samedi 8 janvier 2011

Les Ephèbes, de Guy Lévis Mano, 1924

Guy Lévis Mano est un poète discret. En 1924, agé de 19 ans à peine, il publie un recueil de poésies d'amours homosexuelles dans une revue qu'il a fondée avec quelques amis : La Revue sans Titre.


Ce recueil contient 13 poèmes, précédés d'une préface signée de Guy Lévis Mano et datée du 10 janvier 1924. Placé sous l'égide de Baudelaire et d'Oscar Wilde, il présente son livre comme un devoir de mémoire. Un ami espagnol qu'il a aimé s'est suicidé. Il publie les poèmes qu'il a laissés :

Je connus son corps impeccable, tout ce que contient d'épuisant, d'âpre, la caresse de mâle à mâle.

Il a mis dans ses poèmes toute sa sensualité frémissante, tout le tumulte des spasmes qui s'impatientaient en lui.

J'ai fait mon œuvre d'ami.

Maintenant, je vous laisse entrer dans cette œuvre, avec quelques extraits que j'ai choisis, et les 10 gravures sur bois de Lucien Lovel (Gaston Poulain) qui illustrent ces poèmes. Je vous laisse goûter la grâce un peu triste et la légèreté de ces poèmes, poèmes sur l'amour et la séparation, sur le désir et la lassitude, sur l'oubli et le retour. En les lisant, rappelons-nous qu'ils ont été écrits par un jeune homme de 18 ans, voire même 17 ans pour certains d'entre eux. Je vous laisse aussi goûter le charme de ces dessins de jeunes gens alanguis au style très années 20. Chaque gravure est l'écho d'un des poèmes.








Pessimisme

Demain ou après demain...
un jour... nous nous croiserons sur le même chemin.
Tu pinceras avec effort tes lèvres...
sur ta joue, rien... peut-être une rougeur brêve...
Tu me cacheras froidement ton regard,
oubliant que nos corps pleins de désirs hagards
se sont connus, que le spasme suprême
a fait profondément vibrer de la même
étreinte, nos chairs et nos membres collés,
que dans nos bouches crispées, se sont mêlés
les soupirs de nos deux êtres énervés,
que nos haleines n'en faisaient qu'une
sous le halètement des jouissances communes.
Tu oublieras tout cela... Tu diras, penchant
vers ton compagnon, sans doute mon remplaçant,
ton mélancolique et gracieux visage :
"Tu sais, celui-là, c'est un ancien collage."
Ainsi on donne le plus intime de son moi,
le plus fragile de son être : sa foi,
pour arriver à ça!... Dieu que c'est bête!
Allons ne te fâches pas, laisse ta tête
sur moi... Dire qu'un jour je ne serai rien
pour toi, rien qu'un peu de ton passé... Allons, viens,
donne-moi tes lèvres.. . Je suis méchant, hein!
Pardonne-moi, c'est un peu de nervosité.
Ne pensons plus qu'à la seule volupté
de nous sentir nous aimer... J'éteins la lumière?...
Mais oui, je te crois, il faut bien, puisque je t'aime.
Je plaisantai, vois-tu. Je ne pense pas un mot
de ce que je viens de dire... Suis-je sot!
Mais si, je suis un sot... Embrasse-moi encore...
Tu m'aimes bien?... vrai !... Moi, tu sais, je t'adore,
et nous nous aimerons longtemps tu verras,
aussi longtemps que nous pourrons, pas?...



L'hermaphrodite


I1 rêve des splendeurs de la Rome impériale,
aux éphèbes équivoques, aux fougueux Césars,
aux Maîtres se donnant à leurs officiers mâles
le carmin sur la lèvre et sur la joue le fard.

Il rêve à l'auguste succube Héliogabale,
élevant un autel magnifique au phallus,
à l'ignoble Néron, aux amours idéales :
Hadrien pleurant son esclave Antinoüs.

Il rêve aux jeunes gens efféminés d'Athènes,
s'appuyant fiers, aux bras des guerriers vigoureux...
L'adolescent ferme les yeux... la nuit est pleine
du désir extasié des parfums fiévreux.

Ah ! parmi les senteurs en liesse dans le parc,
avoir en cette solitude ample et sereine,
sur ses yeux la tendresse exaltée d'un regard,
sur sa bouche la passion chaude d'une haleine!...

L'adolescent rêve d'un homme merveilleux,
doux infiniment et viril comme le faune.
Il dort un lac immense dans ses larges yeux
qui ont la couleur triste et fanée de l'automne...

