Affichage des articles dont le libellé est Fersen. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Fersen. Afficher tous les articles

mercredi 27 septembre 2023

L'Exilé de Capri, de Roger Peyrefitte, 1959

Je n’avais jamais lu la biographie que Roger Peyrefitte a consacrée à Jacques d’Adelswärd-Fersen, L’Exilé de Capri, parue en 1959. Pourtant, cela fait déjà quelques années que je m’intéresse à cette personnalité, tant pour son œuvre littéraire (je pense au beau Baiser de Narcisse, illustré par Ernest Brisset), que pour la première revue homosexuelle française qu’il a lancée en 1909, Akadémos. J’ai d’ailleurs contribué à la réédition récente. Enfin, j’ai écrit un texte sur Fersen pour un des livres de Nicole Canet, Plaisirs et Débauches au Masculin. 1780-1940. La seule biographie que j’ai lue est celle, bien documentée, richement illustrée et très agréable à lire, de Jacques Perot et Viveka Adelswärd : Jacques d'Adelswärd-Fersen, l'insoumis de Capri, parue en 2018 (voir une recension sur ce blog).

Jacques d'Adelswärd-Fersen (1880-1923), en 1903

Possédant depuis peu un exemplaire dédicacé de l’Exilé de Capri, j’ai donc eu l’occasion de découvrir ce texte. C’est un livre qu’il est difficile de classer. S’agit-il d’une biographie historique ? Dans ce cas, il lui manque le minimum de rigueur et de méthode scientifiques. Pas de références, pas de sources, qui permettent soit d’aller plus loin, soit de connaître l’origine des informations avancées. S’agit-il d’un roman ? La forme choisie pour le récit, l’abondance des dialogues peuvent le laisser penser. Roger Peyrefitte a probablement voulu que son livre marie l’histoire et le roman pour donner plus de chair aux personnages et plus de vie aux faits rapportés. Cela aurait pu être un choix judicieux. C’est celui, récent, d’Olivier Charneux pour son roman sur Jean Desbordes et Jean Cocteau : Le glorieux et le maudit, qui vient de paraître (et, qu’au passage, je vous recommande). Dans le cas de l’Exilé de Capri, le résultat me semble bien en-deçà de ce que l’on pourrait espérer.

La forme romanesque aurait pu être l’occasion de nous décrire ou d’imaginer les sentiments, les pensées ou les émotions de Fersen au moment de l’affaire des « messes noires » et de l’humiliation publique vécue par un homme qui se croyait intouchable. Las ! Le récit est plat et sans émotion, comme si l’on parlait ici d’une simple péripétie, certes désagréable, dans la vie d’un homme. Et pourtant, il y a dans l’histoire de Fersen, un avant et un après. Nous aurions aimé que Roger Peyrefitte nous décrive comment cet homme a pu, dans le même temps, rester fidèle à lui-même et se réinventer pour exister dignement, comment il a pu retrouver le respect de soi, l’estime de soi, qui permettent de surmonter une telle épreuve et de continuer à aller de l’avant. Fersen a bien dû traverser cette étape difficile pour poursuivre son travail d’écrivain, à moins que le travail d’écrivain est ce qui lui a permis de franchir cette étape. Il a dû en rester une blessure secrète qui l’a peut-être conduit à mettre fin à ses jours en 1923. Là-aussi la forme romanesque aurait pu aider à pénétrer, ou à défaut imaginer, les méandres psychologiques du personnage, ce qui l’a amené au suicide alors que tout semblait lui réussir. Malheureusement, Roger Peyrefitte n’a pas l’étoffe pour brosser un tel portrait. Le récit reste à la surface du personnage, tel que l’on peut le connaître d’après les témoins et les chroniques de l’époque. Pourquoi pas ? Mais dans ce cas, il aurait été plus sage, pertinent et judicieux de privilégier le récit historique plutôt que l'œuvre romanesque. Cela aurait pu suppléer à un manque certain d'imagination. Nous aurions alors eu en mains une fresque des événements vécus par Fersen, ses faits et gestes, avec un parti-pris de distanciation vis-à-vis de son sujet et une garantie que tous les renseignements sont fiables et incontestables et peuvent être ensuite utilisés.

