jeudi 12 novembre 2020

Films

Le confinement a au moins le mérite de laisser du temps pour découvrir des pépites. La Cinémathèque française propose des films rares, qui sont restaurés avant d'être mis en ligne. J'ai découvert hier deux courts-métrages de François Reichenbach, le premier plus construit, que j'ai trouvé très émouvant, le deuxième qui est d'abord une suite d'instantanés. Il nous donne à voir des garçons amis ou croisés, j'imagine, au gré de ses pérégrinations à travers le monde.

Last Spring (1954)


Nus masculins (1954)


Le bonheur qui émane de ces deux films et de tous ces garçons fait du bien en ce moment.
Cliquez sur les photos que j'ai extraites pour accéder aux films.

vendredi 30 octobre 2020

Portrait de jeune homme par Botticelli

Une œuvre de Botticelli en vente est en soi un événement. Un beau portrait de garçon un peu androgyne, comme Botticelli semblait les affectionner est toujours un plaisir pour les yeux. Un garçon qui porte mystérieusement un portrait entre les mains est une énigme, mais aussi un stimulant inépuisable pour l'imagination.


 Rendez-vous en janvier à New-York.

samedi 17 octobre 2020

Pierre Loti, encore !

L'actualité de Pierre Loti est riche. Samedi 10 octobre, une vente aux enchères à Saintes a dispersé une belle collection de souvenirs de Pierre Loti qui venait directement de la succession de l'un de ses petits-fils, Pierre Loti. On pourrait regretter qu'une telle collection soit proposée à la vente à l'encan, alors que certaines pièces auraient mérité d'être conservées par le musée Loti de Rochefort. Mais j'imagine que des nécessités dont je ne connais pas la nature a conduit la famille Loti à se dessaisir de ces objets qui appartiennent en même temps à l'histoire familiale et à l'histoire littéraire.

J'ai sélectionné quelques images parmi les plus de 70 lots qui ont été proposés aux enchères.

Ce portrait de Julien Viaud, avant qu'il ne soit Pierre Loti, à l'âge de 12 ans, par sa sœur Marie Bon a heureusement été acheté par le musée Loti de Rochefort, dont la réouverture est prévue en 2023. Je me fais une joie de retourner à Rochefort pour voir cette maison de Pierre Loti.

Ce tableau représente justement la Mosquée que Pierre Loti avait aménagée dans sa maison de Rochefort.

Ce magnifique dessin de Pierre Loti représente deux gabiers, Samuel et Daniel, balayant des oiseaux morts tombés sur le pont d’un navire (il s’agit d’une scène de Pêcheur d’Islande). Il a été très disputé. Il montre, pour ceux qui en douteraient, que Pierre Loti était fasciné par la beauté du corps masculin. Que faut-il en déduire ? je n'en sais rien. Ce plaisir nous est offert. Ne le boudons pas.



Ce dessin nous montre que Pierre Loti, parmi ses multiples talents, possédait un bon coup de crayon. Il représente La Limoise, cette propriété proche de Rochefort où il retrouvait Lucie Duplais, cet amour d'adolescence dont la mort, alors qu'il avait 15 ans, a été une de ses premières douleurs d'homme. C'est un lieu majeur qu'il évoque dans Le Roman d’un enfant, livre qui rassemble ses souvenirs de jeunesse. C'est, me semble-t-il, un des plus beaux textes de Pierre Loti. Je l'ai lu, émerveillé, dans une chambre d'hôpital il y a un peu plus d'un an de cela.

Pierre Loti en uniforme de capitaine de frégate.

Photographie du tableau d’Edmond de Pury qui représente Pierre Loti en officier de Marine.

Chiffre JV PL de Pierre Loti, avec sa devise « Mon mal, j’enchante » dans un phylactère, qui ornait un service de table en faïence fine de Bordeaux, de la Manufacture Ducot-Kintzel, qui avait été fabriqué pour Pierre Loti. Il l'utilisait lors des réceptions dans la grande salle à manger de la maison de Rochefort.

Menu de la fête médiévale organisée par Pierre Loti, à Rochefort, le 12eme jour d’apvril de l’an de Grâce MDCCCLXXXVIII [1888].