L'homme caresse sa tête de ses doigts longs,
et lentement, ardemment, ses lèvres qui savent
font tressaillir dans sa chair les spasmes profonds,
et disent à son cœur un délire suave...
  

Spasme

Non, ne crains rien, je n'aurai pas froid,
qu'importe que je sois découvert,
puisque ton corps est tout près de moi,
et que je sens fièvreuse ta chair...

Allons laisse...donne-moi ta bouche.
Non, pas comme çà, tu es brutal.
Je ne veux pas les baisers farouches
ce soir, les caresses qui font mal.

Mais donne-moi tes lèvres encor...
J'aime lorsque ton souffle halète!
J'aime ton souffle. Dedans y dort
un peu de ta douce âme inquiète.

Dedans y dort un peu de ton âme,
mais c'est dans tes céruléens yeux,
dessous tes paupières qui se pâment
qu'elle se reflète encor le mieux !

[...]

Oh ! ce soir infiniment je t'aime.
Mais si, toujours je t'aime beaucoup.
Ce soir tes yeux sont comme des gemmes,
et leur éclat rend mon désir fou.

Et je veux dans l'éphémère mort
ineffablement oublier tout...
Ah ! serre-moi fort contre ton corps...
Félio !... Félio !.....





Et puis un jour...

Et puis un jour irrémédiablement, vois-tu,
nous ne serons plus ensemble, c'est prévu...
Nos étreintes chaudes et passionnées
auront été éphémères comme les feuilles fanées...
Le Passé aura leur couleur morte...
Et nos cœurs seront vibrants de rêves tout autres...
Tes lèvres auront perdu leur goût de roses,
dans le tumulte des souvenances moroses...
Tu auras oublié que les miennes furent bonnes,
Et ce sera les mêmes lascifs gestes,
appelant d'autres lèvres, d'autres étreintes...
Et pourtant tu es là câlin et frémissant,
et nos corps sont unis, pour éternellement
on dirait...
                Et nous ne nous aimerons plus!...
Il n 'y aura plus la tendresse de nos chairs émues...
Il n'y aura plus - c'est irrémédiable -
que le parfum lancinant des choses ineffables
qui ne furent ineffables qu'un temps...
Il y aura peut-être aussi le remords
d'avoir trahi un peu de soi-même
qui gémira tout bas de ne point être mort !...





Illusions

Il viendrait lui qui n'est plus venu,
il viendrait, et de sa voix nonchalante
qui semble chanter maniérée et menue,
il me dirait les paroles troublantes,
les choses douces et subtiles qui savent
jusqu'au cœur glisser leur caresse grave...
Puis voyant sur mes cils baissés
la trace des larmes encore humide,
il dirait, et sa voix serait mélancolique,
mélancolique comme du rossignol
le thrêne vespéral... il dirait :
"Petit Guyto, tes yeux sont rouges, tu es triste,
et c'est moi qui t'ai fait pleurer...
Mais plus jamais tu ne seras triste
je te le jure, petit Guyto... Je reviens.
Pardonne-moi... j'étais fou... Va, je t'aime bien."...

Et moi, j'aurais mal à mes yeux
de refouler les larmes qui insistent
devant son regard couleur des cieux...


Guy Lévis Mano (1904-1980), habituellement connu sous ses initiales GLM, a été aussi un éditeur actif, fondateur de nombreuses revues, publiant de nombreux poètes de son temps. Dans son travail, il s'attachait à la qualité de la typographie, n'hésitant pas à innover et explorer des voies nouvelles, veillant à l'alliance du texte et de l'illustration.
Tout comme l'homme, l'homosexualité de Guy Lévis Mano est restée discrète. Ce premier recueil de poésies restera unique dans sa carrière. C'est probablement pour cela que ni l'homme ni son œuvre ne sont habituellement cités, même si les principales bibliographies homosexuelles ne l'oublient pas. Et pourtant, dans le littérature française, la poésie homosexuelle, et surtout celle qui s'affirmait comme telle, restait encore très marginale en ce début de XXe siècle. Guy Lévis Mano fait donc œuvre de pionnier, au moment même où une nouvelle conscience homosexuelle, plus affirmée, est en train de naître après la première guerre mondiale. Proust venait de mourir et Sodome et Gomorrhe avait paru en 1921. André Gide, puis Jean Cocteau, allaient publier leurs œuvres où s'affirmaient clairement une homosexualité qui se voulait visible, qui commençait à vouloir "oser dire son nom". Mais, Guy Lévis Mano était alors un parfait inconnu, ce recueil a probablement était imprimé à très petit nombre, avec une diffusion très confidentielle. Ensuite, Guy Lévis Mano semble être resté à l'écart des cénacles très actifs du Paris Gay de l'entre-deux guerre. Pour preuve, Gilles Barbedette et Michel Carassou ne le cite pas dans leur bibliographie de Paris Gay 1925. Il est aussi resté à l'écart du mouvement surréaliste, ce qui explique probablement sa renommée discrète encore aujourd'hui. Il a cependant ses admirateurs et continue de susciter un grand intérêt chez ceux qui s'intéressent à tous les artisans du texte et du livre.