Roger Peyrefitte se targue d’avoir obtenu beaucoup d’informations de contemporains. C’est une chance dont n’ont pas bénéficié les biographes récents. Mais quelle valeur attribuer à ce qu’il rapporte, quand il n’y a aucune source ou référence aux informations apportées et que le tout est inséré dans un récit romanesque ? Comme Jacques Pérot, on peut régler l’affaire en disant que c’est « un ouvrage fortement romancé ». On n’a donc pas à s’interroger sur ce que rapporte Roger Peyrefitte. Pourtant, quand il raconte que Fersen fréquentait les mauvais lieux de Montmartre comme le Scarabée d’Or, le Maurice’s Bar, de la rue Duperré et, plus tard, le Palmyre, de la place Blanche, est-ce seulement une invention romanesque de Roger Peyrefitte ou cela se fonde sur des faits avérés ? Dans ce cas, l’image de Fersen n’est plus tout à fait la même si cet homme pouvait concilier son milieu d’origine, mondain, esthète et raffiné, avec des milieux plus interlopes. Sauf erreur de ma part, seul le premier monde est généralement cité quand on parle de lui, en accord avec l'image qui lui est associée. Imaginer Fersen à Montmartre est presque de l'ordre de l'impensable. Autre exemple, Roger Peyrefitte attribue à Achille Essebac, une influence importante sur Fersen. L’auteur de Dédé, Partenza et Luc lui aurait fait connaître l'existence des garçons du Parc Monceau, futurs visiteurs de sa garçonnière de l’avenue de Friedland. Il lui aurait fait découvrir le photographe Gloeden. Enfin, influence majeure, le choix de Capri pour son refuge serait la conséquence directe d’une phrase d’Essebac :
Jacques songeait qu’à l’origine même de son goût pour Capri, dont sa rencontre avec Nino était la conséquence, il y avait une phrase de ce brave homme sur « les éphèbes de Tibère ».
Une telle influence ne peut pas avoir été totalement inventée par Roger Peyrefitte. Il y là sûrement quelque chose à creuser dans cette rencontre, certes improbable, entre Fersen et Essabac, qui vivaient dans deux mondes différents, presque opposés, et que seuls des goûts communs rapprochaient.

Enfin, à propos d’Akadémos, Roger Peyrefitte rapporte le rôle majeur du compositeur Jean Nouguès, comme inspirateur de la revue, tout du moins au moment de sa création :
Il espérait que cet ouvrage [Et le feu s'éteignit sur la mer...] relancerait une carrière à laquelle n’avait même pas profité le scandale et il ne voulait rien négliger pour cela. Aussi avait-il décidé d’aller à Paris sonner les cloches. Nouguès, venu chez lui faire un opéra de Quo vadis ? lui suggérait de fonder une revue : c’était un moyen d'imposer au monde des lettres el d’aider la carrière d’un livre. Cette idée le séduisit. Il se donnait déjà l’illusion de jouer un rôle par le seul fait d’être abonné à presque toutes les revues de l’Europe : lequel ne jouerait-il pas, s’il en dirigeait une ? Oui, il fonderait une revue, la plus indépendante des revues : elle serait mensuelle, illustrée, luxueuse et s’appellerait Akadémos. Ce nom évoquerait la villa Lysis, en évoquant celui de Platon, qui n’en pouvait mais.
Il partit pour Paris, avec Jean Nouguès et Nino, s'installa d’abord à l'hôtel Chatham et fut enchanté de ses premières tentatives.
C’est plausible et, là-aussi, je ne vois guère pourquoi Roger Peyrefitte aurait inventé cela. Pourtant, comme dans les deux cas précédents, plus personne n’utilise cette information et creuse cette piste et cette influence. On pourrait multiplier les exemples. C’est la limite ou la faiblesse du choix de l’auteur de ne pas avoir tranché entre la forme romanesque et la biographie historique (je ne parle même pas de biographie scientifique). En définitive, son ouvrage, par sa forme hybride, n’est ni vraiment de l’histoire, ni vraiment du roman. Il ne peut guère servir pour une vie de Fersen. C’est dommage.

La première édition de 1959 contient une préface de Jean Cocteau, un peu désinvolte, qui montre une profonde antipathie, voire du mépris, pour Fersen :
Être privé de génie, lorsqu’on en rêve, doit être le pire des supplices.
On devine que des faibles s’imaginent trouver dans cet écart sexuel et le faste de mauvais aloi qu’il entraîne, un dérivatif à leur impuissance créatrice. 
[…] j’ai toujours eu vive répulsion pour une certaine petite fleur bleue des enfers.
Fersen reste l’exemple de ce bric-à-brac gréco-préraphaélitico-modern’style.
Roger Peyrefitte s’en explique dans Propos secrets (p. 157-158). Il aurait demande l’appui de Jean Cocteau, en espérant un article ou des déclarations. Celui-ci lui proposa cette préface qu’il ne pouvait refuser. Dès qu’il le put, il la supprima des éditions ultérieures. Jean Cocteau se serait vanté de n’avoir lu ce livre « que d’un œil ».