Photo de Pierre Loti en Louis XI assis sur une cathèdre entre Laporte et Pierre Scoarnec habillés en page.

De nombreuses photos étaient reproduites dans le catalogue en ligne et proposées à la vente. Je ne sais qui est représenté avec ce beau collant moulant et ce pourpoint.Il ne manque pas de charme... [Un lecteur me fait remarquer à juste titre la ressemblance avec l'acteur Édouard de Max. Il reste un doute car il n'apparaît pas parmi les invités cités par Alain Quella-Villéger dans sa biographie de Pierre Loti. La notice de la maison de vente aux enchères n'est pas suffisamment précise. Il pourrait s'agir de "Paul Parfait (officier de marine, gendre du Cdt Viviat Barbotin) costumé en page".]

La vente comportait aussi des livres offerts à Pierre Loti, dont ce roman par Sarah Bernhardt, avec sa belle couverture.

samedi 10 octobre 2020

Pierre Loti et Henri d'Argis

En 1888, paraît Sodome, d’Henri d’Argis, un des premiers, si ce n’est le premier, romans homosexuels, préfacé par Paul Verlaine. J'en ai déjà parlé sur ce blog (voir ici).

Un an plus tard, Henri d’Argis fait paraître Gomorrhe, comme une suite logique, si j’ose dire, de son précédent ouvrage. Après avoir exploré ces deux déviances sexuelles, il est revenu à des sujets plus « normaux » en s’intéressant à L’Éducation conjugale, en 1895. Il bouclait ainsi un cycle.

L’objet de ce message n’est pas d’entrer dans des considérations bibliographiques sur quelle est la véritable édition originale de Sodome, que l’on trouve avec plusieurs adresses : Piaget, Bergeretto, Charles et des couvertures différentes. Je connaissais cette édition de 1889, chez Charles. Je sais maintenant que, selon un usage habituel dans l'édition à l'époque, l’éditeur Charles a récupéré l'édition de 1888, en lui mettant une nouvelle page de titre (un titre de relai, en termes techniques), avec son adresse, et surtout, une nouvelle couverture, qui, avec celle de Gomorrhe, forment un ensemble cohérent, à défaut d'un ensemble harmonieux. Ainsi, l'éditeur pouvait vendre les deux ouvrages, comme une œuvre unique en deux volumes : Sodome et Gomorrhe.



Ce n’est pas encore Proust, mais cela montre tout de même que l’on pouvait présenter des ouvrages sous ces titres en scandalisant raisonnablement le public. A titre d’exemple, lors de la parution de l’ouvrage Sodome, Francisque Sarcey, un éminent critique de l’époque, lui a tout de même consacré un très long papier en première page du quotidien Le XIXe siècle, après avoir feint de se boucher le nez devant une telle littérature (lien vers l'article).

Ainsi munis de leurs belles (!) couvertures colorées, Henri d’Argis a pu faire présent de ces deux ouvrages à une des gloires littéraires de l’époque, Pierre Loti. 


Presque au sommet de sa gloire – il sera élu à l’Académie française en 1891 -, Pierre Loti était une relation avantageuse, voire utile, pour un jeune écrivain. Henri d’Argis avait alors 25 ans. Il était probablement à la recherche d'une reconnaissance par un de ses pairs. Malheureusement, nous n’en savons pas plus sur les relations entre les deux hommes.

Le cadeau a dû suffisamment plaire à Pierre Loti pour qu’il les fasse relier dans une belle peau de chagrin rose. Encore qu’il n’y ait pas de certitudes que ce soit bien lui qui les ait fait couvrir ainsi. En effet, pour avoir vu récemment des ouvrages provenant de sa bibliothèque, ils étaient rarement aussi bien reliés, quand ils l’étaient. Il me plaît néanmoins de penser que c’est lui qui a pris ce soin. Les livres sont muets. Ils ne veulent pas nous dire quelles ont été leurs vies – le pluriel est de rigueur – avant d’arriver dans nos bibliothèques.