L'illustrateur Gaston Poulain, qui signe ses dessins sous le nom de Lucien Lovel, appartenait au cercle d'amis de Guy Lévis-Mano. Je n'ai pas réussi à en savoir plus.

Pour ceux qui voudraient en savoir plus sur le travail et l’œuvre de Guy Lévis-Mano, le site de l'Association Guy Lévis-Mano est une mine d'informations. On constatera aussi le peu de place que l'homosexualité tient dans son parcours de vie, du moins publiquement : cliquez-ici.

J'en ai extrait cette belle photographie :



Description de l'ouvrage

Paris, La Revue sans titre, Editeur, 1924, in-12 carré, XII-81-[5] pp., 10 illustrations pleine page dans le texte dont une en frontispice, double couvertures, première couverture illustrée.


Ce livre est particulièrement rare. La mention de 3e édition sur la couverture ne doit pas induire en erreur. C'est une mention factice. Il n'existe que deux exemplaires dans les bibliothèques publiques en France : un à la BNF et l'autre à la bibliothèque de l'Arsenal.

La Revue sans titre, publiée par GLM, ne semble avoir eu que 2 numéros.

samedi 1 janvier 2011

Une année 2011 sous le signe de l'exploration de notre commune culture Gay.

C'est cette image, toute de légèreté, qui m’accompagnera pour mes vœux 2011.


Elle est extraite d'un livre de photographies que je vous ai fait découvrir cette année. J'en extrais cette autre photo. Je vous offre cette image de la beauté masculine. Peut-être que tout le monde ne s'y retrouvera pas, mais que cela amène chacun à imaginer sa propre représentation de la beauté masculine, image qui l'accompagnera, je l'espère, en cette année 2011.


Pour finir cette année 2010, qui a vu l'audience de mon blog prendre une ampleur inespérée, je veux d'abord remercier tous mes lecteurs. Je sais qu'ils sont nombreux. Je veux surtout remercier tous les blogs et sites qui ont fait référence au mien, souvent avec des commentaires flatteurs. J'y vois une forme de reconnaissance pour un travail que je voudrais plus complet. Certains de ces sites ou blogs sont étrangers, signe qu'au-delà de la barrière de la langue (ma culture reste malgré tout très française), nous partageons une culture commune.

Pour 2011, je ne formule qu'un vœu : vous donnez plus de messages et vous permettre toujours plus de découvertes. En effet, une occupation professionnelle qui me sollicite beaucoup, d'autres centres d'intérêts très différents mais aussi très prenants, ne me laissent pas le temps de consacrer autant d'attention à ce blog que je le souhaiterais. J'ai l'impression de vous faire découvrir des pans de notre culture homosexuelle commune. J'ai le sentiment que vous appréciez ce travail. Je souhaiterais maintenant vous en faire encore découvrir. Il y a tellement d’œuvres et de livres pour lesquels je voudrais vous faire partager mon enthousiasme, enthousiasme qui s'est nourri de la découverte d'une nouvelle pierre dans la grande construction de la culture homosexuelle et, dans le même temps, de l’approfondissement de ma réflexion personnelle sur ma propre homosexualité.


Je refais le vœu cette année de pouvoir vous accompagner dans l'exploration de ce riche continent de notre commune culture Gay.. C'est aussi un acte militant, afin que nul n'oublie que notre situation reste fragile et que nous vivons aujourd'hui ce que nous vivons grâce à ces œuvres patientes, construites dans le temps, pour mieux nous connaître et nous faire connaître.

Deux beaux souvenirs de 2010, glanés parmi mes messages de l'année.

