages et la vie d'officier se double d'une attirance sans équivoque pour les matelots bien bâtis, lui dont le physique insipide et la très petite taille seront une souffrance éternelle. Très doué pour le dessin, il a laissé des marins quelques croquis éloquents où l'on reconnaît son goût pour la plastique virile, qualité qu'il apprécie notamment chez Joseph Bernard, son premier camarade « adoré », Pierre Le Cor (modèle de Mon frère Yves, 1883) ou le « beau Léo », qui deviendra son inséparable compagnon. Mais si Loti se laisse envoûter par les beautés des deux sexes, ce sont les femmes, en particulier orientales, qu'il chante dans ses grands romans d'amour, où Sodome n'a droit qu'à quelques allusions voilées, comme en témoignent Aziyadé (1879), le Mariage de Loti (1880), le Roman d'un spahi (1881), Madame Chrysanthème (1887), Ramuntcho (1897), les Désenchantées (1906). Parallèlement, il consacre plusieurs livres au courage des travailleurs de la mer, en forme d'hommages, tels que Mon frère Yves, Pêcheur d'Islande (1886, son plus grand succès) ou Matelot (1893).
Aussi extravagant qu'attaché aux traditions, Pierre Loti se résout à se marier en 1886 avec une protestante, Blanche de Ferrière, dont il aura un fils. Quelques années plus tard, il installe à Rochefort une jeune Basque, qui va former, avec les trois fils qu'elle aura de lui, une deuxième famille. À cette double vie, il faut ajouter ses escapades masculines ; son fils aîné s'ingéniera à en faire disparaître les preuves, mais on en trouve les traces dans son Journal Intime, dont une version expurgée paraîtra en 1925 et 1929.
Célébré dans le monde entier, élu à l'Académie française en 1892, Loti n'est pas devenu pour autant une figure respectable dans la société : son goût des frasques, des décors exotiques opulents (il s'est fait construire une mosquée à l'intérieur de sa maison), ses fuites vers l'Orient mais surtout sa passion du déguisement et du maquillage (on le voyait fréquemment poudré et du rouge aux joues) le font échapper à toute définition. Du jeune homme qui partait danser la java en compagnie de jeunes gymnastes à l'écrivain repenti sur le tard, Pierre Loti, le « magicien » des lettres, n'aura cessé de se grimer, de jouer avec toutes les identités, notamment sexuelles. Visage fardé, juché sur de hauts talons, ne résumait-il pas lui-même la quête de toute sa vie d'une phrase : « Je n'étais pas mon genre. »

La biographie récente de Pierre Loti, par Alain Quella-Villéger :


Les photos qui illustrent cet article sont extraites d'une évocation des liens entre Pierre Loti et le Japon : Pierre Loti et le Japon, par Jean-Pierre Montier.


Pour clore ce message, une photo plus sage – en apparence du moins – de Pierre Loti et Pierre Le Cor.


mercredi 2 octobre 2019

David vainqueur de Goliath, Guido Reni

Le musée des Beaux-Arts d'Orléans possède un tableau qui, jusqu'à maintenant, était considéré comme une copie d'un original de Guido Reni qui se trouve au musée des Offices, à Florence. Il en existe une autre version au musée du Louvre.
A l'occasion d'une restauration récente, il apparaît que, par sa qualité et par les repentirs que l'on a détectés, ce tableau serait probablement un original. Vous imaginez les débats si le musée d'Orléans finit par démontrer que son tableau est l'original, alors que les deux prestigieux musées ne possèderaient que deux copies d'atelier. Je suis bien incapable de me prononcer sur le fond. Sur la forme, je trouve ce tableau très beau, très chargé érotiquement grâce à la lumière qui met en valeur ce corps de jeune homme, un peu blanc, mais bien découplé. Seul le visage me semble manquer de grâce.

Guido Reni, David vainqueur de Goliath, premier quart du XVIIe siècle.


mercredi 18 septembre 2019

Narcisse, René Bolliger, 1951

C'est sous le titre de Narcisse que René Bolliger a rassemblé ces 15 variations sur le corps d'un jeune homme. Ces gouaches sur fond noir sont présentées comme une illustration du poème Narcisse de Paul Valéry.
















René Bolliger semble avoir été coutumier de présenter ses dessins comme les œuvres originales d'une édition. C'est la mention que l'on trouve sur la page de titre du recueil :


Malgré toutes mes recherches, je n'ai pas trouvé cette édition du poème de Paul Valéry à la "Guilde du Livre" de Lausanne, probablement parce qu'elle n'a jamais existé. Était-ce une coquetterie de la part de René Bolliger ? Une caution culturelle en ces années 1950 où la pruderie ambiante pouvait faire mettre ces dessins à l'index ? Un peu de mythomanie ? Sauf erreur de ma part, René Bolliger n'a jamais fait l'objet d'une étude biographique qui permettrait de mieux connaître l'homme derrière le dessinateur. Aujourd’hui, seule sa production, très abondante semble-t-il, parle pour lui.