Le mystère Henri d’Argis (ou le mystère Alphonse Berty)

Si vous tapez « Henri d’Argis » sur Google, la première information est cette notice Wikipédia : « Alphonse Berty est un écrivain français, auteur de Sodome (1888) et de Gomorrhe (1889) sous le pseudonyme Henry d'Argis. » Disons d’abord qu’il s’agit de Henri et non de Henry, comme en témoignent non seulement son nom sur les pages de titre mais sa signature elle-même sur l’envoi à Pierre Loti. Partout sur Internet (je pense surtout à tous les sites qui mettent en vente des exemplaires de Sodome ou toutes les notices de maisons de ventes aux enchères), ces deux ouvrages sont attribués à cet Alphonse Berty. J’ai vainement cherché l’origine de cette information qui est abondamment répétée et qui, à force de répétition, a fini par devenir presque une vérité.

Pourtant, une recherche un peu plus approfondie permet de trouver un Henri d’Argis qui a existé sous ce nom-là, dont rien ne permet de penser qu’il n’est pas l’auteur de ces ouvrages. On le trouve dans l’entourage de Paul Verlaine. Jean-Jacques Lefrère, cet érudit malheureusement trop tôt disparu, dont la science est rarement mise en défaut, dit, dans sa publication de la correspondance d'Arthur Rimbaud : 

Henri d'Argis de Guillerville, qui était né en 1864 à la Ferté-Gaucher, appartenait à une famille de noblesse de robe du XVIIe siècle. Il mourut à l'âge de trente-huit ans. Verlaine préfaça son roman Sodome, paru en 1888. Ferdinand Bac, dans son Journal de l'année 1919, à la date du 22 juillet, évoque le souvenir de D'Argis à l'occasion d'un déjeuner chez Philippe Berthelot : « Je parle d'un ami commun du Quartier Latin de 1880, un étrange bohème que Berthelot a beaucoup connu, d'Argis de Guillerville, un ami de Maurice Barrés, morphinomane, génie manqué, tapeur, poète, romancier, médecin, organiste, vivant avec Moréas et Verlaine. »

En réalité, il est mort à Paris à trente-deux ans et non trente-huit, le 19 août 1896. Il y a beaucoup d’autres renseignements que l’on peut trouver sur lui en cherchant. Mais ce n’est pas le propos de mon message.

Le mystère n’est donc pas de savoir qui est véritablement l’auteur de ces livres, car, de fait, il n’y a pas de mystère, mais d'où provient cette attribution à un obscur Alphonse Berty. En effet, lorsqu’on fait des recherches sur un éventuel auteur appelé Alphonse Berty, on ne trouve rien, sauf à le confondre avec l'écrivain et historien de Paris Adolphe Berty, mort en 1867, bien avant la parution de ces livres.

jeudi 1 octobre 2020

Rimbaud et Verlaine au Panthéon

Depuis quelques temps, circule une pétition pour transférer les restes de Rimbaud et Verlaine au Panthéon.

A peine connue, cette idée m'a profondément déplu. Je l'ai même trouvé grotesque (le mot est peut-être un peu fort). Je n'arrive pas à imaginer Rimbaud dans cette espèce de temple froid et sans âme qu'est le Panthéon. D'ailleurs, je connais fort peu de monde qui soit allé le visiter. Je vous conseille de consulter la liste complète des personnes "panthéonisées", qui se trouve sur Wikipédia : cliquez-ici. Je vous demande ensuite d'imaginer Rimbaud à côté d'eux. L'incongruité de la chose apparaîtra immédiatement. Cela est aussi valable pour Verlaine, même si la chose me paraît inimaginable pour d'autres raisons.

De nombreuses personnes se sont déjà exprimées, en général en défaveur de cette idée. J'ai découvert récemment ce texte de Pierre Jourde, plein de verve et de mordant, qui me paraît dire tout ce qu'il y a à dire à ce sujet, avec plus de talent que j'en ai. Je vous conseille de le lire : cliquez-ici.

Je vous donne quelques liens où sont développées d'autres réflexions : ici et .