Le bel adolescent du "Baiser de Narcisse" de Fersen:



L’envoutante interprétation du "Condamné à mort" de Jean Genet par Etienne Daho :



dimanche 14 novembre 2010

Quelques réflexions sur la préservation de notre culture homosexuelle

Un message récent sur le blog des "Libraires associés" est intéressant sur l'intérêt des institutions patrimoniales et universitaires françaises pour un certain aspect de la culture homosexuelle. En effet, la liste des bibliothèques françaises possédant le catalogue de cette librairie :
ARCHIVES GAIES, une anthologie des homosexualités dans le livre ancien (2005)
se réduit à une seule, lorsque de nombreuses bibliothèques américaines le possèdent.


Je vous le laisse constater dans ce message :

Il s'agit d'un catalogue édité en 2005 par "Les Libraires associés" proposant à la vente plus de 1200 ouvrages. Sauf erreur de ma part, il n'existe pas de catalogues équivalents et, en l'absence d'une bibliographie homosexuelle en langue française, c'est une source d'informations irremplaçable. Il existe bien le site de Jacques Ars : http://www.bouquinerie.net/catalogue/, mais, comme tous les sites Internet, il ne peut qu'être éphémère.

Lisez l'introduction de Jacques Desse (cliquez sur l'image) :



Certes, on m'objectera que ce catalogue est d'abord un objet marchand. C'est peut-être cela qui est le plus regrettable : cette impossibilité d'imaginer que le monde du savoir et le monde du commerce peuvent s'enrichir l'un l'autre. Et pourtant, si une culture homosexuelle s'est transmise à travers le temps et continue toujours à vivre et à s'enrichir (je ne parle que de l'écrit), c'est bien parce qu'il y a eu des libraires qui ont pris des risques, qui ont apporté leurs connaissances, pour faire vivre cette culture et, d'un autre côté, des collectionneurs qui préservent la production de cette culture, qui parfois la mettent en valeur comme je essaie modestement de le faire sur ce blog. S'il avait fallu attendre que les institutions assurent cette sauvegarde du savoir, je crois qu'une part importante de notre passé aurait disparu. Quand on sait qu'un ouvrage aussi majeur de la culture homosexuelle, premier ouvrage qui fait voir cette sexualité dans toute sa crudité : Vingt lithographies pour un livre que j'ai lu, Roland Caillaux, 1945, n'est présent dans aucune des bibliothèques publiques en France, y compris la BNF dont c'est la mission, on voit qu'il reste encore du chemin à parcourir pour arriver à faire vivre un vrai patrimoine de notre histoire. C'est pour cela que grâce à tous ces "commerçants" du savoir, il y a encore quelque chose qui survit.

Mon message est probablement injuste et, par certains aspects, ignorant des efforts importants pour créer des études Gaies en France, mais je reste persuadé qu'il reste encore du chemin à faire pour rapprocher cette culture universitaire, parfois un peu élitiste, d'une autre culture, souvent plus personnelle, des collectionneurs, des amateurs (quel horrible mot !), des libraires, de tous ceux qui œuvrent aussi pour défendre cette culture homosexuelle qui est notre patrimoine commun.



Remarque : ces propos n'engagent que moi, c'est la lecture du message ci-dessus qui me les a inspirés.

vendredi 22 octobre 2010

"L'Apprenti Sorcier", de François Augiéras, 1964

Je présente aujourd'hui un roman presque inconnu du grand public, et même des personnes plus averties. Et pourtant, c'est probablement un des grands textes de cette deuxième moitié du XXe siècle, un texte souterrain, connu de quelques initiés, mais, lorsque on l'a découvert, on regrette presque de ne pas pouvoir le découvrir une nouvelle fois et revivre l'envoûtement qu'il procure.



En 1964, paraît chez Juillard un ouvrage anonyme : L'Apprenti Sorcier. La trame de cette histoire est simple : un adolescent de 16 ans est mis en pension chez un prêtre, en plein cœur du Périgord noir. Entre eux, s'instaure une relation sadique où le prêtre bat et viole l'adolescent, relation faite d'amour et de haine entre le bourreau et sa jeune victime. L'adolescent rencontre un autre adolescent, un livreur de pains, avec lequel il vit une relation d'amour total, sexuel. L'ouvrage avance par étapes vers une fin paroxysmique, au sein de cette nature et de ce monde sauvage. Ce court résumé donne une faible idée de ce roman où se côtoient la nature sauvage, la brutalité des instincts et des sentiments, la magie, la vérité des hommes mises à nue et surtout le profond accord de l'homme avec le monde, sans intercesseur et sans dieu.



