mardi 21 novembre 2023

Une gravure d'Elie Grekoff

Cette gravure vient de rejoindre ma collection : 


Il s'agit d'un tirage numéroté (83/100), non signé. Le style évoque immédiatement Elie Grekoff qui a illustré, entre autres, le Tirésias de Marcel Jouhandeau. Je vous laisse juge en la comparant à la vignette qui sert, en quelque sorte, de logo à ce site, sur la droite, ou aux autres gravures du même livre que vous pouvez voir ici : Tirésias. La forme du visage, le traitement de la chevelure et de la musculature et, surtout, les aréoles des tétons en forme d'étoile sont presque des signatures. Allant plus loin, on pourrait imaginer qu'il s'agit d'un dessin non retenu pour l'ouvrage, peut-être parce que, à la différence des autres, on y voit un sexe en érection.

Après avois posé cette première hypothèse, j'ai poursuivi mes recherches. En définitive, il s'agirait peut-être d'un dessin prévu pour ce recueil, aussi illustré par Elie Grekoff : Erotopægnia. Choix de poëmes latins suivis d'une nouvelle traduction française, publié vers 1956, dont les gravures, comme celle-ci, sont encore plus proches par le style :




vendredi 3 novembre 2023

L’Homosexualité en Allemagne, d'Henri de Weindel, 1908

Mais je n'ai compris que plus tard ce qu'était l'homosexualité. J'avais presque dix-sept ans et en me rendant de Guéret à Limoges avec ma mère, j'ai aperçu un livre en devanture dont le titre m'a bouleversé « L'Homosexualité en Allemagne ». Je l'ai acheté. On y parlait de familiers de Guillaume II qui avaient été proscrits de Ia cour lorsqu'on avait découvert leurs mœurs. J'ai tout compris à ce moment-là de la passion que j'avais connue à treize ans. C'était mon premier amour en quelque sorte. Cela reste dans ma vie comme un monument.

Dans cet extrait d’un entretien donné par Marcel Jouhandeau aux Nouvelles Littéraires, en novembre 1971, on prend pleinement conscience de la difficulté pour un homosexuel du début du XXe siècle pour comprendre la nature des sentiments qu’il ressentait et pouvoir mettre des mots dessus. Ce qu’il ne dit pas mais que l’on perçoit, c’est que son esprit en éveil était à la recherche de ces sources d’informations qui lui manquaient tant. Et c’est un livre dans une devanture, « dont le titre m'avait intrigué », qui a répondu à son attente. Il dit par ailleurs que le sens du mot « homosexualité  » lui était étranger (Entretiens avec Élise et Marcel Jouhandeau, 1966).


Le livre dont parle Marcel Jouhandeau vient de rejoindre ma bibliothèque. Il s’agit de L’Homosexualité en Allemagne. Étude documentaire & anecdotique, par Henri de Weindel et F.-P. Fischer, paru le 6 février 1908, quelques semaines après le premier procès de l’affaire Harden-Eulenburg. Cette affaire dont les péripéties et les différents procès sont bien expliqués dans la notice Wikipédia (Affaire Harden-Eulenburg) concernait des accusations d’homosexualité à l’encontre d’une personnalité très proche de l’empereur Guillaume II, Philipp zu Eulenburg. Cette accusation, alors très grave dans un état qui condamnait les relations homosexuelles entre hommes au titre du paragraphe 175 du code pénal, était d’autant plus retentissante qu’elle affectait des proches de l’empereur et une « camarilla » qui l’entourait. Son impact en Allemagne n’est pas dans mon propos. En France, sur fond d’une germanophobie bien installée depuis la défaite de 1870, elle a contribué à asseoir ou renforcer dans les esprits que l’homosexualité était un « vice allemand » comme il avait pu être italien à une époque. Cette affaire a été très largement couverte par la presse de l’époque (article sur le traitement de l’affaire Eulenburg dans la presse française) et, comme il était d’usage alors, a donné lieu à de très nombreuses caricatures. John Grand-Carteret les a rassemblées dans un ouvrage paru en 1908 : L’Homosexualité en Allemagne, Derrière « Lui » (« Lui » étant évidemment l’empereur d’Allemagne). Dans le livre que je présente ici, moins connu et aujourd’hui plus difficile à trouver, le journaliste Henri de Weindel a choisi de traiter ce même sujet en évitant le côté goguenard et graveleux qui était alors de mise dans la presse. Cela nous vaut donc un ouvrage d’analyses et d’explications sur l’homosexualité masculine, d’autant plus précieux auprès du grand public qu’il n’y en avait pas d’autres à disposition, hormis la littérature médicale, plus confidentielle ou plus difficile d’accès. 

Homosexualité !... C'était un mot nouveau pour les oreilles françaises, lorsque, en octobre 1907, il rebondit, lancé depuis les marches du trône allemand, jusque parmi les colonnes des gazettes, dans un grand tumulte de scandale.
Qu'est-ce donc que ces homosexuels, qui firent tant parler d'eux depuis cette époque et qui provoquèrent l’indignation de l’Europe entière et, aussi, de la vertueuse Amérique ?
Quelles sont exactement les mœurs de ces hommes, dont le pourcentage n'atteint pas à moins de 2,2 % de la masse de leurs concitoyens, et qui se livrent à la culture d’un sentiment, dont le nom, au moins, n’était guère répandu, en dehors des frontières allemandes, avant que l’affaire Harden éclatât ?

C’est pour répondre à cette question qu’Henri de Weindel publie ce livre, dont la table des matières montre qu’il souhaite l’aborder sous tous ses aspects. Il s’agit bien d’une « étude documentaire » comme l’annonce le sous-titre, on pourrait presque parler d’une étude scientifique.


Assez curieusement, dès le début de l’ouvrage, il introduit une distinction entre les homosexuels « sensuels » et « intellectuels » :

L'homosexualité, donc, d’après Krafft-Ebing et d’après maints autres docteurs germains qui se sont spécialisés dans cette question, n'implique pas obligatoirement des relations charnelles entre ceux qui se livrent à cette passion contre nature. Les homosexuels allemands se divisent ainsi en deux catégories bien distinctes : les sensuels, qui vont au commerce de la chair ; les intellectuels, qui se limitent, en l’accompagnant de caresses sans doute, mais point de caresses définitives, au contact de l'esprit et qui s’exaltent dans le sens du lyrisme.

Plus loin, il reprend cette distinction en d’autres termes, entre l’homosexuel militant (il dit aussi l’inverti sexuel) et l’homosexuel sentimental. Il faut entendre le mort « militant » dans le sens de « pratiquant ». Comme il le dit dans le texte ci-dessus, cette séparation en deux classes d’homosexuels masculins est propre à l’Allemagne. Il l’utilisera tout au long de l’ouvrage, tout en reconnaissant que l’homosexualité « sentimentale » lui paraît « mal compréhensible pour les cerveaux français ».

Dès le début de l’ouvrage, il place aussi son propos dans le cadre des actions pour l’abolition du paragraphe 175. Même s’il garde volontiers une distance vis-à-vis de son sujet, il apparaît assez clairement qu’il penche du côté des abolitionnistes, même s’il est plus motivé par des considérations pratiques que par une volonté de défense et de protection des homosexuels.