Un des arguments en faveur de cette panthéonisation est la tombe même d'Arthur Rimbaud (extrait du texte de la pétition) :

Les deux poètes sont enterrés dans leurs caveaux familiaux : Rimbaud avec son ennemi et usurpateur, Paterne Berrichon. A Charleville, sa tombe « étriquée, avare » confirme que sa vie « lui a été volée », comme l’écrit Yves Bonnefoy. 

Cet argument me semble faible. Je suis voisin d'un cimetière parisien où se trouvent tant de célébrités. Si tous ceux et celles qui ont mérité de la patrie et qui y sont enterrés (Berlioz, par exemple, mais aussi Lautréamont dont la tombe a disparu de ce cimetière) devaient être panthéonisés à cause de leur sépulture, je vous laisse imaginer...

Mais surtout, pour y être allé, cette tombe modeste et un peu bourgeoise me paraît mieux correspondre à Rimbaud, quoiqu'on en dise, qu'une tombe solennelle et "républicaine" au Panthéon, où, en plus, il deviendra difficile de la voir.

J'ai fait le pèlerinage il y a quelques années et je m'y suis fait photographier. Cela reste un beau souvenir d'un week-end rimbaldien à Charleville.

 

Pour ceux qui avancent comme argument les liens difficiles de Rimbaud avec sa famille, je vous renvoie à ce texte, fort méconnu, du journal de sa sœur Vitalie Rimbaud, dont j'ai parlé sur ce blog, en marge d'un message sur Patti Smith et Rimbaud. Savoir Rimbaud près de cette sœur est déjà en soi émouvant.

Pour être complet, je vous renvoie vers l'argumentation du principal instigateur de cette histoire : cliquez-ici.

Sans entrer dans la polémique, il y a tout de même un point qui me choque plus particulièrement dans ce texte. Expliquer que la part d'ombre de chacun ne doit pas être un frein à la reconnaissance et à la panthéonisation de Rimbaud et Verlaine, très bien. Écrire un article à charge et partial pour justifier la suppression d'une plaque d'hommage à Guy Hocquenghem sur son domicile parisien, pourquoi pas. Mais se targuer de l'un pour justifier l'autre montre au mieux un manque de cohérence intellectuelle et au pire une forme de malhonnêteté.

Pour ceux qui ne connaissent pas l'intérieur du Panthéon, et je sais qu'ils sont nombreux, cette image vous donne un bel aperçu de ce lieu chaleureux et intime :


vendredi 25 septembre 2020

Le Ramier, André Gide, 2002

L’amour des livres est aussi fait du plaisir de lire un texte que l’on aime dans une belle édition. Lors de la parution d’un ouvrage, il est un usage constant dans l’édition d'imprimer quelques exemplaires sur un beau papier, que l’on appelle un tirage de tête. A l’occasion de la dispersion de la bibliothèque gidienne d’Henri Clarac, j’ai pu acquérir un tel exemplaire de ce beau texte d’André Gide : Le Ramier.


Gardé inédit pendant de nombreuses années, ce court récit d’une nuit d’amour n’a été publié qu’en 2002 à l’instigation de sa fille Catherine Gide. Je l’avais alors découvert. En rachetant aujourd’hui ce petit livre, je redécouvre ce texte, qui a gardé pour moi toute sa force.
 
A l’occasion d’une visite auprès de son ami Eugène Rouart, André Gide rencontre un jeune homme, Ferdinand, avec qui il partage une nuit d’amour, « dans la pleine clarté de la lune ». Celui-ci, dans le plaisir, émet un roucoulement qui le fait surnommer « le Ramier ».

