lundi 30 avril 2012

Retour sur le Satiricon

Il y a quelques mois, j'avais présenté une belle édition du Satiricon de Pétrone, illustrée par Georges Lepape (pour voir le détail, cliquez-ici).

Je viens de compléter ma collection avec un exemplaire de cette édition illustrée d'une eau-forte de Georges Lepape que je vous fais découvrir :


Pour mémoire, je remets quelques belles illustrations de cette édition :






Pour finir, pour les amateurs, cet exemplaire est recouvert d'une reliure non signée typique des années 1950, où l'influence art déco reste encore très présente :


samedi 21 avril 2012

Les homosexuels de Berlin, du Dr Magnus Hirschfeld, 1908

Le docteur Magnus Hirschfeld (1868-1935) est une des personnalités majeures de l'histoire du combat des homosexuels pour une meilleure acceptation de leur différence. C'est à travers un petit livre que je voudrais l'aborder.


Cet ouvrage est d'autant plus important qu'il représente une des premières manifestations publiques de son combat. Né en 1868, il fait des études de médecine et s'installe à Berlin. En 1897, il fonde la toute première organisation en faveur de l’égalité des droits : le Comité scientifique humanitaire (Wissenschaftlich-humanitäre Komitee) dont l'objet principal était l’abrogation du paragraphe 175 du code pénal allemand. Base de la discrimination des homosexuels en Allemagne, cet article stipulait : « Die widernatürliche Unzucht, welche zwischen Personen männlichen Geschlechts oder von Menschen mit Tieren begangen wird, ist mit Gefängnis zu bestrafen. » : « La fornication contre nature, pratiquée entre personnes de sexe masculin ou entre gens et animaux, est punie de prison. ». Surtout, cet loi ne distinguait pas les pratiques homosexuelles dans le cadre privé et dans le cadre publique.


Après quelques publications qui militaient en faveur de l'abrogation du paragraphe 175, parues dans des revues confidentielles, il est sollicité par Hans Oswald pour apporter sa contribution à "une collection de documents qu'il édite sur la capitale". Il se charge donc de décrire la vie homosexuelle à Berlin dans ce petit ouvrage paru en 1904 : Berlins Drittes Geschlecht. bei H. Seemann, Berlin u. Leipzig, qui est rapidement traduit en français. Il paraît en 1908 sous le titre : Le troisième sexe. Les homosexuels de Berlin.

A la lecture de cet ouvrage, ce qui frappe le plus est le ton objectif et factuel que prend le Dr Magnus Hirschfeld pour décrire le monde homosexuel à Berlin à ce début du XXe siècle. C'est un parti-pris d'aborder le sujet avec le regard du sociologue et du médecin. En particulier, il est dénué de jugement moral. Il faut attendre les pages finales pour que le militant reprenne le dessus sur le scientifique, lorsqu'il revient à sa croisade en faveur de l'abrogation de l'article 175. Cependant, le choix d'aborder d'un point de vue sociologique le sujet ne l'empêche pas de porter un regard bienveillant et sympathique sur cette communauté, même si, à la seule lecture du texte, on ne saurait deviner en quoi il est personnellement et intimement impliqué. Remarquons qu'il aborde aussi bien l'homosexualité masculine que féminine, même si les exemples concernent plus souvent les hommes.

Caricature de l'époque

L'ouvrage se divise en deux grandes parties. La première aborde de façon général l'homosexualité, c'est à dire le destin individuel des homosexuels. C'est la deuxième, et plus importante, partie qui aborde la vie collective des homosexuels à Berlin. C'est alors que l'on pénètre dans cette sous-culture homosexuelle qui anime la capitale allemande.

Maintenant, entrons plus en détail dans le contenu de l'ouvrage.

Dès le départ, il récuse le terme d’homosexuel comme étant trop connoté par la sexualité. On verra que le rapport ente le sentiment homosexuel et la sexualité homosexuelle sera le fil rouge, souterrain, de l'ouvrage. Il introduit son concept « favori » de troisième sexe. Ensuite, à travers plusieurs exemples et récits, il décrit comment les homosexuels vivent leur homosexualité. Cet exposé, presque pédagogique, veut démontrer une forme de normalité dans l’homosexualité :

Elle confirme l’opinion que le penchant homo-sexuel se distingue, il est vrai, en direction et signification, mais non dans son développement, de l’amour normosexuel.

Ce terme « normosexuel », plusieurs fois utilisé, fait-il référence à une norme (ce qu’est l’amour hétérosexuel) ou à une normalité ? L'auteur ne le dit pas mais on sent qu'il hésite entre les deux.