Quelques passages, glanés au fil du livre :

La rencontre avec le jeune livreur :

Un vaste abri creusé par les eaux diluviennes, où la fraîcheur invinciblement nous attira, nous vit pénétrer dans un couloir obscur à l'extrémité duquel une petite source lointaine résonnait dans la pierre. De faille en faille, brûlant des allumettes que l'éloignement de l'air libre éteignait chaque fois plus vite, perdue la dernière lueur de jour, nous avançâmes sur le sol un peu humide de la grotte. Je pris sa main. Je t'aime, lui dis-je. Moi aussi, je vous aime, reprit-il. Nous tombâmes dans les bras l'un de l'autre. Jamais étreinte ne fut plus douce, plus passionnée que la nôtre. Il avait le goût d'aimer et d'être aimé. Ses lèvres, d'abord hésitantes dans le silence des roches, s'ouvrirent et, comme une fleur délicieuse, désirèrent mes plus longs baisers.

La brutalité sauvage du monde :

L'été nous enivrait. L'enfant le ressentait comme moi. L'Europe des moissons, des cavernes et des garçons sod(...) me jetait d'abominables pensées dans le sang.


L'amour avec le jeune livreur :

Pendant quelques jours notre vie fut délicieuse. Il n'était qu'à moi; le pays ne se doutait de rien. Dans la grotte je le façonnais comme on pétrit de l'argile, une argile fraîche, charmante. Quel travail dans la pleine chaleur de l'été ! Tandis qu'on rentrait les foins j'adorais un enfant dans la terre. Ma voix accompagnait, presque chantée, sa naissance dans mes bras. Au fond d'un couloir je l'éveillais à la connaissance de lui-même, et ses petites lèvres émues me remerciaient en balbutiant dans l'obscurité de la grotte où il donnait libre cours à son besoin de caresses et d'étreinte amoureuse. Un jour, je frottai une allumette pour le voir; il s'était dévêtu de lui-même; tout son corps était blanc. Les habits sur les chevilles, c'était la plus radieuse apparition qui soit. Aux sources de la vie, piétinant le sol de la grotte, ivre, sans un mot, sans hâte, très loin du jour, il dansait. Je grattai une seconde allumette pour le revoir, que j'éteignis presque aussitôt,bénissant les ténèbres qui le jetaient dans mes bras.
Nous sortîmes. Nous passâmes de l'obscurité délicieuse à l'air chaud et à l'aveuglement du milieu de l'après-midi. J'aurais voulu ne plus revenir de ce côté-là de la vie et demeurer dans la grotte.


Le prêtre :

Fouet en main, il s'assit auprès de moi sur une autre chaise. Mes habits sur les chevilles, lorsqu'il me battait, j'avais l'impression d'être véritablement dévoré, que ma chair s'en allait par lambeaux, d'être cuit, n'ayant rien fait de bon, qu'il me dévorait à souper. Il posa le fouet en travers de ses jambes; dans l'obscurité je sentis ses mains contre ma chair nue. Il me toucha comme on caresse une femme, largement, longuement sous les cuisses. Depuis quelque temps je devenais sa servante, de la manière que je croyais que font les servantes, et qu'elles ne font peut-être pas, ce qui satisfaisait mon prêtre plus et mieux que ne l'eût fait une servante véritable; outre qu'il me fallait préparer nos faibles repas, je devais ranger la maison, et, certains soirs, non seulement recevoir le fouet, mais encore faire la tendre épouse. Ce changement d'état me plaisait, non pas en raison d'un errement de ma nature, ni d'une faiblesse du sexe, car j'étais bien viril et fier de l'être, mais parce que je croyais acquérir ainsi des pouvoirs. Avant de me battre il m'enlaçait la taille, il me parlait à l'oreille, et je sentais naître en moi-même ce qu'il y avait en moi de femme; dans la solitude, bien sûr, j'étais parfois ma propre épouse, mais sans trop y croire, tandis que dans les bras de mon prêtre j'étais bien aise de trouver quelqu'un, à la faveur de l'obscurité, plus ou moins grossièrement persuadé de mes rêves, et qui, en retour, m'en persuadait. Dans cette occasion j'avais le sentiment moins de me donner à lui que de faire sous les caresses la découverte de la seconde part de mon être, de moi-même en épouse pour moi. Je me tenais à peu près ce raisonnement qu'ayant la vie entière pour faire l'homme, à seize ans il me fallait voir quelle charmante et vigoureuse servante d'un prêtre j'aurais fait. Aucune ne vaudrait celle-là, intelligente dans la volupté, douce et forte; battue, je la plaignais, je l'en aimais davantage; comblée, je m'étonnais et je l'admirais de la vigueur qu'elle mettait à supporter tant de joie; ce dialogue avec soi allait jusqu'au parfait bonheur.