Enfin, dans Propos secrets 2 (p. 353-364), il présente quelques-uns de ses informateurs pour écrire cette biographie, que ce soit à Paris (il cite surtout Guillot de Saix et Paul Morand), ou à Capri. Visiblement, il a rencontré beaucoup de personnes. Il s‘est document sur le Gay Paris 1900 pour restituer l’atmosphère dans laquelle a vécu Fersen. Malheureusement, entre le matériau brut qu’il a recueilli et la biographie qui en a résulté, il ne nous donne aucune information sur sa « fabrique » de l’histoire. C’est d’autant plus dommage qu’il a sûrement eu accès à des informations et des confidences que lui seul a obtenues et qu’il a sûrement utilisées pour son ouvrage. Cela me conforte dans mes sentiments mêlés vis-à-vis de ce livre. Il y a probablement quelque chose de vrai dans ce qu’il raconte – et qui a souvent été totalement occulté par les biographes successifs, à l’exception notable de Will H.L. Ogrinc, dans sa remarquable étude : Frère Jacques : A Shrine To Love And Sorrow. Jacques d’Adelswärd-Fersen (1880-1923) (2006) – mais comment faire la part des choses pour ensuite l’utiliser pour écrire l’histoire de Fersen ?

Dans Propos secrets, 2, Roger Peyrefitte raconte  sa découverte de Fersen lorsqu’il était adolescent. Aussi bizarre que cela puisse paraître, c’est grâce à un ouvrage du pamphlétaire et journaliste maître-chanteur Georges-Anquetil, Satan conduit le bal, paru en 1925. Ce livre, comme l'indique le sous-titre, se voulait une dénonciation violente des mœurs de l’après-guerre. Parmi les « dépravations » qu’il fustige, l’homosexualité se trouve en bonne place, dans un long chapitre « La pédérastie à Paris » (pp. 226-250).


On y retrouve des extraits de nombreux auteurs, ce qui, paradoxalement, fait de cet ouvrage une bonne source de références sur l’homosexualité de l’entre-deux-guerres. Et, comme on le voit par la confidence de Roger Peyrefitte qui n'avait pas d'autres ouvrages à disposition, ce livre homophobe devient une source d’informations sur l’homosexualité pour une jeune homme provincial comme il l’était alors. Avec cet exemple, on mesure l'écart en cent ans sur les moyens de se construire en tant qu'homosexuel.

Description de l'ouvrage

Roger Peyrefitte
L'Exilé de Capri
Avant-propos de Jean Cocteau, de l'Académie française
Paris, Flammarion, Éditeur, 1959, in-8°, 345 p.


J'ai trouvé un exemplaire du tirage de tête, sur papier alfa (un papier que j'aime particulièrement pour la douceur de son toucher, papier qui semble avoir disparu de l'usage). Il porte un bel envoi à une personne proche 
« admirable compagnon de voyage au pays de l'Exil » (j'ai masqué le nom du dédicataire) :



Édition de 1974

En 1974, Roger Peyrefitte donne une édition définitive de cette biographie, dans la collection du livre de poche, avec une couverture de Gaston Goor, qui était bien dans l'esprit du temps (et plus du tout dans le nôtre).


Dans le texte de présentation, il est de nouveau précisé : « Ce livre est une biographie romancée. Tous ses personnages ont réellement existé. » A la lecture, il apparaît que les modifications sont peu nombreuses. Un chapitre a été ajouté à propos des Mémoires du baron Jacques, un ouvrage érotique du docteur A. S. Lagail, pseudonyme d'Alphonse Gallais, qui a largement brodé (fantasmé ?) sur les mésaventures de Fersen. Dans les chapitres sur les « messes noires », Roger Peyrefitte s'est montré un tout petit peu plus explicite sur ce qu'il s'y passait. En 1959, il avait voulu ménager la sœur encore vivante de Jacques d'Adelswärd-Fersen. En 1974, il pouvait se permettre d'en dire plus. On jugera :
[Édition de 1959] :
Jacques ne prétendait pas pervertir les garçons qui le fréquentaient, mais les rendre heureux par la découverte de la beauté et de la liberté. [...] Lorsqu'il voyait l’effet du feu qu’il soufflait, il rappelait aux catéchumènes que sa maison était un temple et il les dirigeait vers la garçonnière ou frissonnière d’Hamelin de Warren. Ce qui se passait entre ces murs-là, ne le regardait pas.