Dans ces quelques lignes, il décrit la force des sentiments qui lient entre eux deux hommes ou deux femmes :

Ces « liaisons solides » entre hommes ou femmes homosexuels, souvent de longue durée, sont à Berlin, d'une fréquence extraordinaire. II faut avoir observé la tendresse qu'ils se portent les uns aux autres, les soins empressés qu'ils se témoignent, l'anxiété de leur attente, l'énergie avec laquelle l'amoureux prendra à cœur les intérêts, – pour lui souvent très éloignés – de son ami; le savant ceux de l'ouvrier, l'artiste ceux du sous-officier; il faut avoir vu les souffrances morales et physiques résultant de la jalousie, pour pouvoir dire qu'ils ne comportent « aucun acte de luxure contre nature ». C'est simplement là un mode de ce grand sentiment qui, de l'avis de beaucoup, est seul capable à donner à notre existence sa valeur réelle et sa consécration.

Une idée, exprimée ici, mais que l’on retrouve ailleurs, est que la véritable essence de l’amour homosexuel n’est pas le sexe, mais le sentiment. Il semble même parfois opposer les deux, comme dans ce paragraphe, et jamais, il ne semble penser que les deux peuvent former un tout indissociable et harmonieux. Peut-être que c’est sa vision de la sexualité en général (hétéro et homo) qui influe sur sa perception de l’amour homosexuel. Il semble toujours craindre qu'à trop insister sur la dimension purement sexuelle de l'homosexualité, il dévaloriserait son sujet et son propos Peut-être même qu'il craint que son but de "normaliser" l'amour entre hommes ou entre femmes serait entaché par quelque chose de "sale" qu'évoquerait le sexe. Prudence nécessaire pour l'époque ou perception intime et personnelle de la sexualité ? Cela reste à déterminer. Malgré cela, on le voit s'intéresser aux différentes et infinies combinaisons de ces normosexuels/homosexuels, au delà de la simple image du couple.

Avant de finir sur cette partie, cette anecdote montre que malgré l'époque (mais peut-être que nous nous exagérons sa rigidité morale), des parents savaient accepter voire intégrer l'homosexualité de leur enfant :

Il n'est pas rare de constater à Berlin, qu'il y a des parents qui s'accommodent de la nature uranienne et même de la vie homosexuelle de leurs enfants.
J'ai assisté, il n'y a pas longtemps, à l'enterrement d'un vieux médecin, dans un cimetière de la banlieue. Devant la tombe ouverte se tenait le fils unique du défunt, à droite la mère âgée et, à côté, un jeune ami de vingt ans; tous les trois dans un deuil profond. Lorsque le père, à l'âge de soixante-dix ans, découvrit la nature uranienne de son fils, il fut pris d'un grand désespoir. Il consulta plusieurs médecins aliénistes, qui lui donnèrent des conseils différents et, du reste, inefficaces. Il se mit alors lui-même, à l'étude de la littérature concernant ce sujet et finit par reconnaître que cet enfant était un homosexuel de naissance; quand son fils dut s'établir, il ne s'opposa pas à ce qu'il prit son ami avec lui; bien plus, ces excellents parents reportèrent leur pleine affection sur ce jeune homme qui sortait d'une couche sociale inférieure. Les deux amis avaient, l'un sur l'autre, une bonne influence morale; tandis que chacun d'eux isolé, aurait eu de la peine à se frayer un chemin dans la vie, les deux ensemble réussirent très bien. La science et la bonne éducation de l'un furent heureusement complétées par l'énergie et l'esprit d'économie de l'autre.
Sur son lit de mort, le vieux médecin dit ses derniers adieux à sa femme et à ses « deux petits ». L'aspect de ces trois êtres humains unis dans les larmes et la douleur, [...], impressionnait l'âme un peu plus profondément que l'oraison funèbre d'un jeune curé faisant d'une voix fluette l'éloge du défunt qu'il ne connaissait pas.

Remarquons au passage que l'on retrouve ici, comme dans d'autres passages du livre, l'image du couple homosexuel fondé sur les différences physiques (homme mâle/homme efféminé), sociales ou culturelles.

A partir de la page 37, il s’intéresse à la vie collective ds homosexuels à Berlin. Il commence par les soirées privées. Artifice ou prudence, il se présente comme un « invité honoraire » :

Par reconnaissance pour mes travaux concernant l'affranchissement des homosexuels, je suis souvent appelé à assister, en qualité d'invité honoraire, à leurs réunions et, tout en n'acceptant qu'un petit nombre de ces invitations, j'ai pu me former une opinion suffisamment exacte sur le mode de vie des uraniens de Berlin.