Le prêtre encore :

Dans cette petite chambre de la cure, j'étais heureux d'un bonheur fait d'une parfaite complicité avec mon prêtre que je devinais lui aussi occupé de ses rêves. M'aimait-il à cause de cette complicité qui nous unissait sans qu'il nous faille nous expliquer jamais ?

Je passai aussitôt à un bien-être absolu et je fis la tendre et la charmante épouse. Ce campement de couvertures en désordre me ramenait aux premières nuits de la terre, à un état de nature, à toutes les confusions primordiales. Le visage contre la veste à col de fourrure de mon prêtre, comme sur le pelage d'une bête, j'étais saoul de plaisir, j'avais chaud. Cette tanière me plaisait. Il me caressait avec une exacte intelligence de ma chair, avec une habileté de rebouteux, sans me parler, de crainte de me tirer de mon ivresse. Ses longues mains paraissaient me connaître parfaitement; de la tête aux chevilles, pas un os, pas un muscle qu'il ne modelât avec une subtilité qui me ravissait. Il me guérissait de ma solitude comme on remet une entorse. Ce qui me contentait le plus, c'était sa connaissance de moi, à croire qu'il voulait me plaire infiniment jusqu'au divin, jusqu'à m'entendre chanter à genoux dans ses bras ; à croire qu'il me connaissait de toute éternité.

Une plongée dans le Temps :

Le retable sculpté datait du XVIIIe siècle; la chaire élégante, bleu pâle et dorée, à panneaux de bois où l'on voyait joliment peints des anges, du XVIIe; les toits et la nef, du XIVe. C'était sur ce fragment de temps que reposait mon amour. J'étais persuadé, en effet, d'avoir déjà vécu dans ce pays ; mon prêtre et l'enfant, je les revoyais tous les siècles, et moi-même avec eux.

Une Rencontre avec le Monde :

Le regain y croissait en abondance entre des falaises creusées d'abris envahis d'une épaisse végétation. Le Monde était là devant mes yeux, celui des astres et des feuilles dans le Grand Temps de la Nuit. La terre tournait lentement dans un ciel pur strié de nuages roses pointus comme des avants de barque. Les rochers et les bois vivaient au clair de lune leur vraie vie, loin des hommes. Et moi aussi je vivais avec eux ma vraie vie; je nourrissais mon âme, je m'abreuvais de bonheur, je buvais la force du Monde : c'était cela le réel, le durable, l'inoubliable. L'insondable présence, vivante, du charme de l'espace traversait les feuillages. Yeux grands ouverts, je n'avais qu'un désir: ne jamais revenir du côté des humains. De fait, je les oubliais vite; pas une parcelle de mon être véritable, de mon vrai caractère, qui ne participât sans réserve à l'éternelle fête de la nuit souveraine.

Dans ce pays des grottes peintes, le plus lointain Passé m'approuvait. Dans mes rapports avec l'arbre, ce qu'il y avait en moi de femme venait des premières nuits de la terre; cet amour des feuilles datait des premiers soirs, des premiers Paradis, et me composait un curieux caractère de magicienne. Une profonde mémoire me revenait dans un flot de plaisir.


L'œuvre d'écriture :

Alors, de cette obscure nuit jaillit une lueur. Je me dis que de vieilles phrases, du temps des rois, traversées de candeurs rustiques, et ma folie habilement tissée composeraient une étonnante étoffe qui mériterait de survivre. Un petit livre, bien et mal écrit tout à la fois, semblable à une étoffe rustique et belle, voilà ce dont je pouvais être capable. Une sorte de tapisserie. Il me vint à l'esprit de la filer de grosse laine mêlée de fine soie. Cette idée d'un livre mené à la façon d'une étoffe curieusement tissée me plut. Ma solitude aussitôt me parut intéressante, mes vices aussi. Je vis nettement ce que j'avais en tête d'accomplir au plus vite; je m'amusais déjà à des malices et des finasseries dont j'avais l'intention de truffer ce texte qui serait fait de mille ruses et de petites faiblesses. J'y mettrais tout mon plaisir à vivre, l'amour qui me brûlait le cœur, mon caractère véritable, et mon âme, et l'inlassable rivière, et mon prêtre, et l'enfant.