Un des intérêts majeurs de ce livre est de s’appuyer sur les études statistiques menées en Allemagne pour décrire plus précisément le niveau de l’homosexualité masculine dans la société. Il y consacre un chapitre entier, le chapitre IV, « Un peu de statistique ». Il utilise les travaux du Comité scientifique humanitaire de Magnus Hirschfeld (Wissenschaftlich-humanitäre Komitee) à qui il rend, dans une certaine mesure, hommage pour son travail de statisticien et ses actions en faveur de l’abolition du paragraphe 175.


Comme on le constate, les catégories de populations choisies peuvent paraître aujourd’hui curieuses. Mais elles mettent en évidence que l’homosexualité n’est propre à aucune classe sociale, ni à aucune activité particulière. Un tel tableau vu par un jeune homosexuel en recherche d’informations sur ce qu’il vit lui permet de constater qu’il n’est pas une exception, quelle que soit la catégorie à laquelle il appartient, même s’il doit comprendre qu’il est membre d’une minorité. Reconnaissons que partager une telle statistique au grand public, en 1907, est méritoire. Malheureusement en France, il n’y a pas, à ma connaissance, de statistiques contemporaines de la même précision ou, s’il en existait, elles n’étaient pas partagées avec le public.

Ce livre est très riche sur la vie homosexuelle en Allemagne. Même si, parfois, apparaissent des formulations qui trahissent des jugements de valeurs (« les anormaux », « l’état morbide des homosexuels », « la conviction que leur anormalité est normale apparaît telle chez ces exaltés »), le ton général choisi par l’auteur est une forme de distance scientifique à l’égard de son sujet. Cela lui permet donc d’aborder tous les aspects de la vie homosexuelle, soit en ce qu’elle peut avoir de commune à tous les pays, soit en ce qu’elle peut avoir de propre à l’Allemagne du début du siècle. Sur ce dernier point, au fil de la lecture, dans le chapitre sur la prostitution, l’usage de certains prostitués de se travestir en femmes pour exercer leur « commerce » , les annonces dans la presse, dont il reproduit quelques exemples, les couples réguliers, les noms savoureux que l’on donne aux prostitués militaires selon leur spécialité (Ulanenjuste : Augusta, des Uhlans ; Dragonerbraut : la fiancée des Dragons ; Kürassieranna : Anna, des Cuirassiers ; Kanoniersche : l’« Artilleuse » ; Schiesschulsche : celle de l’École de Tir, etc.) apparaissent plus particulièrement propres à l’Allemagne selon Weindel.


Parmi les apports de ce livre, un des plus importants est de faire un sort à un préjugé communément admis à l’époque qui était de cantonner l’homosexualité à certains métiers ou à certaines classes sociales, souvent en y associant un jugement de valeur. Pour donner un exemple de préjugé : l’homosexualité est répandue chez les aristocrates « des races épuisées dans leur sang et parvenues à un maximum de culture intellectuelle. » Au passage, remarquons que ce type de commentaires a fleuri au moment de l’affaire Fersen en France. Le savoureux témoignage du prêtre de campagne bat en brèche ces idées préconçues :

« J'ai confessé, écrit-il, des milliers de gens, enfants et vieillards, hommes et femmes, paysans et citadins, aristocrates et plébéiens, et je puis certifier ceci, en pleine connaissance des faits de la cause, c’est qu'il existe un phénomène que nous devons considérer comme un fait acquis, à savoir que l'amour charnel n'est pas lié exclusivement à la fréquentation du sexe opposé.
« Dans quelle classe de la société ai-je rencontré le plus d’homosexuels ? Je ne saurais jamais le dire. Je n’ai trouvé entre les puissants et les humbles, entre les hommes des villes et les hommes des champs, entre les riches et les pauvres, aucune différence appréciable à cet égard. Si on me demande encore lequel, du penchant normal ou du penchant homosexuel, pousse, le plus impérieusement, à l'action sensuelle, je devrai répondre, à mon vif regret, que c’est au penchant homosexuel, que l'individu a le plus de peine à résister.
« Voici, du reste, quelques exemples que les pénitents, m'ayant fait confession des faits que vous allez lire, m'ont autorisé à citer :
[Un jeune homme de vingt ans qui a des relations avec un autre homme habitant la même maison]
« — Quelquefois [j’ai essayé de résister], surtout au début, mais il ne cède pas. Il dit que sous la menace de la guillotine ou de la potence, il viendrait quand même vers moi. Et il se traîne à mes genoux, et il me supplie, les mains jointes, et... je ne sais plus lui résister. »
« Le deuxième cas que je désire citer, concerne un paysan âgé. Il est marié et père de plusieurs enfants. Peut-être ne dédaigne-t-il pas assez les appels de l'alcool, mais en dehors de ce défaut, c’est un homme très honnête, très loyal et très droit.
[…]
« — Le sexe féminin ne vous tenta donc pas ?
« — Aucunement… Jamais il ne m'a tenté.

Si ce livre aide à réviser quelques idées préconçues sur l’homosexualité masculine, il adhère cependant à la conception largement partagée à l’époque que l’homosexuel est en réalité une femme, comme H. de Weindel l’avance de manière assez catégorique dans le chapitre « Galerie d’ancêtres » : les homosexuels « sont tout à fait des femmes si l’on ne considère que leurs sentiments, leurs aspirations et jusqu’à leurs manières. » Il termine d’ailleurs le chapitre par « C’est une âme féminine dans un corps masculin. » Reconnaissons que cette manière de voir a longtemps perduré. Pour revenir sur un message précédent, Proust fait de la théorie des « hommes-femmes » le pivot de sa description de l’inversion dans la Recherche

Il y a chez Weindel un goût pour les catégorisations – on pourrait parler de taxinomie – qui, avec notre regard d’aujourd’hui, peuvent paraître simplistes, voire simplificatrices à outrance. La distinction entre les homosexualités matérielle (ou militante, ou pratiquante) et intellectuelle (ou sentimentale) en est un bon exemple. Cette démarche d’analyse montre cependant un désir sincère de comprendre et ensuite d’expliquer et exposer. Elle lui permet de présenter quelques personnalités d’homosexuels dans la « galerie d’ancêtres ». Les principaux sont Platen, Winckelmann et Louis II, qu’il considère, à l’instar de Platen, comme « la figure la plus caractéristique » de sa galerie, entre autres parce qu’il allie en lui les deux « manifestations » qui lui servent de fil rouge dans son portrait de l’homosexuel allemand : « l’homosexualité matérielle et l’homosexualité sentimentale ». Cette démarche d’analyse lui évite le risque des discours vagues ou généraux qui ne font que masquer la diversité et la richesse du monde homosexuel. Appliquée à la littérature, elle lui permet d’introduire son chapitre sur la « Littérature homosexuelle » : 

On peut la classer, tout de suite, en trois grandes catégories : la littérature — généralement médicale ou juridique, — qui traite des faits d’homosexualité ; la littérature comportant des allusions à l'homosexualité ou des épisodes homosexuels ; la littérature purement homosexuelle, basée, dans son imagination, sur des faits d'homosexualité, et due, en majeure partie, à des homosexuels.