Caricature de l'époque

De nouveau, la remarque suivante nous ramène à ce soin, presque maniaque, d'éliminer la sexualité pure de cette vision et représentation de la vie homosexuelle berlinoise :

Dans toutes ces réunions la vraie sexualité se trouve au second plan, comme dans les cercles des normosexuels. Le trait d'union chez eux consiste simplement dans le sentiment de solidarité résultant de fatalités parallèles.

Il donne une grande importance aux lieux de la sociabilité homosexuelle (soirées privées et lieux publics), comme moyen de vivre ensemble avec ses semblables, plutôt que comme une façon de faciliter les rencontres sexuelles. Ce n'est qu'à la fin qu'il abordera plus directement ce thème à travers les bains et surtout les lieux de prostitution. A la lecture de ce livre, on peut parfois se demande si l’homosexuel berlinois fait l’amour !

Lorsqu'il évoque les lieux publics de rencontres (tavernes, cabarets, restaurants, bals, etc), il insiste beaucoup sur la spécialisation de ces lieux. Il les présente aussi comme des lieux plutôt préservés de la répression policière (il note qu'il y a peu d’agents provocateurs de la police). Ce qui peut laisser penser qu’il y avait une certaine tolérance, tant qu’il ne s’y passait pas des « agissements sans nom ». Constant la richesse de la vie homosexuelle à Berlin, il s'exclame :

On a vu des uraniens arrivant du fond de leur province, pleurer d'attendrissement à ce spectacle.

J'aime beaucoup cette remarque, probablement plus personnelle qu'il n'y paraît. Elle reste parfois encore juste, même si nous le l'exprimerions plus ainsi !

Sans entrer dans plus de détails sur le contenu du livre, rappelons qu'il donne un panorama complet de la vie homosexuelle berlinoise : les cabarets où l'on peut rencontrer des soldats (il parle avec précaution d'une « prostitution » soldatesque), les bals, les annonces dans les journaux, etc., pour finir les lieux de prostitution masculine. Sauf pour ce dernier point, il est toujours très préoccupé de faire comprendre au lecteur que, malgré la population qui les fréquente, les règles des convenances sont respectées dans ces lieux, voire que l'on y constate une forme de normalité.

Aucune dissonance ne trouble cette joie générale, jusqu'au moment où toutes les convives quittent ces lieux, dans lesquels elles ont pu, au milieu de leurs semblables, rêver pendant quelques heures. S'il vous arrive une seule fois de participer à une fête pareille, conclut Mme R. . . , vous en sortirez persuadé, pour le reste de votre vie, que les uraniennes sont injustement calomniées, que, là comme partout, il y a de braves gens et de mauvaises gens, bref que la disposition homosexuelle ne peut pas être une marque décisive de malhonnêteté. Exactement comme chez les hétérosexuels, il y a là, du bon comme mauvais.

Il termine l'ouvrage sur un ton plus militant. Après avoir constaté le faible nombre de personnes qui tombent entre les mains de la justice (il l'estime à une vingtaine par an), il insiste surtout sur le fléau du chantage et des agressions dont sont victimes les homosexuels. Cela lui permet de passer à sa revendication de l’abolition du § 175 qui est presque la conclusion du livre. D’une description « objective » de la réalité, il termine par un acte militant.

Avant de conclure, je reproduis ce curieux, et peu explicite, passage sur la sexualité.

Je m'élève ici contre l'opinion généralement répandue que dans le commerce entre soldat et homosexuel il s'accomplit ordinairement un acte quelconque tombant sous le coup de la loi. Quand on arrive aux actes sexuels, ce qui n'est pas toujours le cas, ils ne consistent alors que dans la surexcitation par les baisers et l'attouchement de certaines parties du corps, comme c'est généralement la règle dans les actions homosexuelles.
L'opinion que l'homosexuel, même femme, doit être pédéraste dans la pleine acception du mot, est fortement erronée. J'ai vu, dans ma pratique, un épisode qui prouve à quel point cette opinion est répandue encore à Berlin. Quand j'ai ouvert dans les journaux la question concernant la statistique des uraniens, vint chez moi quelque temps après un brave boucher de l'Est, un père de famille normal qui me demanda très sérieusement s'il n'était pas homosexuel, « car depuis quelques semaines je ressens – dit-il – un chatouillement dans le fondement ».

Je pense comprendre qu'être « pédéraste dans la pleine acception du mot » signifie qu'il y a pénétration. On retrouve le soin de ramener la sexualité des homosexuels à quelque chose de plus innocent que la vision crue d'un pénétration. Est-ce la marque intime et personnelle de sa façon de vivre sa propre sexualité ou une volonté délibérée de dédiaboliser l'homosexualité en la désexualisant en partie ?