[Édition de 1974]
Jacques ne prétendait pas pervertir les garçons qui le fréquentaient, mais les mettre à l'aise dans leur perversion. [...] Lorsqu'il voyait l'effet du feu qu'il soufflait, il dirigeait les catéchumènes vers sa salle de bains ou donnait secrètement rendez-vous à l’un d'eux dans la garçonnière ou frissonnière d'Hamelin de Warren.
Plus loin, dans l'édition de 1974, il ajoute : « C'était évidemment avec plus de désinvolture que les petits amis de Jacques sortaient de sa salle de bains. »

On laissera le soin au lecteur d'imaginer ce qu'il s'y passait. Si vous voulez le savoir, vous pouvez aussi vous reporter aux Propos secrets, 2, de Roger Peyrefitte (p. 362) où les mots sont mis sur les choses.

Pour finir, il est étonnant que Roger Peyrefitte qui se piquait d'exactitude et n'hésitait pas à fustiger les négligences des autres n'ait jamais écrit correctement Adelswärd, avec le tréma, que ce soit dans l'édition de 1959, mais non plus dans celle de 1974.

mercredi 4 avril 2018

Jacques d'Adelswärd-Fersen, l'insoumis de Capri, de Jacques Perot et Viveka Adelswärd

J'ai souvent eu l'occasion de parler de Jacques d'Adeslwärd-Fersen sur ce blog, une des belles personnalités de notre histoire homosexuelle. Jusqu'à maintenant, il n'existait pas de biographie directement accessible. L'Exilé de Capri de Roger Peyrefitte ne pouvait pas être considéré comme une source fiable. Au mieux, peut-on la lire quand on aime le style (fort vieilli) de Peyrefitte.


Cette lacune est maintenant comblée grâce à la belle biographie de Jacques Perot et Viveka Adelswärd : Jacques d'Adelswärd-Fersen, l'insoumis de Capri, qui vient de paraître. 

C'est une biographie documentée, précise, qui obéit aux règles actuelles du genre : des faits vérifiés et sourcés, des travaux de recherche documentaire, un écriture précise. J'aime ce type de biographie qui pourrait paraître froide (ce que certains ont appelé des biographies notariés...). Dans le cas présent, ce récit de la vie de Jaques d'Adelswärd se lit avec plaisir grâce à l'élégance et la fluidité du style.

Mais au-delà de ces commentaires de forme, cette biographie apporte plusieurs éléments nouveaux qui enrichissent notre connaissance de la vie du baron comme la correspondance inédite de son cousin Adolf qui permet de voir "de l'intérieur" la perception de l'affaire par sa famille ou des textes inédits, comme celui qui permet de confirmer que Fersen se serait suicidé.

A la différence de la majorité des biographies d'écrivains, les auteurs ont fait le choix de publier de nombreux extraits de textes de l'auteur, soit pour appuyer des faits de sa vie (Jacques d'Adelswärd s'est beaucoup raconté), soit pour illustrer ses sentiments ou ses pensées, soit, tout simplement, pour faire découvrir ses œuvres. Excellente initiative qui permet au lecteur de découvrir l'œuvre de Fersen. En effet, ses livres sont difficilement accessibles et peut-être que tout le monde n'a pas le temps (et parfois le courage) de découvrir les beaux textes de Fersen au sein d'une production abondante.

Ce beau portrait de l'adolescent Milès orne le dernier chapitre du bel ouvrage de Jacques d'Adelswärd-Fersen :
Le Baiser de Narcisse, 1912, illustré par Ernest Brisset.

J'aurais peut-être aimé qu'une place plus grande soit faite à la revue Akademos, même si un chapitre entier lui est consacré. En effet, il faut toujours répéter que c'est la première revue homosexuelle française, même si elle n'était pas que cela (récemment, on a essayé de lui retirer ce privilège d'antériorité au profit d'Inversions, autre revue méritoire). Mais c'est peut-être que j'aurais voulu un livre plus militant, mais ce n'était pas le propos des auteurs, ce qui est probablement mieux. Pour rester dans cette thématique, j'ai beaucoup apprécié la mise en valeur et la reconnaissance de la belle relation ente le baron et Nino, cet amour qui a traversé les années. Bel exemple de fidélité.

Sur cette photo peu connue, récemment publiée par les éditions Quintes-Feuilles (voir commentaires),
on y voit Nino Cesarni à gauche et Jacques d'Adelswärd à droite. La troisième personne n'est pas identifiée.



dimanche 3 juin 2012

Glanes

Quelques images glanées.