Ce livre se veut aussi une analyse de l’impact de l’affaire Eulenburg sur l’image de l’homosexualité en Allemagne et sur les actions des différents comités, et plus particulièrement sur celui d’Hirschfeld, pour l’abolition du paragraphe 175. Il semble conclure que cette affaire, plutôt que favoriser une prise de conscience, a eu l’effet inverse sur le jugement des Allemands, comme le souligne le dernier paragraphe du livre. H. de Weindel se montre même sévère avec les erreurs de Hirschfeld lors de son témoignage au procès de Moltke ou avec les « excès » des suiveurs de Hirschfeld (il cite Adolf Brand). Il semble convaincu qu’il faut abolir le paragraphe 175. Tout son livre va dans ce sens. Il semble admettre que l’homosexualité existe, partout et dans toutes les classes de la société. En revanche, on le sent réticent, et parfois hostile, selon les passages, à une vision de l’homosexualité qui serait non plus vue comme quelque chose d’anormal, mais seulement comme une variante des conduites amoureuses et sexuelles. Le chemin est peut-être trop difficile, trop long et trop loin de ce que la société acceptait d’entendre. C’est aussi ce qui rend ce livre attachant – je l'ai lu avec passion cet été – , c’est qu’il est toujours sur le fil du rasoir, pouvant d’un côté tomber dans une dénonciation virulente de l’homosexualité ou, d'un autre côté, promouvoir une vision apaisée. Le temps viendra bien plus tard pour cela.   

La parution du livre est annoncée par des encarts comme celui-ci publié dans Le Rire, du 15 février 1908. 


Cela démontre, une fois de plus, que le thème de l’homosexualité n’était pas aussi « tabou » que l’on aime à le croire. Certes, par son prix (3 fr. 50, mais pas différent de celui d’autres ouvrages), un tel livre n’était pas accessible à tous. Mais, comme nous le raconte Jouhandeau, il était possible de l’acheter à la gare de Limoges. De plus, juste après sa parution, le contenu de l’ouvrage a paru en feuilleton dans le Supplément du journal La Lanterne, en 44 livraisons entre le 12 mai 1908 et le 20 août 1908 (Notice sur La Lanterne). À cette époque, ce journal tirait à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires. Autant dire que l’étude d’Henri de Weindel était assez largement diffusée et accessible. Pourtant, hormis cette mention de Marcel Jouhandeau, cet ouvrage semble avoir eu peu d’influence et de répercussion, probablement parce que l’abord « scientifique » du sujet, l’abondance des chiffres et des enquêtes devaient rebuter un public plus enclin à voir traiter ce sujet plus « légèrement ». Sans tomber dans des caractériologies nationales trop faciles et réductrices, l’approche allemande du sujet par Henri de Weindel, c’est-à-dire méthodique et scientifique, va à l’encontre de la légèreté et de la gauloiserie qui sont, paraît-il, des caractéristiques de l’esprit français. Cela peut sembler une explication un peu simpliste du peu d’écho de ce livre. Pourtant, au même moment, l’approche par la caricature, de John Grand-Carteret, a obtenu un plus grand succès public. S’il en fallait une preuve, il suffit de comparer les exemplaires disponibles des deux livres soit en bibliothèques, soit sur le marché du livre d’occasion. Et enfin, plus tardivement, le Troisième sexe de Willy me semble totalement ressortir de cet « esprit » français, ou prétendument français, fait de gaudriole et de goguenardise.


Henri de Weindel (1868-1944) est un journaliste et homme de lettres français, longtemps rédacteur en chef de L'Excelsior. Sans réelle formation universitaire, il commence sa carrière de journaliste à l’âge de dix-huit ans et gravit peu à peu tous les échelons. Il s’engage fermement en faveur du capitaine Dreyfus, combat le boulangisme et l’antisémitisme. Il souhaite se faire un nom dans le théâtre et, pour cela, publie une douzaine de pièces. Mais c’est surtout la création du journal L’Excelsior, « premier illustré quotidien français », en 1910, qui lui permet de se faire connaître. Plus tard, il dirigera la Comédie des Champs-Élysées. En 1917, il revient comme rédacteur en chef de L’Excelsior. Ces quelques informations sont extraites d’une notice biographique qui lui est consacrée sur le site de l’Institut histoire et lumières de la pensée (lien). La liste des collaborateurs qu’on y trouve montre la qualité et l’importance des contributeurs et des personnalités qu’Henri de Weindel a su attirer autour de ce journal et autour de lui. En 1907-1908, lorsqu’il rédige ce livre, il collabore alors à La Lanterne et à La Vie illustrée. Hormis les pièces de théâtres, il a déjà publié en 1905, chez le même éditeur (Félix Juven), François-Joseph intime. Rien dans sa vie ne peut laisser présager un intérêt particulier pour l’homosexualité. C’est plutôt la conjonction d’un intérêt certain pour le monde germanique et du souhait d’éclairer l’actualité qui me semble être la raison de cette soudaine, et passagère, curiosité (intellectuelle) pour l’homosexualité. Peut-être voulait-il se faire un nom à cette époque comme spécialiste de l’Allemagne, avant de bifurquer vers d’autres préoccupations et activités. Le seul autre essai dans sa production est une Histoire des Soviets, publiée sous sa direction en 1922, là-aussi, probablement avec la volonté d’éclairer le public sur un sujet d’actualité.

Malgré mes recherches, je n’ai pas réussi à identifier F.-P. Fischer et rien dans l’ouvrage ne permet de le faire. Je suis enclin à penser qu’il s’agit de l’informateur d’Henri de Weindel en Allemagne qui lui a fourni les données qu’il a commentées et publiées dans son livre. Peut-être s’agissait-il d’un journaliste ou d’un membre du Comité scientifique humanitaire de Magnus Hirschfeld.

Pour les esprits précis :

Il y a une incohérence de dates dans les propos de Marcel Jouhandeau puisqu’il dit qu’il « avai[t] presque dix-sept ans » lorsqu’il a découvert le livre, soit dans la première moitié de 1905, alors que le livre n’a paru qu’au début de 1908, alors que Marcel Jouhandeau avait presque vingt ans.

Selon un usage courant en français, le nom d’Eulenburg a été en parti francisé en Eulenbourg dans les articles et les livres parus à l’époque, ce qui fait que l’on peut encore trouver cette forme lorsqu’on parle de l’affaire. Il est préférable de garder l’orthographe originale, au risque d’avoir une cohabitation des deux formes lorsque on cite des textes de l’époque.

Un outil de Google permet d’identifier les occurrences du mot « homosexuel » dans les ouvrages et la presse en France. Comme on le constate, jusque vers 1940, ce mot était très peu utilisé. On comprend mieux le propos d'Henri de Weindel en introduction et la remarque de Marcel Jouhandeau sur la faible connaissance du mot au moment de l'affaire et comment celle-ci a contribué à le faire entrer dans l'usage.