Malgré la vision souvent rassurante et presque banale de l'homosexualité à Berlin, il sait reconnaître et rappeler la violence de la société vis-à-vis des homosexuels à travers quelques témoignages de suicides. On peut aussi citer, pour ceux que cela intéresse, un très long développement sur l'usage des sobriquets et des surnoms, souvent d'apparence féminine, que se donnent les hommes ente eux. Il estime le nombre d’homosexuels à Berlin à 50.000, dans une ville qui comptait alors 2 millions et demi d'habitants.

Ce livre est un témoignage irremplaçable sur la culture homosexuelle à Berlin avant la première guerre mondiale. Malgré certains éléments datés, il fourmille de témoignages et de tableaux vivants sur ce monde disparu.

Description de l'ouvrage

Dr Magnus Hirschfeld
Le troisième sexe. Les homosexuels de Berlin.
Paris, Librairie médicale et scientifique Jules Rousset, 1908, in-12, [4]-103 pp.


C'est un ouvrage rare dans les bibliothèques publiques françaises. On ne le trouve pas à la BNF. Il existe un exemplaire dans le fonds Lacassagne de la Bibliothèque Municipale de Lyon et deux à la Bibliothèque interuniversitaire de médecine et d'odontologie de Paris.

Il a été réédité dans la collection des cahiers GayKitschCamp.

Sur Magnus Hirschefeld, je conseille ce très bon document : cliquez-ici.

mercredi 11 avril 2012

Le vrai visage de Nino Cesarini ?

J'ai déjà eu l'occasion de parler sur ce blog du baron Jacques d'Adelswärd-Fersen, célèbre personnalité du Paris Gay du début du XXe siècle. Il est malheureusement surtout connu pour le scandale des "Messes noires" qui mettaient en scène des adolescents en éphèbes grecs dans son appartement de l'avenu de Friedland. Jean Lorrain prit sa défense vigoureusement dans Pelléastres (cliquez-ici). Ce parfum de scandale ne doit nous faire oublier qu'il est l'auteur d'ouvrages au charme suranné, dont le Baiser de Narcisse, qui a fait l'objet d'un message très développé sur ce blog (cliquez-ici). Mais, encore plus courageux pour l'époque, il est le fondateur de la première revue homosexuelle en France : Akademos. Mais ce n'est pas pour cela que j'évoque encore aujourd'hui cette personnalité oubliée, sauf d'un petit cénacle d'amateurs. Après le scandale de l'avenue de Friedland, il s'exila à Capri, dans la luxueuse ville Lysis. En 1904, il rencontra le jeune Nino Cesarini, qui partagea sa vie jusqu'à sa mort. Cette très belle photo de Wilhelm von Plüschow est parfois considérée comme un portrait de Nino Cesarini.


De nombreuses autres photos sont aussi considérées comme des portraits de Nino Cesarini. Pour débrouiller le mystère des images de Nino Cesarini, Jacques Desse a entrepris un travail d’érudition, basé sur des comparaison de nombreux documents et photos afin de trier le vrai du faux. Vous pouvez y accéder à cette adresse : http://issuu.com/gloeden-pluschow-galdi/docs/ninocesarini

Remarquable travail qui non seulement tente de clarifier un problème compliqué, mais est aussi l'occasion de nous faire pénétrer dans le monde de ces amateurs de beaux garçons de cette Italie du début du XXe siècle (Von Gloeden, Von Plüschow, Galdi, Fersen, etc.) Je signale aussi que le catalogage des photographies de Gloeden, classées par numéros de négatif, est en cours de réalisation. Ce travail considérable a été engagé par Giovanni Dall'Orto sur Wiki Commons avec la participation de plusieurs chercheurs ou amateurs (Catalogue Von Gloeden). A terme, il permettra de disposer d'un véritable catalogue raisonné de l’œuvre de Gloeden

Pour finir, ces deux images. Le portrait de Nino Cesarini par Paul Höcker : 


Le portrait de Fersen : 

samedi 24 mars 2012

Le Faune et le jeune homme, 1671


Gravure extraite de : Imperatorum romanorum numismata ex aere mediae et minimae formae, de Charles Patin, un ouvrage publié en 1671.

Le thème du faune et du jeune homme est relativement courant. Il est plus rare qu'il en émane une espèce de douceur et de tendresse comme sur cette image. En général, le faune est associé à l'ardeur sexuelle, voire à la violence sexuelle. Il ne semble pas en être ainsi sur cette image ou sinon ce jeune homme y trouve une sérénité paisible et rayonnante.

On pouvait penser que ces images anciennes, et comme volées, de tendresse entre hommes étaient rares. Magie d'internet, on s'aperçoit qu'il y en a eu beaucoup, disséminées dans des œuvres peu connues ou inaccessibles.