Ces deux gravures au pochoir de Joseph Kuhn-Régnier illustrent les œuvres d'Hippocrate, publiées en 1932 :



Cette belle sculpture classique n'est pas aussi antique que l'on pourrait l'imaginer. C'est une copie du XVIIIe siècle du torse du «Diadoumenos», d'après un original en bronze de Polyclète vers 430 avant J.C.




Pour plus de détails, cliquez-ici.

Cette sculpture orne le parc François Mitterand à Evreux. Visiblement, les charmes de ce bel Apollon ne laissent pas indifférents... Y mettre la main serait-il un rite de fertilité ? de virilité ?



Pour finir, et sans transition (et pour revenir à l'objet de ce blog), je vous signale ce catalogue très complet sur Fersen et son entourage par les Libraires associés (Jacques Desse, en association avec la librairie Elysium Books (USA)) : cliquez-ici


Certes, il s'agit d'un catalogue de vente de livres, mais c'est aussi un travail d'érudition. Sachons rendre hommage à nos grands ancêtres.

mercredi 11 avril 2012

Le vrai visage de Nino Cesarini ?

J'ai déjà eu l'occasion de parler sur ce blog du baron Jacques d'Adelswärd-Fersen, célèbre personnalité du Paris Gay du début du XXe siècle. Il est malheureusement surtout connu pour le scandale des "Messes noires" qui mettaient en scène des adolescents en éphèbes grecs dans son appartement de l'avenu de Friedland. Jean Lorrain prit sa défense vigoureusement dans Pelléastres (cliquez-ici). Ce parfum de scandale ne doit nous faire oublier qu'il est l'auteur d'ouvrages au charme suranné, dont le Baiser de Narcisse, qui a fait l'objet d'un message très développé sur ce blog (cliquez-ici). Mais, encore plus courageux pour l'époque, il est le fondateur de la première revue homosexuelle en France : Akademos. Mais ce n'est pas pour cela que j'évoque encore aujourd'hui cette personnalité oubliée, sauf d'un petit cénacle d'amateurs. Après le scandale de l'avenue de Friedland, il s'exila à Capri, dans la luxueuse ville Lysis. En 1904, il rencontra le jeune Nino Cesarini, qui partagea sa vie jusqu'à sa mort. Cette très belle photo de Wilhelm von Plüschow est parfois considérée comme un portrait de Nino Cesarini.


De nombreuses autres photos sont aussi considérées comme des portraits de Nino Cesarini. Pour débrouiller le mystère des images de Nino Cesarini, Jacques Desse a entrepris un travail d’érudition, basé sur des comparaison de nombreux documents et photos afin de trier le vrai du faux. Vous pouvez y accéder à cette adresse : http://issuu.com/gloeden-pluschow-galdi/docs/ninocesarini

Remarquable travail qui non seulement tente de clarifier un problème compliqué, mais est aussi l'occasion de nous faire pénétrer dans le monde de ces amateurs de beaux garçons de cette Italie du début du XXe siècle (Von Gloeden, Von Plüschow, Galdi, Fersen, etc.) Je signale aussi que le catalogage des photographies de Gloeden, classées par numéros de négatif, est en cours de réalisation. Ce travail considérable a été engagé par Giovanni Dall'Orto sur Wiki Commons avec la participation de plusieurs chercheurs ou amateurs (Catalogue Von Gloeden). A terme, il permettra de disposer d'un véritable catalogue raisonné de l’œuvre de Gloeden

Pour finir, ces deux images. Le portrait de Nino Cesarini par Paul Höcker : 


Le portrait de Fersen : 

dimanche 10 janvier 2010

Le Baiser de Narcisse, de Jacques d'Adelswärd-Fersen, illustré par Ernest Brisset, 1912

Ce beau portrait de l'adolescent Milès orne le dernier chapitre de ce bel ouvrage de Fersen.
  
Page de titre :
Milès, né à Byblos des amours d'un marchand et de son esclave de Bythinie, Lidda, se fait rapidement remarquer par sa grande beauté. D'abord destiné à être prêtre au temple d'Adonis, à Attalée, il s'en échappe pour retourner à son pays natal. Il a déjà éveillé l'amour chez Enacrios. Devenu esclave, il est acheté par Scopas l'architecte qui le ramène à Athènes, où il l'affranchit. Il a alors 15 ans. Scopas se meurt d'amour pour Milès, mais celui-ci ne le lui rend pas, tourmenté qu'il est par son rêve de retourner à son pays natal. Sa beauté provoque l'admiration et la passion du peintre Ictinos qui l'utilise comme modèle pour les fresques du temple de Ganymède, construit par Scopas. Il fuit encore avec un inconnu, qui est comme le double de lui-même. Resté seul, il voit le reflet de son image dans l'eau : "Cette image lui souriait pour l'attirer vers elle. Il se pencha encore; soudain il sentit le contact humide et doux de lèvres, plus tiède encore qu'un baiser. N'était-ce pas là l'image du sauveur qui le mènerait dans sa patrie nostalgique par des chemins que nul ne connaissait, maintenant que les humains, tous, lui avaient menti? Aussi, les regards frôlant les vagues. Milès éprouvait-il un singulier plaisir à entendre les voix qui lui parlaient enfin. Car ces voix lui parlaient, disaient les pays d'extase imaginaire où l'on ne souffre plus, où l'on ne pense plus, où l'on ne rêve pas. L'adolescent se penchait encore... Ses doigts qui s'agrippaient au rocher glissèrent...".
 