J'aurais dû demander à Ferdinand s’il comptait là-dessus, ce qu’il attendait, ce qu’il voulait en nous suivant ainsi à bicyclette. Je regrette de ne l'avoir pas fait. Mais, dès que je me trouvai seul avec lui sur la route, toute idée s’échappa de ma tête et je n’y sentis plus que joie, qu’ivresse, que désir et que poésie. Quelque temps nous marchâmes sous de grands arbres. Il avait mis pied à terre et guidait sa bicyclette de la main. Il marchait tout contre moi, laissant ma main se poser sur son épaule ou sur ses hanches. Il avait le visage mouillé de sueur. Quand nous sortîmes de dessous les arbres, le clair de lune nous noya.
« Il fait beau. Il fait beau », répétait-il. Je le sentais, corps et âme, plus frémissant encore que moi-même et une grande tendresse succédait en moi à l’âpre fièvre de tout le jour. Nous marchions d’un pas très rapide car comme je pensais l’entraîner jusque dans ma chambre, il me tardait beaucoup de rentrer. Un instant pourtant je lui proposai de nous arrêter. Il posa sa bicyclette dans le fossé et nous nous accotâmes contre une meule. Comme ivre, il se laissa choir contre moi ; tout debout je le pressai dans mes bras. Il posa tendrement son front sur ma joue ; je l’embrassai. Il disait encore : « Comme il fait beau ! » puis, mes lèvres s’étant posées sur les siennes, il commença une sorte de râle très doux. On eût dit un roucoulement de colombe. « Rentrons, lui dis-je. Tu viendras dans ma chambre, veux-tu ? » — « Si vous voulez. » — Et nous voilà repartis sur la route.
[…]
Non loin de la maison, il jeta sa bicyclette dans un buisson. Je le fis attendre un instant devant la porte du vestibule, que je lui ouvris de l’intérieur, après avoir fait le tour du rez-de-chaussée, par la cuisine. Comme je me hâtais ! Qu’eussé-je fait si je ne l'avais plus retrouvé, là, dans la pleine clarté de la lune, derrière ce battant que j'entrouvrais doucement ? Bien que la maison fût toute vide, nous montâmes comme deux voleurs.
Nous voici dans la chambre ; nous voici sur le vaste lit. J’éteins la camoufle ; j'ouvre tout grand à la nuit, à la lune, la fenêtre et les volets.
[…]
Engoncé dans son vêtement mal ajusté, je n’imaginais pas sa beauté. […] sans gêne aucune et sans excessive impudeur, il s’offrait à l’amour avec un abandon, une tendresse, une grâce que je n'avais encore jamais connues. Sa peau hâlée était douce et brûlante, que je couvrais partout de baisers. […] Par instants, interrompant nos jeux, je restais, soulevé, penché vers lui, dans une sorte d'angoisse, d’ébahissement, d’éblouissement de sa beauté. Non, pensais-je, même Luigi à Rome, même Mohammed à Alger n'avaient pas à la fois tant de grâce avec tant de force, et l'amour n’obtenait pas d’eux des mouvements si passionnés et délicats.
[…]
R[ouart] était fort exalté par mon histoire et par ce que je lui disais de celui que nous appelâmes bientôt « le Ramier » parce que l’aventure de l’amour le faisait roucouler si doucement dans la nuit.
[…]
Tout ce matin je gardais le corps et l'esprit extraordinairement dispos, pleins de verve, comme le lendemain de ma première nuit avec Mohammed à Alger. Bondissant et joyeux, j’aurais marché durant des lieues ; je me sentais plus jeune de dix ans.

Dans sa préface, Catherine Gide présente la publication de ce texte comme un forme de plaidoyer en faveur de son père : « Toute perversité en est totalement absente. Il confirme qu’il est injuste et faux de parler de « Comportements orgiaques » dans le cas de Gide. Cela ne lui ressemblait pas.
Voici donc un récit initiatique tout en nuances, pudique, alors qu'aujourd'hui les publications dont il y a pléthore placent volontiers en leur centre la sexualité la plus crue. N'est-ce pas là une raison supplémentaire de l'utilité de le publier ? »