Je ressentais de nouveau le Monde, là, près de moi, comme une réserve intacte de forces délicieuses où je n'avais qu'à puiser pour écrire un livre qui ne ressemble à aucun autre. Mais, quel étrange livre serait-ce, fait de la sorte, par un garçon comme moi qui vivait chez un prêtre ! Un petit livre galant, quasi de magie, comme nul jamais n'en composerait de semblable.



Commentaire sous forme d'avertissement

Ce roman peut sembler scandaleux. Cette relation sadique et masochiste entre un prêtre et un adolescent de 16 ans, cet amour entre l'adolescent et un garçon de 13 ans peuvent paraître scandaleuses en ce début de siècle. En vérité, le vrai scandale de ce livre ne se trouve pas là. Il se trouve dans l'expression de cette sexualité primitive, au milieu d'une nature sauvage qui est comme un miroir de cette sensualité qui renoue avec les forces profondes de la vie. En lisant ce livre, on approche quelques vérités fortes sur le lien entre l'homme, la nature, la sauvagerie, prise dans le sens d'un accord profond entre la nature et l'homme. Le scandale de ce livre se trouve dans cette sexualité vécue comme une aventure intérieure, presque une ascèse, par un adolescent de 16 ans. A lire cela, certains pourraient penser que nous sommes dans quelque avatar de la pensée New Age ou dans quelque émanation d'un épigone de Paulo Coelho. Non. Cette vérité que veut nous faire découvrir Augièras, il l'a lui-même expérimenté. Il suffit de lire Domme ou l'essai d'occupation pour comprendre que l'Apprenti Sorcier, comme ses autres livres, sont le reflet d'une très riche aventure de l'esprit, qui s'éloigne des sentiers battus, qui explore des chemines nouveaux, qui va au limite de notre conscience, lorsque elle se confronte à la brutale existence de la nature, de nos instincts. On y voit le chant d'une sexualité brute : "tout ici disait la volonté farouche d'affirmer l'opinion scandaleuse que l'Homme est fait pour l'Homme, et non pour la Femme, que la Femme est l'Ennemie. Je devinais les vrais mystères, la vraie joie. [...] La chaleur de l'été, le cri des insectes qui hurlaient dans la campagne grouillante exaspéraient mon amour pour cet enfant qui, source lui-même, se donnait sans un mot".
A écrire et relire ces mots, je ne sais si j'arrive à faire partager la puissance de cet ouvrage et, pour celui qui s'y livre et qui s'y abandonne, la force d'entraînement dans l'exploration des forces obscures et sombres de notre esprit.

Quelques éléments sur l'auteur et le livre

François Augiéras, né à Rochester en 1925, a vécu toute sa jeunesse dans le Périgord. Il se fait connaître par ses romans sahariens : Le Vieillard et l'Enfant et Le Voyage des Morts. Après une vie de misère, il meurt à l'hospice de Montignac (Périgord) en 1971.


Il est aussi peintre. Ce sont quelques œuvres de lui, sauvées du naufrage de sa vie, qui sont reproduites ici.

Après deux ouvrages majeurs : Le Vieillard et l'Enfant, 1954 et Le Voyage des Morts, 1958, ce troisième livre eut du mal à trouver un éditeur. C'est Jacques Brenner qui le publia chez Juillard, dans la collection "Cahiers des saisons". Il le raconte lui-même (François Augiéras ou le Théâtre des Esprits (p. 11): "Ce petit chef-d'œuvre ayant été refusé ici et là, j'eus la chance de pouvoir le publier dans la collection des Cahiers des Saisons que je dirigeais chez Juillard. Augiéras ne voulut pas le signer de son nom véritable, mais renonça au pseudonyme d'Abdallah Chaamba qui convenait mal pour un récit situé dans le Périgord. La couverture et la page de titre présentèrent l'originalité de ne pas donner le nom de l'auteur".

Abdallah Chaamba est le pseudonyme de François Augiéras.

Une note personnelle

Je reste fasciné par les œuvres d'Augiéras, en particulier celle-ci. Après de nombreuses années(trop nombreuses années ?), j'ai relu ce petit opuscule pour préparer ce message. L'enchantement reste intact. J'ai découvert ce livre, et partant de là, l'œuvre de François Augiéras, grâce à une critique du Monde des Livres, lors de la parution d'une nouvelle édition dans la collection "Les Cahiers Rouges" en 1995.



J'ai ensuite exploré peu à peu les différentes facettes du monde d'Augiéras, autrement dit de ses livres. Je crois avoir tout lu de lui aujourd'hui. Je reste toujours aussi enthousiaste et j'espère donner envie de découvrir cet auteur, par les très larges extraits que j'ai reproduits.