 
L'évocation de la beauté juvénile est omniprésente : "ils croisèrent une théorie de jeunes hommes et d'adolescents dont les tuniques de lin transparentes laissaient voir des formes juvéniles et musclées." En particulier, ces deux belles évocations du jeune Milès nu : "Puis il dégrafa sa tunique dont l'étoffe soyeuse tomba à terre, palpitant autour de lui tel qu'un phalène. Et il demeura ainsi, dans une pose presque pareille à celle du dieu, tandis que les rayons d'or poudraient de lumière chaude la nacre ferme de sa chair. Prolongement fuselé de ses chevilles étroites, les jambes musclées, déliées au genou supportaient comme deux colonnes d'albâtre le torse souple, le ventre plat et légèrement creux où s'affirmait la précoce virilité de Milès. La tête semblait une fleur plus belle épanouie sur le col de cette amphore humaine dont les anses étaient fermées par les deux bras déjà robustes de l'adolescent. Devant cette splendeur et cette immobilité, personne n'élevait la voix comme devant un chef-d'œuvre. Milès avait chanté, dansé et il se montrait dans sa nudité glorieuse..." Milès "dénoua l'étoffe fine qui lui ceignait les reins et sa nudité radieuse apparut. La tête splendide de pureté, avec le front bas tout ombragé de cheveux drus, bouclés sur les yeux clairs, se détachait plus nerveuse encore et plus altière sur le cou veiné qui l'unissait à la poitrine blanche, au torse cambré. Une petite ligne brune faisait collier, séparant du corps pâle le visage et la nuque, mordorés par le soleil. Les épaules un peu étroites, à la peau moirée, indiquaient la grande jeunesse, ainsi que les bras, mal habitués aux violents exercices, et presque trop maigres. Mais les hanches polies, ombrées par la puberté saine, le sexe rond et ferme comme un fruit, les cuisses dures, les mollets élancés disaient quel mâle s'éveillerait dans cet enfant, aux jours de la force prochaine."
  
L'histoire baigne dans une atmosphère éthérée, dans laquelle les réalités crues de l'amour semblent bien loin. Seules quelques allusions évoquent la sensualité (je n'irai pas jusqu'à dire la sexualité, le mot paraît déplacé dans le monde imaginaire de Fersen !) : "Sous les doigts subtils des pocillateurs, Milès en extase fermait ses beaux yeux. Depuis trois mois qu'il avait été soumis aux purifications, et qu'il apprenait pour affronter l'aéropage le chant des vers et la danse, jamais encore les caresses des esclaves n'avaient été si douces. On l'avait oint d'huiles précieuses et de nards de Syracuse. Ses paupières battaient comme des ailes lasses et son corps radieux était souple, ondoyant et tendre — comme une algue rose." Ecoutons Scopas l'architecte qui se meurt d'amour pour le beau Milès. Son amour sait aussi s'exprimer comme un désir sensuel : "Et lorsque je te regarde, désirable et plus bel encor par ton indifférence, lorsque je sens monter en moi les gestes et les râles du désir, il me semble évoquer la légende du Prométhée, dont, en place des vautours, une colombe dévore le cœur..."
  
Ce sera tout pour la sensualité. Dans ce même passage, c'est aussi un autre thème qui traverse tout l'ouvrage : l'amour impossible pour un bel adolescent qui ne le rend pas. Faut-il y voir un écho des amours de Fersen avec Nino Cesarini, le jeune maçon italien de 15 ans auquel il s'était attaché, peut-être comme Scopas au jeune esclave Milès, de 15 ans aussi ? "Sans se rendre compte de la fièvre que soulevait sa beauté, Milès, ignorant de l'amour, ignorant de soi-même, rendait en affection ce que Enacrios lui offrait en passion plus obscure et plus humble." Exemple, ce dialogue entre Scopas et le philosophe : "- Dis-moi ce qu'il faut faire pour égayer cet enfant, répéta le vieillard anxieux... Je souffre et je l'aime !... - Il est trop beau pour te sourire". "Un instant, le vieil artiste tourna la tête croyant que l'enfant lui parlait. Ce n'était que le vent dans les feuilles..."
  