Description de l'ouvrage

Henri de Weindel & F.-P. Fischer
L’Homosexualité en Allemagne.
Étude documentaire & anecdotique.

Paris, Société d’Édition et de Publications, Librairie Félix Juven, [1908], in-8° (190 x 120 mm), [4]-319 p.


Ce livre est accessible en version numérisée sur 
Google Books : lien.

Il est présent à la Bibliothèque nationale, à l'Arsenal, à la Bibliothèque inter-universitaire de Médecine de Paris, dans le fonds franc-comtois de la bibliothèque de Lons-le-Saunier et le fonds Hérelle de la médiathèque de Troyes.

Il existe peu de recensions de cet ouvrage au moment de sa parution. Dans un journal où on ne l'attendrait pas, Le Signal de Madagascar et dépendances, un long article en première page d'Henri de Busschère se montre très favorable au livre et, indirectement par la publicité qui en est faite, plutôt ouvert sur la question de l'homosexualité (Lien vers l'article).

Signalons que L’Homosexualité en Allemagne, Derrière « Lui », de John Grand-Carteret  a été réédité par les éditions GayKitschCamp : cliquez-ici.


Enfin, cette même année 1908, probablement en lien avec l'intérêt suscité par la situation des homosexuels en Allemagne, est publiée en France une traduction d'un ouvrage de Magnus Hirschfeld : Le troisième sexe. Les homosexuels de Berlin., Paris, Librairie médicale et scientifique Jules Rousset, 1908. J'en ai parlé sur ce site : Le troisième sexe. Les homosexuels de Berlin.



samedi 21 octobre 2023

Glane : Leonor Fini

Je reprends la tradition des « glanes » que j'avais un peu délaissée ces derniers temps. C'est ce beau portrait de Leonor Fini qui m'a donné l'envie de partager cette découverte.

Portrait d'Antonio Ruiz Soler, 1950 

J'aime l'œuvre de Leonor Fini et j'aime ses portraits, toujours un peu raides, presque un peu gauches, qui savent admirablement rendre toutes les ambiguïtés des personnalités (je pense en particulier au beau portrait de Jean Genet). Elle sait faire surgir la part de douceur, de fragilité, je dirais même de tendresse, que l'on peut déceler dans un visage comme celui-ci. C'est une œuvre à redécouvrir. Quelques dessins d'elle sont montrés à Beaubourg, dans l'exposition Over the Rainbow. Ils illustrent La Galère, de Jean Genet. Je les avais présentés sur ce site : La Galère.  (Autre article sur la plaquette de Jean Genet : Lettre à Leonor Fini).

Sur Antonio Ruiz Soler, je reprends la notice du catalogue de vente :

Antonio Ruiz Soler est l’un des danseurs les plus réputés du XXe siècle, mêlant tous les courants de la danse ibérique. Enfant prodige, il entame rapidement des tournées en Europe et Amérique latine avec sa partenaire Rosario dont il se sépare en 1952 pour entamer une carrière solo. Ce portrait par Léonor Fini est un rare témoignage de sa présence en France. Il illustre la première de couverture du livret du Ballet Espagnol au théâtre de l’Empire. Fini est en effet très proche du milieu du spectacle, pour lequel elle livre des dessins de costumes. 

mardi 10 octobre 2023

Proust, roman familial, de Laure Murat

Un livre fait l’événement dans le petit monde des proustiens, voire parfois des proustinolâtres. C’est le dernier essai de Laure Murat, Proust, roman familial


J’avais beaucoup apprécié ses premiers ouvrages, sur le docteur Blanche (La Maison du docteur Blanche), sur Adrienne Monnier (Passage de l’Odéon) et, surtout, sur le « 3e sexe » (La Loi du genre : une histoire culturelle du troisième sexe). Tiré de sa thèse, cet ouvrage me semble appartenir à ces synthèses dont je regrettais l’absence dans mon message sur l’exposition Over the Rainbow. Laure Murat allie la rigueur de l’érudition à la qualité du style. Dans son dernier essai qui vient de paraître, le propos est différent et plus personnel, car c’est un peu de sa famille et de son milieu qu’elle a trouvés chez Marcel Proust. Il ne m’était jamais venu à l’idée de faire un lien entre son nom de famille et le célèbre maréchal du Premier Empire, Joachim Murat, qui était aussi le beau-frère de Napoléon par son mariage avec Caroline Bonaparte. Pourtant, Laure Murat est en même temps la fille d’un prince Murat et d’une représentante d’une ancienne et prestigieuse famille de la noblesse française, les Luynes. Née et élevée dans ce milieu aristocratique, sa lecture de Proust en a été doublement différente de celle des lecteurs que nous sommes pour la grande majorité. La première différence, plus anecdotique, est la proximité de certains personnages de la Recherche avec des membres de sa famille. Dans son roman, Proust parle des valets Murat, Saint-Loup est inspiré de Louis d’Albufera, un de ses arrière-grands-oncles, etc. L’autre différence, plus profonde et plus personnelle, est que Proust lui a permis de mettre à jour, décrypter, expliquer le monde dans lequel elle a vécu les premières années de sa vie. En plus de lui apporter une explication, il lui a permis de trouver sa propre voie, en démystifiant à ses yeux ce que ce monde pouvait avoir de factice. Elle a d’ailleurs des mots très durs sur ce milieu aristocratique, mais elle fait remarquer, à juste titre, que Proust est l’auteur qui a le mieux démonter les rouages ou les mœurs de l'aristocratie. C’est en partie grâce à cela qu’elle peut dire, à la fin de l’ouvrage : « Proust m’a sauvée ». 

Si je dis en partie, c’est que le livre est beaucoup plus riche que cela. Dans de nombreux commentaires ou critiques que j’ai pu lire, dans une émission intéressante de France Culture ("J'en ai marre qu'on dise que Proust est difficile"), dans les avis des critiques du Masque et la Plume, lors d’une rencontre à laquelle j’ai participé à l’Hôtel littéraire Le Swann à Paris, cet aspect que je viens d'évoquer est très (trop ?) largement cité, semblant réduire ce livre à cette parenté entre l'univers personnel de Laure Murat et l'univers proustien. S’il n’y avait que cela, il est probable que ce livre m’aurait seulement intéressé. En réalité, il m’a touché, pour deux raisons qui en font pour moi, et j’espère pour d’autres, toute la valeur. C’est d’abord un magnifique livre sur le pouvoir de la littérature. Pouvoir d’un écrivain comme Proust qui, par la richesse de son œuvre, la précision de son style, sa capacité à mettre à jour tous les ressorts de la psyché humaine offre à chacun – et pas seulement à ceux qui se reconnaissent dans son monde – un formidable outil pour se connaître, se construire, être au monde. Mais aussi pouvoir plus général de la littérature comme « outil » pour explorer les profondeurs, voire les obscurités, de l’esprit humain. Dans un très beau chapitre, probablement un de ceux qui m’a le plus ému (car ce livre n'est pas seulement un essai, c'est surtout une œuvre littéraire qui active tous les sentiments et toutes les émotions qui peuvent naître d'une lecture), Laure Murat évoque la figure de son père dont elle nous trace un beau portrait. Elle met en valeur sa culture littéraire et ses qualités de lecteur, ce qui visiblement le singularise dans ce milieu. Elle s’interroge sur ce roman qu’il n’a pas pu, pas voulu écrire, peut-être par « nonchalance » ou par peur, et donc sur la place de la littérature dans la vie de son père qui se serait révélée être plus une échappatoire que l’exploration exigeante de « l’obscurité intérieure » ou « la porte d’entrée vers les profondeurs. ». Et c’est là que ce livre prend aussi une dimension personnelle pour chacun – cela a évidemment été le cas pour moi – en se questionnant : « Et pour moi, qu’est-ce que la littérature ? » Si je m’étais permis, et si le contexte s’y était prêté, j’aurais volontiers posé la question à Laure Murat de savoir si elle considérait ses essais comme répondant à son exigence littéraire ou, au contraire, si, dans son cheminement d’écrivain, après cet essai, viendrait le temps du roman, comme une forme d’aboutissement. J’ai cru comprendre qu’elle avait écrit un roman sous le pseudonyme d'Iris Castor, mais la moue qu’elle a faite lorsqu’il a été évoqué lors de cette rencontre me fait penser qu’elle ne le voit pas comme un aboutissement.