J'ai déjà eu l'occasion de publier sur ce blog des images (tableaux, sculptures ou autres) de notre culture homosexuelle que je pense inédites. Pourquoi inédites ? Pare que je les ai jamais vues auparavant sur les nombreux sites d'imageries homosexuelles anciennes et que mes sources ne proviennent pas de là. Le plus souvent je les glane au fil de mes lectures. J'ai donc créé une rubrique "images inédites"



vendredi 9 mars 2012

Un jeune homme, par Camille Corot

Camille Corot : Académie d’homme, circa 1830-1835

Ce tableau a appartenu à Christian Dior, château de la Colle Noire.

dimanche 19 février 2012

Un dessin de Jean Boullet dans un recueil de poésies

Un exemplaire d'un petit recueil de poésies de 1953 est orné de ce portrait de jeune homme par Jean Boullet, qui accompagne un envoi : 



On y reconnaît le trait caractéristique de Jean Boullet et surtout les yeux légèrement bridés, le menton carré et les lèvres pulpeuses de tous ses modèles masculins.

Œuvre du poète Michel Beaugency, Feux vifs et flammes mortes pour un astre de nuit rassemble un ensemble de poèmes dans une veine gay, de façon plus allusive que vraiment explicite. Il est orné d'un frontispice dessiné par Jean Boullet, qui illustre un des poèmes :



Musculature

Dévêts-toi de tes muscles
et paraîs nu vraiment,
Dévêts-toi de tes muscles
sous les corps te couvrant
de savantes caresses
et de baisers pressants.

Si mes mains sont légères
comme un fluide parfum,
Si les mains sont légères
comme un oiseau à jeun,
Si les mains sont légères
mais sois nu, Ange Brun.


Autre parrain prestigieux pour ce jeune poète dont il semble que c'est le premier ouvrage publié : Jean Cocteau. Une lettre de soutien se trouve en début d'ouvrage. La typographie tente de reproduire la mise en page assez originale de Jean Cocteau.



Là aussi, en ces années 50 peu propices à l'expression d'une sensibilité gay, Jean Cocteau se montre plus allusif qu'explicite :

Ce qui importe à notre époque plurielle, ce sont les cris écrits singuliers que pousse la jeunesse et qui deviennent poèmes.
Ce qu'on nomme une muse (c'est à dire notre ombre interne) arme à nous faire crier (et avouer).


J'ai sélectionné ces trois poèmes, en respectant, si possible, la mise en forme typographique :


Paroles de caresses

Que dans les ténèbres
toutes les étoiles soient mes yeux qui t'admirent
et que Ton ombre danse
dans la plaine
éclairée par les feux vifs
et les flammes mortes de tous les astres.

Que mon corps soit cet air
et cette eau qui pénètre
et cette eau qui pénètre,
qui s'introduit dans Ta chair
par les moindres pores de cette peau si douce
respirant l'Amour de toutes ses forces.

La nudité de ton corps se dresse,
s'étire du ciel à la terre
Et mes doigts jouent sur ce parfum blanc qui s'élève
comme sur la corde d'une lyre humaine
que je caresse et qui résonne;
ô assonance bien aimée,
pour le frémissement des êtres...

Dernière possession

La corolle diaprée
                            des chairs universelles
se fane,
            pour tendre sur son velours
                                                      le Fruit
Ferme et brillant dont
                                 fière
la fine peau luit
à force de fortes caresses qui ruissellent...
Et l'être frémissant pour livrer son doux corps
au démon de la chair
                                a les ailes brisées
du Bel Ange déchu qui,
                                    les mains épuisées
n'a plus qu'un seul Désir,
                                      c'est posséder sa Mort.

Sommeil égaré

Mon désir est de m'étendre seulement à tes côtés;
Sentir, à la hauteur de mes jambes, tes jambes
                             de ma poitrine, la tienne
                             de mes lèvres, tes lèvres;
Sentir que nos haleines légères se marient,
et puis dormir.
          Dormir et te regarder.
                         Te regarder et fermer les paupières.
                         Te regarder au travers de mes paupières fermées.
Et puis dormir;
Et puis rêver.
         Rêver à la réalité :
         Rêver que tu dors près de moi
                                                       sur mon
                                                            épaule.
                         Te regarder et toi... dormir.
                         Toi t'évader et moi... jouir.

Mise en forme typographique que l'on retrouve jusqu'à la mise en page de la page de titre :



Description de l'ouvrage

Michel Beaugency
Feux vifs et flammes mortes pour un astre éteint.
Paris, Presses du Livre français "Collection Relai", [1953], in-8°, 68-[4] pp., dessin de Jean Boullet au frontispice (en rouge). 



 Tirage 550 exemplaires :
- 50 exemplaires sur Alfa Mousse, numérotés de 1 à 50
- 500 exemplaires sur Alfa Navarre, numérotés de 51 à 550.
Exemplaire n° 35.