On peut donner raison à Catherine Gide. Ce récit d'une nuit d’amour entre cet homme et cet adolescent est même temps explicite et plein de pudeur. En revanche, les aspects plus sombres n’en apparaissent que plus nettement. Je renvoie à l’excellente analyse qu’en donne Frank Lestringant dans sa biographie d’André Gide (Tome I, pp. 587-593). Pour ma part, je n’extrais que ces quelques mots du texte de Gide qui, dans leur cynisme cru à propos d’un autre garçon, éclaire cette relation d’une autre lumière : « celui que nous avions surnommé « l’Abricot », à cause de son teint très hâlé ; c’est le plus jeune du troupeau de Rouart. » Si la scène d’amour est dénué de crudité, on ne peut pas dire la même chose de ce mot de « troupeau » que Gide utilise pour désigner tous ces garçons que « chasse » E. Rouart, avec son statut de maître, et que celui-ci lui fournit. Même ce Ferdinand, ce « Ramier ». Gide nous laisse un moment penser qu’il l’a séduit. Il finit par nous dire - c'est presque un aveu - qu’il était « cette occasion extraordinaire que la complaisance de R[ouart] allait faire naître. ».

André Gide à Jersey, par Théo van Rysselberghe, 1907.
Ce portrait de Gide est contemporain de la nuit du « Ramier »

La postface érudite et documentée de David H. Walker apporte aussi un éclairage intéressant sur les relations complexes entre Eugène Rouart et André Gide au sujet de leur homosexualité. Après avoir été « séduit » par André Gide, ce Ferdinand devient une proie pour Eugène Rouart. Pouvait-il résister longtemps, si tant est qu'il ait voulu le faire ? Son père était un des valets de ferme du même Eugène Rouart… : « Je projette d’apprivoiser ce ramier, dont l’impressionnant roucoulement t’a ému l’autre jour ; je m’y appliquais dimanche ; c’est la première fois que je m’intéresse si fortement à un oiseau ». Pour ne pas rester sur la seule impression d'un Eugène Rouart prédateur, il faut rapporter que celui s’est préoccupé de faire soigner Ferdinand lorsqu’il a été malade. Il a aussi voulu en faire le sujet d’un livre qu’il a ébauché, mais qu’il n’a jamais publié. André Gide restera aussi fortement marqué par cette rencontre et cette nuit d’amour. On peut y voir les prémices de ce lent et continu mouvement de dévoilement qui l’amènera à écrire ses deux livres-manifestes : Si le grain ne meurt… et Corydon.

Qu’en a pensé Ferdinand ? Il n’a jamais pu s’exprimer. Je veux croire que cette découverte de l’amour a été pour lui une révélation et que ce « roucoulement » a été le signe de la grande joie du corps qu’il a ressentie. Il faut imaginer Ferdinand heureux !

Pour ceux que ces détails bibliophiliques intéressent, voici comment se présente la mention du tirage de tête numéroté :


lundi 7 septembre 2020

Les Embrassades, Jacques Pyerre, 1969

En refermant Les Embrassades, de Jacques Pyerre, je pensais à ce livre que j’avais découvert grâce au Rapt de Ganymède, de Dominique Fernandez : Jean-Paul, de Marcel Guersant. A l’époque, il y a plus de trente ans, j’en avais gardé l’idée que toute la littérature homosexuelle était sombre, tourmentée, pleine de culpabilité et de violence. Cette idée avait d'ailleurs été renforcée lorsque j’ai pu lire le livre, qui, en réalité, met en scène plus un conflit très catholique entre la chair et l’âme, sur fond d’homosexualité, qu'une véritable situation homosexuelle.
 

Depuis, j’ai découvert qu’il y avait, au même moment, une littérature homosexuelle joyeuse, pleine de vie et de vigueur, et, pour le dire, totalement décomplexée. J’ai eu l’occasion d’en parler pour Les Amours dissidentes de Boris Arnold, pour les livres d’André du Dognon (cliquez-ici) et, plus récemment, pour Un Protestant, de Georges Portal. Dans ce dernier cas, j’ai même trouvé que l’on n’était pas loin de la fanfaronnade, tant l’enchaînement des succès sexuels de l’auteur me paraissait par moment irréaliste.
 
Ma dernière découverte, Les Embrassades, n’a fait que me conforter dans cette appréciation d’une littérature homosexuelle « positive », pour utiliser un terme actuel. Bien que sorti un peu plus tard que les ouvrages précédents, en 1969, à l’orée de la « libération » sexuelle, ce livre obéit au même principe : raconter une initiation sexuelle, puis une vie sexuelle, dans une frénésie de rencontres toute plus pimentées les unes que les autres. On part du Maroc, pays natal de l’auteur, pour aller en Suisse, en Italie, à Gênes, où il fait le prostitué dans une maison close Sophonisba, en Égypte, en Angleterre, en Écosse, pour terminer à … Toulouse.
 