Cet essai est aussi une belle réhabilitation du rôle et de l’importance de Marcel Proust dans l’histoire de la visibilité et de la place de l’homosexuel dans la société. Comme un écho à ma remarque sur son absence totale dans l’exposition Over the Rainbow, il est de bon ton de brocarder une forme d’homophobie chez lui, de trouver que sa présentation des « invertis » est bien ambigüe en paraissant ridiculiser, voire stigmatiser, ceux-là mêmes qu’il veut faire exister littérairement. Et sa « théorie » des hommes-femmes, dont le baron de Charlus semble l’archétype, est bien datée et guère opérante pour se construire comme homosexuel. Et pourtant, comme le dit si bien Laure Murat (quoique de manière un peu jargonneuse), en répondant à cette question : « Comment concevoir qu’une fresque aussi négative, parfois dégradante, souvent cruellement drôle, puisse transmettre tant de force et d’énergie ? » :

Secondaire, décalé, anecdotique par rapport à la norme et à la majorité, l’homosexuel-le, jusque-là cantonné-e à la couleur locale des amours spéciales et des comportements contrenature, gagne avec Proust le statut de sujet. Qu’importent les jugements de valeur d’une Recherche passablement homophobe, Proust change de façon radicale le régime du sujet minoritaire, en le débarrassant de sa condition particulière pour le faire accéder à l’universalité.

Et rien que pour cela, Proust reste important dans l’histoire littéraire de la visibilité homosexuelle. Si je peux me permettre un souvenir personnel, j’ai découvert La Recherche du temps perdu en 1980-1982, pendant que j’étais en classes préparatoires scientifiques. J’ai lui Sodome et Gomorrhe durant l’été 1981, l’été de mes dix-huit ans. Et j’en garde un souvenir ébloui. Pour une phrase comme celle-ci qui qualifie la scène de la rencontre entre le baron de Charlus et Jupien, qui « était empreinte d’une étrangeté, ou si l’on veut d’un naturel, dont la beauté allait croissant », alors que l’on doit se découvrir et accepter sa différence, à une époque où l’accès à l’information, aux références et même aux modèles d’identification et de confrontation pour un jeune homosexuel me paraît avoir été plus difficile qu’aujourd’hui, pouvoir lire cela a été pour moi d’une grande aide. Et cette fameuse théorie des hommes-femmes a eu une forte influence sur moi, même si, quarante ans plus tard, je m’en suis dépris. Mais, peu importe, et cela aussi est une leçon de Proust, nous sommes formés de la sédimentation de ce que nous avons vécu, pensé, senti. De ce passé, de la femme que j’ai pu imaginer abriter en moi et que je ne pense pas abriter en réalité (je crois d’ailleurs que c’est une question mal posée et qui n’a pas grand sens), il en reste tout de même quelque chose. De même, le deuxième grand auteur qui m’a marqué dans cette étape de ma vie est Jean Genet. Là aussi, Proust nous apprend que rien n’est figé, que l’on peut ou que l'on doit s’ouvrir aux possibles qui s’offrent, qu’il faut accepter la fluidité des sentiments, des goûts, des opinions, des situations, que le côté de Guermantes peut rejoindre le côté de Méséglise comme Proust peut rencontrer Genet, aussi improbable que celui puisse paraître pour des auteurs, en apparence, aussi dissemblables.

Et je crois que ce livre m’a donné l’envie de relire la Recherche du temps perdu.

Hasard de mes lectures, dans le lot d'ouvrages parmi lesquels se trouvait L’Exilé de Capri, dont j’ai parlé récemment, j’ai découvert une petite curiosité : C’est un Charlus !, un livre sur l’homosexualité dans la Recherche, par un certain Bernard Meyer. Livre intéressant qui donne une vision complète et factuelle du sujet, sans convoquer aucune théorie, mais au plus près du texte. Visiblement, c’est un ouvrage rare (il n’est même pas à la BNF) qui présente la curieuse particularité d’avoir été publié et imprimé à Phnom Penh, en République Khmère, en 1974. Proust et ses commentateurs ne cesseront jamais de nous impressionner !


Pour finir ce message, et ne pas oublier que ce blog se veut aussi une célébration de la beauté masculine, j’ai cherché en vain la photo d’un beau et désirable valet Murat. Je n’ai rien trouvé. Je me suis donc rabattu sur ce personnage de la série Downton Abbey, le valet de pied Andrew, interprété par Michael Fox, que j’ai toujours trouvé très séduisant. Et cela fait un autre lien avec l’objet de mon message car Laure Murat explique dans le premier paragraphe de son livre qu’une scène de cette série, celle « où le maître d’hôtel sort un mètre devant la table dressée pour le dîner afin de mesurer la distance entre la fourchette et le couteau et de s’assurer que l’écart entre les couverts est le même pour chaque convive » a été en quelque sorte sa propre madeleine de Proust (c'est moi qui le dit) en lui faisant revenir à la mémoire tout un pan de son passé et de son enfance.


Addenda :
Un lecteur m'a envoyé une petite bio de Bernard Meyer, en 4e de couverture de son livre Sur les Derniers vers, douze lectures de Rimbaud (1997).

mercredi 27 septembre 2023

L'Exilé de Capri, de Roger Peyrefitte, 1959

Je n’avais jamais lu la biographie que Roger Peyrefitte a consacrée à Jacques d’Adelswärd-Fersen, L’Exilé de Capri, parue en 1959. Pourtant, cela fait déjà quelques années que je m’intéresse à cette personnalité, tant pour son œuvre littéraire (je pense au beau Baiser de Narcisse, illustré par Ernest Brisset), que pour la première revue homosexuelle française qu’il a lancée en 1909, Akadémos. J’ai d’ailleurs contribué à la réédition récente. Enfin, j’ai écrit un texte sur Fersen pour un des livres de Nicole Canet, Plaisirs et Débauches au Masculin. 1780-1940. La seule biographie que j’ai lue est celle, bien documentée, richement illustrée et très agréable à lire, de Jacques Perot et Viveka Adelswärd : Jacques d'Adelswärd-Fersen, l'insoumis de Capri, parue en 2018 (voir une recension sur ce blog).