Michel Beaugency

J'ai trouvé peu de renseignements sur Michel Beaugency. De son vrai nom Michel Bozon, né le 14 février 1933 à Lyon, il a publié quelques recueils de poésies dans les années 50, puis dans les années 2000. Dans les années 1970, il a collaboré à la revue Arcadie.Il a aussi écrit un livre sur Johnny Hallyday, raconté par Lee Hallyday, en 1964.

dimanche 29 janvier 2012

Billy. Idylles d'amour grec en Angleterre, de Jean d'Essac, 1938

A côté des grands noms de la littérature homosexuelle de l'entre-deux-guerres, comme Jean Cocteau ou André Gide, qui ont mis leur renommée au service de la cause homosexuelle, il existe une autre littérature, plus confidentielle, plus populaire, qui apporte aussi sa pierre à l'édifice. C'est ainsi que Jean d'Essac publie en 1937 un petit récit illustré de son histoire d'amour avec Billy, un soldat de la Garde Royale anglaise. Le récit est sans prétention, le style est simple avec quelques afféteries, les illustrations sont un peu naïves. C'est cependant un texte qui a aussi quelque chose à nous dire sur ce pouvait être l'amour entre deux hommes en cette première moitié du XXe siècle. C'est surtout un récit décomplexé, sans volonté de faire œuvre militante, ce qui lui permet probablement d'être en même temps plus personnel et plus direct.


Pour découvrir ce texte, il faut comprendre que la vision de l'amour entre hommes de Jean d'Essac est essentiellement fondée sur l'alliance et l'harmonie entre le sentiment amoureux et le plaisir sensuel. C'est ce qu'il résume dans ce petit quatrain :

Que si la beauté allume le désir,
L'union des sens
N'est pure et durable
Que si l'amitié la commande

Le mot pur se retrouve tout au long du livre associé à l'amour. Il ne s'agit pas d'une pureté entendue dans le sens d'un amour chaste ou platonique, mais d'une pureté de sentiments : le sentiment amoureux doit être entier, sincère et intègre. Au cours du récit, on voit cet amour être mis à l'épreuve du regard des autres et de la tentation de la sensualité sans sentiments (les "orgies" des aristocrates du 3e chapitre). La morale est que cet amour a résisté à tous ces "dangers" pour se concrétiser dans une relation presque fusionnelle. On comprend donc que ce livre qui n'hésite pas à suggérer de façon assez claire le plaisir sexuel (« De sa main amoureuse, il me dirige sur le rebord de ses petites fesses..., effleurant anisi ce nid d'amour, fraîcheur de rose, satin enchanteur. »), se montre très moral dans sa vision de la relation homosexuelle. On verra que, curieusement, le chapitre consacré à leur première nuit d'amour et à la consolidation de leur amour s'appelle Le mariage de Billy.




Entrons maintenant un peu plus dans la découverte de ce texte, organisé en 3 chapitres :

Comment je devins l'ami de Billy (pp. 15-70).

On découvre comment Jean, artiste peintre vivant à Londre, a rencontré puis séduit Billy. Habitué à fréquenter un bar « où les civils se rencontrent et lient facilement connaissance avec les hommes de la Garde Royale », il repère Billy, beau garçon de 20 ans, un peu triste, qu'il approche et séduit peu à peu en le révélant à lui-même.


Il l'approche avec douceur, ne cherchant pas à brusquer la satisfaction de son désir. La scène centrale de ce chapitre est la séduction entre les deux amoureux lors d'un bal à la caserne. Un long poème, assez allusif, met en scène leur première jouissance furtive (il utilise souvent le poème pour décrire les moments les plus intenses de leur relation) :

J'en profite
Pour satisfaire ma folle envie
De presser contre moi,
D'étreindre passionnément
L'enivrant petit soldat.
Je saisis dans mes bras
Le Mignon jeune homme
Si sensible
Tout vibrant
Tout en jouissance amoureuse,

Billy rayonne
Dans un sourire très sensuel,
Billy les yeux presque fermés
S'abandonne à tous mes désirs,
Je réalise voluptueusement
Dans une ivresse troublante
Que j'étreins tout contre moi
Ce beau garçon
Embaumant le printemps
Tout pétillant de désirs.
Maîtrisé par ses sens,
Dans un spasme jouisseur,
Il ne peut plus se contenir.

Confondu dans une même amitié
Le très intime contact de nos ceintures
Nous prouve à l'un comme à l'autre
Notre réciproque sympathie
Et, pour notre plus grande joie,
Toujours grandissante.

Ce mignon charmant
M'offre tout son corps
Dans un abandon total de lui-même.