Ce qui différencie ce récit est qu’il confine parfois à la pornographie, ce qui n’est pas le cas des autres que je citais en début de message. Les situations érotiques s’enchainent, avec de nombreux détails. Notre auteur a l’air véritablement obsédé par la taille des « bites » pour reprendre son vocabulaire. Pour pimenter le tout, et peut-être maintenir l’intérêt du lecteur, on y croise une scène de zoophilie, un fantasme de viol incestueux, une situation pasolinienne où le « héros » couche avec toute la famille : la mère, la fille, le fils et enfin le père, dans cet ordre-là. Une certaine crudité dans les descriptions est un parti-pris de l’auteur, sur lequel il s’explique dans la préface. Il se réclame de la vigueur du vocabulaire de Jean Genet, dont il cite un extrait du Condamné à mort, en égratignant au passage Gide :
Ah ! certes nous sommes loin des terrasses parfumées, balayées par le vent du désert gidien, où Ménalque rêvant en filigrane au zob d'Ali le chamelier se demande, anxieux, s'il se fera sauter ou pas sans que cela nuise à son bonheur conjugal.
Non, j'ai tout dit, et comme je l'avais entendu, et comme je l'ai vécu. Tout cela est donc venu en moi malgré moi-même. Je n'insiste que sur une chose que je tiens à affirmer : tout ce que je raconte est rigoureusement vrai.
Il se montre encore plus sévère avec Roger Peyrefitte, poussant l’ironie jusqu’à choisir un titre qui est une référence directe aux Ambassades de celui-ci. De la même manière, l’ouvrage suivant s’appellera logiquement la Fin des Embrassades :
Vous êtes averti; Albert sera vraiment Albert et non pas Albertine, vous ne trouverez pas de phantasmes comme dans l’Age de Craie avec « enfants qui rêvez aux contours de mes nuits » et personne ne se titillera dans les collèges entre deux portes feutrées et un confessionnal en ressassant « en suis-je ou n'en suis-je pas »… Vous voyez de qui je parle.
Pour tout dire, ce récit m’a paru à la longue un peu fastidieux. Il n’a pas l’ironie des Amours buissonnières, la qualité d’écriture des livres d’André du Dognon, ni même la qualité littéraire d’Un Protestant, ni sa profondeur (je me demande si je n’ai pas été un peu trop sévère avec ce dernier livre). On ne s’y embarrasse pas de considérations sur l’âge (au début, lors de son initiation, le héros est loin d’avoir atteint l’âge légal), sur les rapports de dominations sociaux et raciaux, sur les questions de genre, etc. On voit que l’on est très loin de ce qui agite notre époque. S'il s'agit bien d'un récit autobiographique, une partie de l'intrigue se passe pendant la Seconde Guerre mondiale et les années d'après-guerre. Nulle évocation, ni même trace de ce contexte. Dans ce livre, on est vraiment dans le « jouir sans entraves », et après… peu importe.
 
Il est un autre point qui m’a frappé dans ce récit et, rétrospectivement, dans les récits aussi en partie autobiographiques de Georges Portal et d’André du Dognon : la volonté de montrer que l’on appartient à un milieu bourgeois, que l’on a bénéficié d’une bonne éducation, dans une famille socialement supérieure, dans une forme de distinction quasi-bourdieusienne, qui marque une distance avec la majorité des hommes avec lesquels on couche. Et, quand on croise quelqu’un du même milieu, il n’est pas un partenaire, mais un compère de débauche. Pour Jacques Pyerre, ce sera Monsieur l’Administrateur. J’ai montré pour André du Dognon, Georges Portal, et on pourrait aussi le dire pour Éric Jourdan, auteur des Mauvais anges, que ces prétentions sociales ne sont pas en rapport avec leurs situations réelles dans la vie. Les appartenances nobles d’André du Dognon étaient largement usurpées, Georges Portal était le fils d’un marchand de nouveautés, quant à Eric Jourdan, il a largement réécrit son histoire familiale. Je n’ai pas assez d’informations biographiques sur l’auteur des Embrassades, mais je ne serais pas surpris de découvrir un milieu plus modeste, plus petit-bourgeois, que celui dont il semble issu à la lecture de son livre.
 