Jacques d'Adelswärd-Fersen (1880-1923), en 1903

Possédant depuis peu un exemplaire dédicacé de l’Exilé de Capri, j’ai donc eu l’occasion de découvrir ce texte. C’est un livre qu’il est difficile de classer. S’agit-il d’une biographie historique ? Dans ce cas, il lui manque le minimum de rigueur et de méthode scientifiques. Pas de références, pas de sources, qui permettent soit d’aller plus loin, soit de connaître l’origine des informations avancées. S’agit-il d’un roman ? La forme choisie pour le récit, l’abondance des dialogues peuvent le laisser penser. Roger Peyrefitte a probablement voulu que son livre marie l’histoire et le roman pour donner plus de chair aux personnages et plus de vie aux faits rapportés. Cela aurait pu être un choix judicieux. C’est celui, récent, d’Olivier Charneux pour son roman sur Jean Desbordes et Jean Cocteau : Le glorieux et le maudit, qui vient de paraître (et, qu’au passage, je vous recommande). Dans le cas de l’Exilé de Capri, le résultat me semble bien en-deçà de ce que l’on pourrait espérer.

La forme romanesque aurait pu être l’occasion de nous décrire ou d’imaginer les sentiments, les pensées ou les émotions de Fersen au moment de l’affaire des « messes noires » et de l’humiliation publique vécue par un homme qui se croyait intouchable. Las ! Le récit est plat et sans émotion, comme si l’on parlait ici d’une simple péripétie, certes désagréable, dans la vie d’un homme. Et pourtant, il y a dans l’histoire de Fersen, un avant et un après. Nous aurions aimé que Roger Peyrefitte nous décrive comment cet homme a pu, dans le même temps, rester fidèle à lui-même et se réinventer pour exister dignement, comment il a pu retrouver le respect de soi, l’estime de soi, qui permettent de surmonter une telle épreuve et de continuer à aller de l’avant. Fersen a bien dû traverser cette étape difficile pour poursuivre son travail d’écrivain, à moins que le travail d’écrivain est ce qui lui a permis de franchir cette étape. Il a dû en rester une blessure secrète qui l’a peut-être conduit à mettre fin à ses jours en 1923. Là-aussi la forme romanesque aurait pu aider à pénétrer, ou à défaut imaginer, les méandres psychologiques du personnage, ce qui l’a amené au suicide alors que tout semblait lui réussir. Malheureusement, Roger Peyrefitte n’a pas l’étoffe pour brosser un tel portrait. Le récit reste à la surface du personnage, tel que l’on peut le connaître d’après les témoins et les chroniques de l’époque. Pourquoi pas ? Mais dans ce cas, il aurait été plus sage, pertinent et judicieux de privilégier le récit historique plutôt que l'œuvre romanesque. Cela aurait pu suppléer à un manque certain d'imagination. Nous aurions alors eu en mains une fresque des événements vécus par Fersen, ses faits et gestes, avec un parti-pris de distanciation vis-à-vis de son sujet et une garantie que tous les renseignements sont fiables et incontestables et peuvent être ensuite utilisés.

Roger Peyrefitte se targue d’avoir obtenu beaucoup d’informations de contemporains. C’est une chance dont n’ont pas bénéficié les biographes récents. Mais quelle valeur attribuer à ce qu’il rapporte, quand il n’y a aucune source ou référence aux informations apportées et que le tout est inséré dans un récit romanesque ? Comme Jacques Pérot, on peut régler l’affaire en disant que c’est « un ouvrage fortement romancé ». On n’a donc pas à s’interroger sur ce que rapporte Roger Peyrefitte. Pourtant, quand il raconte que Fersen fréquentait les mauvais lieux de Montmartre comme le Scarabée d’Or, le Maurice’s Bar, de la rue Duperré et, plus tard, le Palmyre, de la place Blanche, est-ce seulement une invention romanesque de Roger Peyrefitte ou cela se fonde sur des faits avérés ? Dans ce cas, l’image de Fersen n’est plus tout à fait la même si cet homme pouvait concilier son milieu d’origine, mondain, esthète et raffiné, avec des milieux plus interlopes. Sauf erreur de ma part, seul le premier monde est généralement cité quand on parle de lui, en accord avec l'image qui lui est associée. Imaginer Fersen à Montmartre est presque de l'ordre de l'impensable. Autre exemple, Roger Peyrefitte attribue à Achille Essebac, une influence importante sur Fersen. L’auteur de Dédé, Partenza et Luc lui aurait fait connaître l'existence des garçons du Parc Monceau, futurs visiteurs de sa garçonnière de l’avenue de Friedland. Il lui aurait fait découvrir le photographe Gloeden. Enfin, influence majeure, le choix de Capri pour son refuge serait la conséquence directe d’une phrase d’Essebac :
Jacques songeait qu’à l’origine même de son goût pour Capri, dont sa rencontre avec Nino était la conséquence, il y avait une phrase de ce brave homme sur « les éphèbes de Tibère ».
Une telle influence ne peut pas avoir été totalement inventée par Roger Peyrefitte. Il y là sûrement quelque chose à creuser dans cette rencontre, certes improbable, entre Fersen et Essabac, qui vivaient dans deux mondes différents, presque opposés, et que seuls des goûts communs rapprochaient.

Enfin, à propos d’Akadémos, Roger Peyrefitte rapporte le rôle majeur du compositeur Jean Nouguès, comme inspirateur de la revue, tout du moins au moment de sa création :
Il espérait que cet ouvrage [Et le feu s'éteignit sur la mer...] relancerait une carrière à laquelle n’avait même pas profité le scandale et il ne voulait rien négliger pour cela. Aussi avait-il décidé d’aller à Paris sonner les cloches. Nouguès, venu chez lui faire un opéra de Quo vadis ? lui suggérait de fonder une revue : c’était un moyen d'imposer au monde des lettres el d’aider la carrière d’un livre. Cette idée le séduisit. Il se donnait déjà l’illusion de jouer un rôle par le seul fait d’être abonné à presque toutes les revues de l’Europe : lequel ne jouerait-il pas, s’il en dirigeait une ? Oui, il fonderait une revue, la plus indépendante des revues : elle serait mensuelle, illustrée, luxueuse et s’appellerait Akadémos. Ce nom évoquerait la villa Lysis, en évoquant celui de Platon, qui n’en pouvait mais.
Il partit pour Paris, avec Jean Nouguès et Nino, s'installa d’abord à l'hôtel Chatham et fut enchanté de ses premières tentatives.
C’est plausible et, là-aussi, je ne vois guère pourquoi Roger Peyrefitte aurait inventé cela. Pourtant, comme dans les deux cas précédents, plus personne n’utilise cette information et creuse cette piste et cette influence. On pourrait multiplier les exemples. C’est la limite ou la faiblesse du choix de l’auteur de ne pas avoir tranché entre la forme romanesque et la biographie historique (je ne parle même pas de biographie scientifique). En définitive, son ouvrage, par sa forme hybride, n’est ni vraiment de l’histoire, ni vraiment du roman. Il ne peut guère servir pour une vie de Fersen. C’est dommage.