On sent chez Fersen la nostalgie d'un temps où l'on pouvait aimait la beauté des jeunes gens. Cela sonne comme un douloureux rappel de ses déboires passés, pour avoir simplement voulu vivre en conformité avec ses goûts : "Cependant Milès grandissait en taille et en beauté.La tête charmante de Lidda ressuscitait, animée, et paraissait jaillir du cou tiède et blanc comme d'une tige sublime. Lorsque Milès passait avec Séir par les voies dallées de Byblos et que la pierre plate résonnait sous le sabot de l'âne qui portait l'enfant, les marchands accroupis, les riches en litière, les légionnaires romains, les prophètes et les mendiants se détournaient pour voir cette radieuse apparition. Car c'était au temps où le monde adorait la Beauté, où le peuple absolvait Phryné pour la splendeur de ses formes, où l'Antinous allait naître pour le caprice d'un Empereur. Et tous s'exclamaient : Celui-ci sera aimé de Zeus ! Et ils prêtaient aux dieux du ciel l'admiration des hommes de la terre..."
  
Un paradis perdu ou un monde à redécouvrir : " Oh oui! en face de cette brutalité sale, de ces besoins d'animaux, de ces peaux velues ou flasques, de ce manque d'idéal et de jeunesse, comme l'autre Passion, jusque-là dédaignée par lui telle qu'un compromis et telle qu'un crime, lui apparut somptueuse, rare et persécutée ! Les images sveltes de l'Ephèbe et d'éphèbes pareils à lui dansèrent dans la pénombre une ronde claire autour de son front triste, une ronde ambigüe et caressante rythmée sur un bruit de source ou de baiser ! Et c'était là le bonheur sans mélange, le présent sans avenir !"
  
Ce texte avait d'abord paru en 1907, dans un ouvrage regroupant deux nouvelles : Une Jeunesse. Le Baiser de Narcisse. Paris, Librairie Léon Vanier, éditeur, A. Messein, succr, 1907, in-18, 225 p. En 1912, une nouvelle édition du Baisser de Narcisse, est donnée par le libraire Léon Michaud, de Reims, avec des illustrations d'Ernest Brisset. C'est cet ouvrage que je présente aujourd'hui. J'ai été séduit plus par la qualité de l'édition, en particulier par la beauté des dessins d'Ernest Brisset, que par la texte, dont l’intérêt est plus documentaire sur une certaine façon de vivre et d'imaginer l'homosexualité en ce début du XXe siècle, même si je ne suis pas insensible à certaines qualités de style, malgré sa préciosité. Je n'ai malheureusement pas trouvé beaucoup de renseignements sur cet illustrateur né à Reims en 1872 et mort à Paris en 1933. J'ai trouvé sur le net une illustration de 1911 pour le champagne Moët et Chandon, dans le même esprit que celles qui illustrent cet ouvrage. Est-il un amateur de la beauté grecque ?
  
Je ne vais pas donner ici une biographie de Jacques d'Adelswärd-Fersen. On trouve de nombreux sites, dont une notice Wikipédia en Anglais (cliquez ici). Une bonne synthèse, bien illustrée, sur le site Homodesiribus. Pour ceux qui lisent l'espagnol, une autre bonne synthèse sur Fersen sur le blog : bajo el signo de libra, dont j'ai extrait les photos qui illustrent ce message, en particulier ce beau portrait dont j'aime bien le petit sourire mutin.
  
Rappelons qu'en 1904, Fersen rencontre Nino Ceasrini, un jeune italien qui va partager sa vie dans sa villa de Capri. La première édition de 1907 porte cette belle dédicace qui lui est adressée : "à N. C. Plus beau que la lumière romaine. " Celle de 1912 porte une dédicace plus sobre où l'on doit reconnaître ses initiales, avec celle d'Ernest Brisset : "Pour E.B. et N.C. en amitié fervente et fidèle." Les portraits de l'adolescent Milès, par Brisset, n'ont-il pas été inspirés par Nino Cesarini ? Je vous laisse juge à partir de ce portrait par Paul Höcker :
 
 
 
Description de l'ouvrage et de l'exemplaire 
 
Fersen
Le baiser de Narcisse Reims, L. Michaud, Editeur, 1912, in-4° (278 x 206 mm), [12]-85-[3] pp., bandeaux, couvertures illustrées. L'ouvrage contient 16 illustrations d'Ernest Brisset, sous forme de bandeaux au début de chacun des 16 chapitres.
 
