jeudi 1 juillet 2010

"Vingt lithographies pour un livre que j'ai lu", Jean Genet, Roland Caillaux, 1945

On a du mal à imaginer qu'il y a un peu plus de 70 ans, il était presque impossible de se procurer l'image très libre, autrement dit pornographique, de deux hommes faisant l'amour. Nous sommes maintenant tellement accoutumés à ce déferlement d'images érotiques que l'on peut à peine se mettre dans la peau de l'amateur qui avait la chance de pouvoir se procurer quelques images très crues où l'on pouvait voir des sexes en érection, des éjaculations, des sodomies,...



Cette même rareté était probablement un stimulant pour que ces images soient soignées et accompagnent de beaux textes. L'ouvrage que je présente aujourd'hui est en même temps une œuvre d'art, qui allie le texte, l'image et une belle typographie et présentation, avec une œuvre érotique dans laquelle on trouve l'image érotique à l'état brut.



Nous ne savons pas qui a été à l'origine de ce recueil imprimé en avril 1945, alors que la guerre était en train de se terminer. En regard de 19 poèmes et textes attribués à Jean Genet, Roland Caillaux a représenté des hommes, souvent un peu voyous, en train de faire l'amour, depuis l'approche, les préliminaires, les scènes de tendresse, jusqu'aux scènes d'érotisme, de jouissance, puis de repos.

On ne connait pas d'ouvrage antérieur à celui-ci qui soit aussi érotique. Si je voulais exprimer cela de façon savante, je dirais qu'il s'agit d'un incunable de la littérature homosexuelle illustrée (incunable : ouvrage imprimé datant des premières années de l'imprimerie (avant 1500), soit par extension, un ouvrage des premières années de l'imprimé homosexuel).

Ces lithographies, avec une sélection de poèmes :


Transparent,voyageur des vitres du hallier
Par la route du sang revenu dans ma bouche
Les doigts chargés de lune et le pas éveillé
J'entends battre le soir endormi sur ma couche.


Canaille oserez-vous me mordre une autre fois
Retenez que je suis le page du Monarque
Vous roulez sous ma main comme un flot sous ma barque
Votre houle me gonfle, ô ma caille des bois

Ma caille emmitouflée, écrasée sous mes doigts.






Morte. Morte étranglée. O fleur de nos contrées
Laissez couler vos pleurs sur ses hanches de houx
Mésanges vos nids bleus faites-les sur son cou
Et vous, mes nuits portez DIVINE la Dorée


La nuit rauque à vomir s'écorche à cette rive
Clichy de la Paresse et des mauvais sujets
Où sa bouche pincée la rencontre furtive
Oublie sa gorge blonde à d'autre bras de jais.




Les poèmes sont en général attribués à Jean Genet, mais il n'a jamais voulu en reconnaître la paternité. Pourtant, un certain nombre d'entre eux seront ensuite repris dans Parade, publié dans le recueil Poèmes, paru aux éditions de l'Arbalète en 1948. Les autres poèmes, jamais publiés ailleurs que dans cet ouvrage, peuvent être attribués à Jean Genet par le style et le thème. Dans la préface elle-même, on retrouve l'esprit du Jean Genet de cette époque :

On craint l'érotisme brutal et on l'espère. On ouvre ces pages et l'amour le plus tendre vous saisit le cœur, l'échauffe et le glace par ses banderolles funèbres.
La chair est triste. Malgré le luxe, la lumière des visages,des torses et des jambes, de la plus tragique douceur ces dessins sont endeuillés, dont il faut bien qu'ils soient nourris par le désespoir d'un peintre au talent désolé. Cette mystérieuse expression, à fleur du trait, d'un mal profond chez l'artiste même devait me toucher. Pour la première fois nous sommes en face de dessins qui nous apprennent encore, par les regards en coulisses, la grâce un peu molle d'une mèche plutôt que d'une boucle, et le velouté même des ombres, le tal de ces enfants, dont l'artiste s'est servi pour avouer avec pudeur le sentiment le moins avouable de ce monde détestable de l'inversion : la tendresse.
Du moindre geste du doigt retroussant une boucle, du choc délicat d'un genou contre un autre genou, d'un sourire dont je suis gratifié, déferlent des flots de tendresse certes, mais aussi la plus désespérante douceur. L'artiste le plus grave sous une apparente frivolité nous apprend la tristesse de ces amours et, surtout, la tristesse de la douceur et de la tendresse mêmes. Enfin, par un prodige que seule peut réussir une nature profondément tragique, il nous montre la blessure de ces corps, malgré leur beauté, leur force et leur glorieuse impudeur. Leur beauté même est cette blessure qui chante l'amour. La tendresse de ces gosses, c'est le merveilleux ulcère sur la face, qui révèle les plus étranges maladies de l'artiste. Ce par quoi nous l'aimons de tant aimer.