La première édition de 1959 contient une préface de Jean Cocteau, un peu désinvolte, qui montre une profonde antipathie, voire du mépris, pour Fersen :
Être privé de génie, lorsqu’on en rêve, doit être le pire des supplices.
On devine que des faibles s’imaginent trouver dans cet écart sexuel et le faste de mauvais aloi qu’il entraîne, un dérivatif à leur impuissance créatrice. 
[…] j’ai toujours eu vive répulsion pour une certaine petite fleur bleue des enfers.
Fersen reste l’exemple de ce bric-à-brac gréco-préraphaélitico-modern’style.
Roger Peyrefitte s’en explique dans Propos secrets (p. 157-158). Il aurait demande l’appui de Jean Cocteau, en espérant un article ou des déclarations. Celui-ci lui proposa cette préface qu’il ne pouvait refuser. Dès qu’il le put, il la supprima des éditions ultérieures. Jean Cocteau se serait vanté de n’avoir lu ce livre « que d’un œil ».

Enfin, dans Propos secrets 2 (p. 353-364), il présente quelques-uns de ses informateurs pour écrire cette biographie, que ce soit à Paris (il cite surtout Guillot de Saix et Paul Morand), ou à Capri. Visiblement, il a rencontré beaucoup de personnes. Il s‘est document sur le Gay Paris 1900 pour restituer l’atmosphère dans laquelle a vécu Fersen. Malheureusement, entre le matériau brut qu’il a recueilli et la biographie qui en a résulté, il ne nous donne aucune information sur sa « fabrique » de l’histoire. C’est d’autant plus dommage qu’il a sûrement eu accès à des informations et des confidences que lui seul a obtenues et qu’il a sûrement utilisées pour son ouvrage. Cela me conforte dans mes sentiments mêlés vis-à-vis de ce livre. Il y a probablement quelque chose de vrai dans ce qu’il raconte – et qui a souvent été totalement occulté par les biographes successifs, à l’exception notable de Will H.L. Ogrinc, dans sa remarquable étude : Frère Jacques : A Shrine To Love And Sorrow. Jacques d’Adelswärd-Fersen (1880-1923) (2006) – mais comment faire la part des choses pour ensuite l’utiliser pour écrire l’histoire de Fersen ?

Dans Propos secrets, 2, Roger Peyrefitte raconte  sa découverte de Fersen lorsqu’il était adolescent. Aussi bizarre que cela puisse paraître, c’est grâce à un ouvrage du pamphlétaire et journaliste maître-chanteur Georges-Anquetil, Satan conduit le bal, paru en 1925. Ce livre, comme l'indique le sous-titre, se voulait une dénonciation violente des mœurs de l’après-guerre. Parmi les « dépravations » qu’il fustige, l’homosexualité se trouve en bonne place, dans un long chapitre « La pédérastie à Paris » (pp. 226-250).


On y retrouve des extraits de nombreux auteurs, ce qui, paradoxalement, fait de cet ouvrage une bonne source de références sur l’homosexualité de l’entre-deux-guerres. Et, comme on le voit par la confidence de Roger Peyrefitte qui n'avait pas d'autres ouvrages à disposition, ce livre homophobe devient une source d’informations sur l’homosexualité pour une jeune homme provincial comme il l’était alors. Avec cet exemple, on mesure l'écart en cent ans sur les moyens de se construire en tant qu'homosexuel.

Description de l'ouvrage

Roger Peyrefitte
L'Exilé de Capri
Avant-propos de Jean Cocteau, de l'Académie française
Paris, Flammarion, Éditeur, 1959, in-8°, 345 p.


J'ai trouvé un exemplaire du tirage de tête, sur papier alfa (un papier que j'aime particulièrement pour la douceur de son toucher, papier qui semble avoir disparu de l'usage). Il porte un bel envoi à une personne proche 
« admirable compagnon de voyage au pays de l'Exil » (j'ai masqué le nom du dédicataire) :



Édition de 1974

En 1974, Roger Peyrefitte donne une édition définitive de cette biographie, dans la collection du livre de poche, avec une couverture de Gaston Goor, qui était bien dans l'esprit du temps (et plus du tout dans le nôtre).


Dans le texte de présentation, il est de nouveau précisé : « Ce livre est une biographie romancée. Tous ses personnages ont réellement existé. » A la lecture, il apparaît que les modifications sont peu nombreuses. Un chapitre a été ajouté à propos des Mémoires du baron Jacques, un ouvrage érotique du docteur A. S. Lagail, pseudonyme d'Alphonse Gallais, qui a largement brodé (fantasmé ?) sur les mésaventures de Fersen. Dans les chapitres sur les « messes noires », Roger Peyrefitte s'est montré un tout petit peu plus explicite sur ce qu'il s'y passait. En 1959, il avait voulu ménager la sœur encore vivante de Jacques d'Adelswärd-Fersen. En 1974, il pouvait se permettre d'en dire plus. On jugera :
[Édition de 1959] :
Jacques ne prétendait pas pervertir les garçons qui le fréquentaient, mais les rendre heureux par la découverte de la beauté et de la liberté. [...] Lorsqu'il voyait l’effet du feu qu’il soufflait, il rappelait aux catéchumènes que sa maison était un temple et il les dirigeait vers la garçonnière ou frissonnière d’Hamelin de Warren. Ce qui se passait entre ces murs-là, ne le regardait pas.

[Édition de 1974]
Jacques ne prétendait pas pervertir les garçons qui le fréquentaient, mais les mettre à l'aise dans leur perversion. [...] Lorsqu'il voyait l'effet du feu qu'il soufflait, il dirigeait les catéchumènes vers sa salle de bains ou donnait secrètement rendez-vous à l’un d'eux dans la garçonnière ou frissonnière d'Hamelin de Warren.
Plus loin, dans l'édition de 1974, il ajoute : « C'était évidemment avec plus de désinvolture que les petits amis de Jacques sortaient de sa salle de bains. »

On laissera le soin au lecteur d'imaginer ce qu'il s'y passait. Si vous voulez le savoir, vous pouvez aussi vous reporter aux Propos secrets, 2, de Roger Peyrefitte (p. 362) où les mots sont mis sur les choses.

Pour finir, il est étonnant que Roger Peyrefitte qui se piquait d'exactitude et n'hésitait pas à fustiger les négligences des autres n'ait jamais écrit correctement Adelswärd, avec le tréma, que ce soit dans l'édition de 1959, mais non plus dans celle de 1974.

lundi 11 septembre 2023

Over the Rainbow, une belle exposition LGBT+ à Beaubourg

Le centre Beaubourg présente une très belle et très riche exposition sur la culture LGBT, Over the Rainbow (lien vers le site). Ce sont plus de 500 œuvres qui offrent un panorama diversifié des productions au service de la cause LGBT, essentiellement des livres, des imprimés, parfois des tableaux ou des films. L’exposition couvre la période qui va des années 1920 jusqu’à nos jours.