Exemple de mise en page, pour le chapitre II :
  
Les deux couvertures sont illustrées par des grands motifs d'encadrement. La première couverture reprend aussi le motif du chapitre XIV.
   
Le tirage est de 220 exemplaires : 
- 20 Exemplaires sur papier Japon des Manufactures Impériales contenant la suite des gravures imprimées en noir numérotés de 1 à 20.
- 200 Exemplaires sur papier Vélin du Marais numérotés de 21 à 220. 
 
Cet exemplaire, non numéroté et nominatif, a été imprimé sur papier Japon. C'est l'exemplaire personnel de Mme Léon Michaud, femme de l'éditeur. Il contient une suite de toutes les illustrations soit 18 planches (les 16 bandeaux et les 2 couvertures). L'ensemble est contenu dans une chemise fermée par des lacets de soie grise.
 
Il n'existe qu'un seul exemplaire dans les bibliothèques publiques de France, à la BNF, dans la Réserve des livres rares et précieux (RES M-Y2-105). Il a été numérisé sur Gallica : cliquez-ici.
 
En conclusion, un bel objet bibliophilique, probablement conçu sous la supervision attentive de Fersen, pour servir d'écrin à un texte que l'on imagine écrit par amour pour l'homme qu'il aime. Pour clore ce long message, cette très belle photo de Wilhelm von Plüschow qui est peut-être un portrait de Nino Cesarini :
 

dimanche 8 mars 2009

Pelléastres, Jean Lorrain et le baron de Fersen

Jean Lorrain (1855-1906), écrivain, poète, homme de théâtre, journaliste, s'était fait une spécialité de pourfendre ses contemporains dans des chroniques acides et assassines. Tous les grands noms de la Belle Epoque ont un jour craint le mordant de ses attaques et de son ironie.

Après sa mort, son premier biographe, Georges Normandy, fit paraître un ensemble de chroniques sous le nom de Pelléastres, ainsi intitulé du nom ironique que Jean Lorrain donnait aux admirateurs du Pelléas et Melisande de Claude Débussy.


Pelléastres. Le Poison de la Littérature. Crimes de Montmartre et d'ailleurs. Une aventure.
Paris, Albert Méricant, Editeur, s.d. (1910), in-8°, 287 pp.

La couverture est illustrée d'une très belle composition de Rapeno.


Cet ouvrage, en plus d'être l'œuvre d'un des plus fameux homosexuels de la Belle Epoque, contient un très intéressant et utile témoignage sur le baron d'Adelsward-Fersen. Comme nul ne l'ignore, Jacques d'Adelsward-Fersen (1880-1923) organisait des "parties fines" avec de beaux adolescents, élèves des lycées des beaux quartiers (Chaptal et Condorcet). Ces "séances" dans le goût antique ont fini par éveiller les soupçons de la police. Il fut arrêté et condamné en 1903. Il partit finir sa vie à Capri, dans une magnifique villa au style romain, avec son ami Nino Cesarini.

La presse eu tôt fait de parler de Messes Noires. C'était sans compter avec Jean Lorrain qui donne la charge avec sa verve sarcastique (Messes noires, pp. 131-141). "Quel rapport peuvent bien avoir avec cette messe de blasphèmes et de haines, les petits jeux de mains et de vilains et autres pratiques scolaires cultivées par le baron Jacques d'Adelsward ?" La charge est féroce. Elle se poursuit : "La messe noire ! ces loufoqueries de salons de coiffure". Le coup de grâce : "L'hypertrophie de son tout petit moi, sa presque touchante fatuité de jeune homme très smart firent de ses tentatives de fêtes grecques un pitoyable et ridicule divertissement de polissons et de détenus de maisons de correction." Malgré la dureté du propos, reconnaissons le mérite à Jean Lorrain de savoir remettre à leur juste place ces fêtes probablement fort innocentes (je n'ai pas dit chastes).

Dans le chapitre suivant (Un intoxiqué, pp. 141-165), Jean Lorrain fait le récit de sa rencontre avec le baron à Venise en 1901. Le portrait qu'il en trace est en demi-teintes, même s'il se moque de son intoxication aux deux poisons : le poison de la littérature et le poison de Paris, c'est à dire le poison de la mondanité. Le chapitre se termine sur le récit voilé et allusif d'une soirée du baron avec "deux bien beaux gondoliers".