J’ai découvert ce livre grâce à un exemplaire de la bibliothèque de Jean-Claude Lachnitt. J’ai déjà parlé de cette bibliothèque (cliquez-ici). Quelques-uns de ses livres ont rejoint ma collection ces derniers mois. Comme l’on dit en bibliophilie, il a « truffé » cet exemplaire de documents qui apportent des renseignements précieux sur l’auteur et le contenu de l’ouvrage.
Sur une page de garde, il note : 
 
L’auteur de ce livre Jacques Michel a été assassiné à coups de couteau à Marrakech le mercredi 24 janvier 1979 par un jeune Marocain qu’il avait engagé comme boy pour tenir sa maison.
Avec ce seul renseignement, il est donc possible de dire que derrière Jacques Pyerre, se cache Jacques Michel, né à Bordeaux le 12 août 1928 et décédé à Marrakech le 24 janvier 1979, à l’âge de 50 ans. Les prénoms complets de Jacques Michel sont … Jacques Pierre. On voit qu’il n’est pas allé très loin pour se trouver un pseudonyme. Il a pris ses prénoms de naissance plutôt que son prénom et nom. Il donne d’ailleurs un indice dans le texte lorsqu’il dit : « je m’appelais Jacques, Michel, prénoms de mes deux grands-pères » (p. 17). Malgré cette identification, il ne m’a pas encore été possible d’aller plus loin et d'en savoir un peu plus sur sa vie.
 
Un des personnages principaux est Monsieur l’Administrateur, le mentor en même temps que le compagnon de débauche du héros, dont les frasques occupent les pages 69 à 112. Une photo légendée nous apprend qu’il s’agit d’une personne réelle.
 

Sur cette photo prise lors d’un banquet d’Arcadie, à la salle Lancry, en novembre 1974, c’est le personnage au centre à gauche. Celui qui est à sa gauche est identifié comme « Monsieur le Commissaire principal X ». Cet exemplaire contient même une note qui donne son nom véritable, ce qui m’a permis de vérifier qu’il s’agissait bien d’un administrateur colonial, ainsi qu’une lettre de lui à Jean-Claude Lachnitt, avec l'enveloppe.
 
 

Petit détail amusant, le livre a été relié avec, sur les plats, un semis de phallus ailés, sûrement pour qu’il n’y ait aucun doute sur le contenu. 
 
 
En revanche, le dos du livre est beaucoup plus sage. Enfin, le propriétaire y a fait inclure une double planche photographique probablement extraite de quelque revue érotique de l’époque, en résonance directe avec les récits érotico-homosexuels de cet ouvrage.
 


Description de l’ouvrage
 

Jacques Pyerre
Les Embrassades
[Paris], Jérôme Martineau, éditeur, 1969, in-8°, 178-[6] pp.
 
L'ouvrage contient une dédicace :
A vous ces pages légères que vous auriez aimées, cher André R.
En souvenir des heures de Petras Negras.
A votre Mémoire.
En exergue, il a placé un extrait d'un poème de Frederico Garcia Lorca : Ode à Walt Whitman.
 
Il y a eu une suite, parue en 1972 : La Fin des embrassades, Paris, I.D.M., avec une nouvelle édition en 1973.
 
Comme souvent pour ce type d'ouvrages, il y a très peu d'exemplaires dans les bibliothèques publiques (Source : CCFr). Les Embrassades n'est présent qu'à la BNF et à la Bibliothèque municipale de Versailles (pourquoi ?). Le suite n'existe qu'à la BNF.
 
Dans ces pages, il fait référence (p. 49) à un autre ouvrage qu'il aurait publié chez le même éditeur : La Mille et deuxième nuit. Malgré mes recherches, je n'en ai trouvé aucune trace.