Je sens toutes ses formes enivrantes
Communiant intimement avec les miennes,
Je ressens toutes ses vibrations troublantes,
Il me semble le boire totalement
Par tous les pores de sa peau.
Ses yeux à demi fermés,
Sans plus aucune contrainte,
Il se laisse aller
Librement et voluptueusement
A sa jouissance amoureuse.



Jean ne cache pas son attirance pour le jeune soldat, avec une certaine fascination pour ce que ses habits cachent et révèlent en même temps :

Le jeune soldat s'était habillé tout à fait coquettement.
Il a un juste-au-corps de toile très blanche, finissant à la ceinture d'un pantalon de drap de satin gris-perle qui lui monte très haut et dont les larges passepoils blancs continuent la note blanche de la petite veste jusqu'à d'élégants souliers vernis. Sur l'épaule droite, une fourragère soyeuse de jolies couleurs, des boutons de métal brillant.
Son uniforme très collant, qui sans doute est en contact immédiat avec sa peau, le laisse voir bien musclé et comprendre comme s'il était nu.
Sa large poitrine respire sainement sous la toile blanche de sa tunique. Sous le draps gris-clair de son pantalon, le laissant en tout très bien voir, j'aperçois ses charmes intimes me paraissant très désirables.


Ce premier chapitre n'échappe pas à la référence classique à la Grèce antique, qu'il retrouve curieusement, dans l'Angleterre contemporaine, où « l'amour grec semble en Angleterre une chose absolument naturelle, avouable, entrée dans les mœurs. » Cette histoire d'amour se construit sur une opposition entre Jean, mature et expérimenté, artiste peintre aisé et bien installé dans la vie et Billy, jeune soldat de 20 ans, timide et peu sûr de lui, vierge aussi bien sexuellement et sentimentalement, comme il le confie à son nouvel ami. Autrement dit, cet amour se construit sur un schéma très grec : initiateur/initié, pour ne pas dire, Eraste/Eromène. On verra que, peu à peu, la force du sentiment créera une sorte d'égalité entre eux, même si elle ne sera jamais totale.



Le mariage de Billy (pp. 71-135)

Ce n'est que deux semaines plus tard que Jean invite Billy dans son petite cottage pour une première nuit d'amour. Comme pour lui donner plus de solennité, le chapitre s'appelle La nuit de noce : « Le bel uniforme si collant du petit Colstream ne m'avait pas menti : sans les cacher, il recouvrait les plus beaux trésors du monde ! »


Après cette nuit d'amour, « Notre ménage devint très vite très régulier, notre amour étant absolument sincère des deux côtés ». Ils s'installent dans une vie de couple, où tous les jours ils se retrouvent pour un rituel sentimental et sexuel, isolés du reste du monde malgré la vie mondaine de Jean. Après une petite fâcherie, un long poème final est un hymne à l'amour partagé (encore de tous les points de vue).


Billy chez les Lords (pp. 136-205) 

Dans ce dernier chapitre, l'amour entre Jean et Billy est mis à l'épreuve de rencontres avec des aristocrates anglais et français qui organisent pour leurs plaisirs des fêtes pleines de jeunes gens, de costumes et de sexe partagé. Tout démarre par la demande de Lord Edmond qui souhaite une portrait d'Ephèbe. Billy sert de modèle à Jean. S'en suit une succession de rencontres et de fêtes où, plutôt que de voir leur amour se diluer dans des rencontres éphémères, il s'en trouve au contraire renforcé. Comme il le dit à Lord Edmond, « Nous sommes un ménage ... terriblement bourgeois, ... et nous partageons un amour très pur ! ». Lors de ces fêtes, même s'ils font l'amour au milieu des autres, ils s'en isolent par la pensée : « Nous étions l'image de l'amour grec voyageant à travers les âges. Sur le divan, c'était le débauche des dernières orgies romaines. ».

Billy vient sur mes genoux, poser ses adorables petites fesses sur le centre de ma vie, ses bras autour de mon cou sa joue contre la mienne, son souffle effleurant mes lèvres.
Je le caressais dans son intimité de la manière qu'il aimait et que je connaissais bien, je comprenais par sa respiration, par l'adorable abandon de son corps, enfin par tout lui-même, combien il se sentait heureux !
Moi-même, j'éprouvais un voluptueux plaisir en lisant dans ses yeux tout son bonheur !
Nous nous rendions compte tous deux que ce qui doublait le plaisir de nos attouchements venait plus du sentiment d'amitié sincère qui les inspirait que du désir d'un amour sensuel.

Le chapitre se termine par un poème qui rappelle en quelques vers la puissance de leur attachement. 