Description de l'ouvrage


L'Apprenti Sorcier
Paris, René Juillard, [1964], in-8° (180 x 114 mm), 121-[5] pp.



L'achevé d'imprimer est du 6 janvier 1964 et le dépôt légal du 1er trimestre 1964.


Une bibliographie de François Augiéras vient de paraître :
Bibliographie des écrits de François Augiéras, établie par Pierre E. Richard
Nîmes, Editions La Palourde, 2010.



Cette plaquette est désormais indispensable pour ceux qui veulent démêler l'écheveau compliqué des éditions successives des deux premiers livres d'Augiéras.

L'Apprenti Sorcier a été réédité plusieurs fois. Il est actuellement disponible chez Grasset.

lundi 11 octobre 2010

Visite à l'exposition "Marins" à la galerie "Au bonheur du jour"

Samedi, visite à l'exposition "Marins" à la galerie "Au bonheur du jour" à Paris (pour en savoir plus, cliquez-ici)

Le peintre à l'honneur est Narcisse Davim :



L'affiche est illustrée d'une photo de Sébastien Paul Lucien.



Cette exposition présente quelques dessins de marins attribués à Roland Caillaux, artiste dont j'avais eu l'occasion de parler lorsque j'ai décrit son travail majeur : "Vingt lithographies pou run livre que j'ai lu". Nicole Canet publie aussi un petit ouvrage sur Roland Caillaux, avec les dessins présentés. Initiative bienvenue pour mieux faire connaître cet artiste méconnu, avec un préface par Butterfly, du site "Rêves siciliens". On voit cependant qu'il reste encore du chemin pour mieux connaître Roland Caillaux et affiner la connaissance de sa vie et de son œuvre.


samedi 11 septembre 2010

"Le Satiricon", illustré par Georges Lepape (1941)

Pour faire suite au dernier message, je présente aujourd'hui une autre édition illustrée du Satyricon. Georges Lepape, dessinateur de mode, affichiste et graveur des années 1930, célèbre pour ses dessins de mode et ses couvertures de Vogue, s'est attelé à la tâche d'illustrer le Satyricon. Cela nous vaut un livre paru en 1941, contenant 10 planches gravées, coloriées au pochoir.


Je regrettais précédemment qu'aucun des illustrateurs du Satyricon n'ait, à ma connaissance, mis en valeur la dimension homosexuelle de l'ouvrage, allant même parfois jusqu'à la nier. Reconnaissons que Georges Lepape a tout de même su nous croquer quelques jolis garçons. Le frontispice (ci-dessus) est un bon résumé de l'amour (un peu possessif, on le voit) d'Encolpe pour Giton et de la lutte dont il est l'objet entre Encolpe et Ascylte.

Parmi les 10 planches de l'ouvrage, j'en ai sélectionné quelques unes :








J'apprécie particulièrement ce style de dessin, au trait sec et nerveux. Les couleurs, vives et découpées, donnent du relief et de la force aux dessins.

L'ouvrage est aussi illustré de quelques gravures ornementales dans le texte (bandeau, vignette, lettrine). La lettrine qui introduit le texte nous permet de voir (avec une bonne vue, voire une loupe) un jeune homme nu. C'est la seule entorse à la règle de décence de l'ouvrage (règle de l'éditeur ? de l'époque ?).


Quelques détails extraits des planches :

 Encolpe

Giton

Un serviteur du banquet de Trimalcion



Vignette de couverture


Description de l'ouvrage


Pétrone
Le Satiricon
Traduction de Laurent Tailhade avec des illustrations de Georges Lepape.
Paris, Emile Chamontin, éditeur, 1941, in-8° (190 x 132 mm), 285-[2] pp., nombreuses vignettes gravées en rouge dans le texte, un bandeau, une lettrine et un cul-de-lampe gravés en rouges, 10 planches gravées en couleurs dans le texte, dont une en frontispice, couverture illustrée d'une vignette.

Couverture

Le début du texte avec le bandeau et la lettrine

Exemple de page, avec vignettes

Quelques liens

Sur Georges Lepape :
Notice biographique avec un essai de bibliographie : AURORÆ LIBRI.
Notice bien complète en anglais (cliquez-ici) et la page Wikipedia (cliquez-ici)

Sur le blog "Rêves siciliens", ces deux messages reproduisent des illustrations nettement plus explicites du Satyricon, à usage privé (cliquez-ici).