Jean Cocteau, Soldat endormi, 1948-1950

Après un début d’exposition consacré au Paris lesbien de l’entre-deux-guerres, « Portrait du Paris-Lesbos », le premier artiste gay à l’honneur est Jean Cocteau. Comme souvent, tout au long du parcours, certaines personnalités sont mises en avant, sans que les choix (et donc les absences) soient expliqués et justifiés. Ceci étant dit, il est heureux de rappeler l’importance de Jean Cocteau pour la visibilité homosexuelle dans les années 1920, même si, me semble-t-il, André Gide a probablement été plus déterminant pour cette cause. Pour évoquer ce dernier, seul un des rares exemplaires du Corydon est présenté, à côté du Livre blanc, de Cocteau. On pourrait aussi parler de l’absence totale de Proust. 

Dans cette même section, une belle vitrine nous rappelle qu’à côté de ces quelques monstres sacrés, des auteurs comme René Crevel ou Pierre de Massot ont aussi, à leur niveau, défendu la sensibilité homosexuelle. Un beau choix de livres du premier est là pour illustrer cette littérature. 

Le cartel de présentation n’occulte pas qu’il a été « la cible régulière d’une critique littéraire homophobe, notamment de gauche ». Il aurait été judicieux de rappeler que René Crevel a souffert dans sa chair de cette homophobie, en particulier de celle de ses « amis » surréalistes. Il l’a payé au prix de sa vie. 

Probablement à cause de ma fibre littéraire et bibliophilique, j’ai été particulièrement sensible à tous ces livres, souvent rares et introuvables, mis à l’honneur. L’exposition ne se résume pas à cela. Ces quelques photos illustrent ce qui a retenu mon attention, m’a plu, m’a même ému.

Quelques photos, dont Voinquel

Une vitrine consacrée au bal de Magic-City et aux photos de Brassaï.

Affiches du film Querelle, par Andy Warhol

Vitrine Jean Genet

Vitrine Jouhandeau et Arcadie

Un inédit de François-Paul Alibert : La Couronne de pines 

Section consacrée à Jean Boullet

Jean Boullet : portrait de Kenneth Anger

Amateur de Jean Boullet dont j’ai souvent parlé ici, j’ai apprécié cette belle vitrine en son honneur et ces quelques peintures. S'il mérite d’être connu et reconnu, la large place qui lui est faite dans l’exposition est bien supérieure à son impact et à son influence réels, somme toute faibles, sur la visibilité homosexuelle.

Sur cette première partie, on peut tout de même regretter que la sélection d’œuvres présentées reste, si j’ose dire, bien classique : Cocteau, Genet, le Magic City, Voinquel, etc. comme si, au-delà ou à côté de ces personnalités ou événements bien connus, il n’avait pas existé – et je ne parle que de la France – un foisonnement d’initiatives, d’œuvres, d’artistes, de lieux qui ont, à leur manière, plus secrètement, travaillé à donner une plus grande visibilité au monde « inverti », pour utiliser un mot de l’époque. Peut-être que mes travaux récents sur la subculture gay des années 20-30 ou sur La Petite Chaumière, le premier cabaret de travestis de Paris, m’ont ouvert à cette redécouverte des sensibilités homosexuelles des années d’entre-deux-guerres. La seule exception à ce que je viens de dire est une riche section consacrée à la chanson de cette même époque.

À mi-parcours, l’exposition change assez brutalement dans la nature des documents présentés. Cela correspond à la période 1960-1970 avec l’apparition d’un militantisme plus politique, la « libération homosexuelle », puis le militantisme lié à l’épidémie du SIDA. C'est aussi le moment où apparaît la culture queer, comme une culture avec ses propres règles et son identité. Là-aussi, il est difficile de savoir si c’est un choix délibéré, mais, d’une première partie centrée sur les œuvres littéraires, d’expression française, on bascule vers les supports éphémères : journaux, revues, fanzines, tracts, etc., dont beaucoup sont en anglais. C’est un choix judicieux car cela nous rappelle que les messages peuvent passer par d’autres médias que le livre, avec une diffusion plus large. La conséquence est qu’on finit par oublier que la littérature, les essais, les « queer studies » ont continué à accompagner ce mouvement de visibilité et, parfois, de lutte de la cause homosexuelle jusqu'à aujourd'hui. Ces quelques photos sont là pour illustrer mon propos sur ce changement dans les documents présentés :






Le catalogue est à l’image de l’exposition par ses choix et ses absences, même s'il est beaucoup plus riche. Il est organisé en courts chapitres illustrés qui reprennent, en les approfondissant, les thèmes ou documents présentés. Dans l'introduction, Nicolas Liucci-Goutnikov donne probablement la réponse aux principes qui ont prévalu dans la sélection des œuvres exposées : 

Il en va sans doute de même des œuvres dont la vaste, quoique souterraine, constellation se dessine ici : elles n’ont pas nécessairement d’« élément commun », mais elles répondent, chacune dans son propre idiome, aux poncifs homophobes, et produisent des contre-représentations susceptibles de combler les insuffisances de l'imaginaire collectif et de permettre ainsi de fécondes identifications pour les « minorités érotiques ».

Le mot « constellation » me semble particulièrement bien choisi pour exprimer en même temps l'idée de diversité, de liens ou passerelles à créer entre les documents et les époques, mais aussi d'apparent désordre. Une constellation n'a pas vocation à représenter la totalité du sujet qu'elle traite. Elle doit permettre de « fécondes identifications » à chacun.

Pour quelqu’un qui découvrirait cette culture homosexuelle, le catalogue  ouvre des portes, des pistes pour aller plus loin. Ce n'est pas un catalogue scientifique de l'exposition, mais plutôt l'utile et bien illustré complément à la visite. Il ne faut pas y chercher une synthèse sur l’expression homosexuelle écrite et graphique de 1920 à nos jours, ni même d’ailleurs sur l’histoire de l’homosexualité. Ce n'est pas son objectif, même si, au passage, notons que cette synthèse reste à faire.

En résumé, une très belle exposition, nécessaire pour nous rappeler la richesse et la diversité des cultures homosexuelles, de belles pièces exposées, un plaisir pour les yeux.

Tableau de Jean Boullet

P.S. :

Comme l’explique la présentation de l’exposition, les pièces présentées proviennent essentiellement des collections de la Bibliothèque Kandinsky, qui se sont récemment enrichies de plusieurs centaines d’items, « grâce au soutien institutionnel de Gilead Sciences ». Pour ceux qui l'ignorent, il s'agit d'un grand groupe pharmaceutique américain qui pèse près de 30 milliards de dollars de chiffre d’affaires. Malgré mes recherches, je n’ai pas trouvé le motif de la « générosité » de cette entreprise, ni la nature exacte des liens avec le centre Beaubourg.