Pour clore le livre, une lettre de Billy, datée de Londres, 16 juin 1937, rappelle qu'ils se sont rencontrés 20 ans plus tôt, le 15 juin 1917 et que malgré leur éloignement, l'amour reste toujours aussi fort.


Le texte est précédé de : 
  • Texte de dédicace  : A madame Jacques Bellanger (pp. 7-8). « La seule audace que j'ai, ayant écrit ce petit livre, à mon avis très osé, c'est de le dédier à une femme. ». Il fait appel à sa « supériorité » pour comprendre cet ouvrage qui est un hommage au « sentiment merveilleux de l'amitié. »
  • Introduction de l'auteur (pp. 9-10). Il présente cet ouvrage comme les souvenirs de son séjour en Angleterre et des 10 ans de sa vie avec Billy et de leurs « amours ensoleillées de bonheur. ». Il s’explique sur les « scènes parfois terriblement sensuelles » qui ne sont que le résultat d'une « amitié sans limites ». Son amour pour Billy était un « amour pur ». Cette introduction est datée de Paris, avril 1937. Au passage, signalons qu'il rend hommage à l'Angleterre, pour « sa joie de vivre simple et rêveuse ».
  • Lettre de Pierre Albert-Birot, datée de Paris, mai 1937 (pp. 11-13). Dans cette lettre chaleureuse, il lui rend hommage pour ne pas avoir décrit ses amours comme des amours interdites ou inavouables. Au contraire, grâce à un « récit écrit avec tant de candeur » et de « fraîcheur », il note qu'il les présente non seulement comme parfaitement avouables, mais encore comme très délicates, presqu'à la manière « classique de l'antiquité ». P. Albert-Birot va même jusqu'à opposer ces amours qui sont « naturelles » à l'auteur aux « vulgaires unions entre mâles et femelles ».

Jean d'Essac

L'auteur qui se cache derrière ce pseudonyme n'a pas été identifié.Sous ce même nom, il est l'auteur de deux autres ouvrages, sur des sujets totalement différents, mais, comme celui-ci, illustrés par l'auteur. On peut penser qu'il est originaire de Riom dans le Puy-de-Dôme et qu'il a fini sa vie à Chamalières.

Au Quattrocento. Comment Avignon devint la propriété des papes. 
Chamalières, chez l'auteur, (1945), in-12, pl. en portefeuille cartonné

Lettres Riomoises. Rêves et souvenirs.
Chamalières, L'auteur, 1944, in-8°, 135 p.

Selon Jacques Desse : « Notre collègue David Deiss nous a aimablement signalé qu'il avait rencontré un exemplaire signé par l'auteur sous son nom (véritable ??) :"Jean CASSE" »

La lettre de Pierre Albert-Birot, écrivain et poète,  montre qu'il était en lien avec les avant-gardes littéraires de son époque (voir : Pierre Albert-Birot).

Description de l'ouvrage

Jean d'Essac
Billy. Idylles d'amour grec en Angleterre.
Paris, Editions Valère, [1938], in-12 (165 x 124 mm), 207 pp., illustrations dans le texte, une illustration pleine page en frontispice.



La couverture porte un titre différent, avec une faute d'orthographe : Billy. Idylles d'amours grecques en Angleterre.

On compte au total 32 illustrations, plus un frontispice, une illustration sur la couverture, au titre et au dos de l'ouvrage. Elles sont toutes de l'auteur. J'en ai sélectionné quelques unes pour illustrer ce message.


Toujours selon Jacques Desse, il existe plusieurs variantes d'édition :
- L'édition originale à 210 exemplaires (200 Montval et 10 Japon), en grand format, copyright Jean d'Essac, 1937, 61 Rue de Javel (on en connaît au moins deux exemplaires : celui d'Albert-Birot et celui de Peyrefitte, qui porte un envoi daté de janvier 38).
- L'édition courante à la même date, mais qui annonce un tirage à 1000 ex. dont 100 sur Rives, même coordonnées sauf l'adresse (29 rue Jacob) ;
- Cette édition, en apparence identique, œuvre du même imprimeur, avec la même justification de tirage, et la même faute sur la couverture ("grecques"). Mais elle est publiée par les éditions Valère, avec copyright Editions Valère, 1938, 28 Rue d'Assas

On peut penser que les deux dernières éditions sont la même, sous une dénomination différente. Cet exemplaire est le n° 136, avec l'adresse "Editions Valère". Je n'ai trouvé aucune information, ni aucun autre ouvrage de cet éditeur.


Il n'existe aucun exemplaire de ce livre dans les bibliothèques publiques en France, en particulier à la Bibliothèque Nationale de France.Malgré les tirages annoncés, il doit être particulièrement rare.

Il a été réédité dans la collection des Cahiers GayKitschCamp, en 1994 :