Au-delà de ces débats d'attribution, nous sommes bien dans l'univers de Jean Genet. En 1943, paraissait clandestinement Notre-Dame-des-Fleurs. Les personnages, les atmosphères, les situations se retrouvent dans les vingt lithographies.  C'est le monde de Divine. Même si la diffusion publique de l'ouvrage dut attendre 1948, les lettrés de l'époque, probable destinataires de cet illustré, connaissaient déjà Jean Genet et son univers. Pour ceux qui auraient un doute, Jean Genet lui-même est représenté dans sa cellule, en train d'écrire Notre-Dame-des-Fleurs.


Cette phrase de Jean Genet de Notre-Dame-de-Fleurs : "Car mes livres seront-ils jamais autre chose qu'un prétexte à montrer un soldat vêtu d'azur, un ange et une être fraternels jouant aux dés et aux osselets dans une prison sombre ou claire ?" n'est-elle pas magnifiquement illustrée par cette lithographie ?


Pour finir sur les références à l'univers de Genet, tous ceux qui connaissent le magnifique "Chant d'amour" ne peuvent qu'être frappés de certains similitudes entres les deux mondes.


L'attribution des lithographies à Roland Caillaux est généralement admise. On sait malheureusement peu de choses sur cet illustrateur, ancien acteur de cinéma. Il appartenait au monde du Paris Gay qui gravitait autour de Jean Cocteau et Jean Genet dans les années 1940. On y retrouve aussi Jean Boullet, Maurice Sachs, François Sentein, etc. Cependant, aucune des biographies consacrées à ces personnalités ne cite Roland Caillaux.
Quelques informations glanées  :
" Peintre mystérieux, son atelier était situé rue Boulard, dans le XIVème.
Ce rentier, héritier de parents aisés, habitait rue de l'Ancienne Comédie.
Il a tourné un film dans le rôle d'un officier de spahis, et avait pour violon d'Ingres, le patin et le dessin.
Il a illustré les " 20 lithographies pour un livre que j'ai lu" de Jean Genet.
ANECDOTE : il se déplaçait à vélo et se rendait chez Jean COCTEAU, rue Montpensier, la pompe à vélo à la main, de peur d'être volé ! (François Sentein)"
(Source : Galerie le bonheur du jour)

Il était aussi acteur de cinéma. Sa filmographie :
- La galerie des monstres, 1924, de Jacques Catelain :
- Tire au flanc, 1928, de Jean Renoir : le sergent
- Figaro, 1929, de Tony Lekain et Gaston Ravel : Grippe-Soleil
- Le ruisseau, 1929, de René Hervil
- Soyons gais, 1930, d'Arthur Robison
- Le masque d'Hollywood, de Clarence G. Badger et John Daumery : Bing
- Baroud, 1932, de Rex Ingram et Alice Terry : André Duval - Sergent de Spahis
- Itto, 1934, de Jean Benoît-Lévy et Marie Epstein (co-director) : Lieutenant Jean Dumontier
(Source : IMDB)

Selon un site russe (cliquez-ici), il serait né vers 1900 et mort à Paris vers 1975. Il aurait aussi utilisé le pseudonyme de Roland Caipland.

Description de l'ouvrage

Vingt lithographies pour un livre que j'ai lu
Paris, 1945, in-4° (328 x 255 mm), [88] pp., 20 planches lithographique, couvertures à rabats imprimée en noir et orangé.



C'est un recueil de feuillets doubles libres, non numérotés. Les textes figurent sur la première page de chaque feuillet, les lithographies sur la troisième page. Les versos restent blancs.

Ce recueil a été imprimé à 115 exemplaires numérotés sur Vélin de Rives. Celui est le n° 80.





On retrouve la trace de quelques autres exemplaires :
- Jacques Desse a proposé un exemplaire avec un dessin original.
- Bibliothèque érotique Gérard Nordmann – 2ème partie (Paris, Christie's, 14 et 15/12/2006) : n° 52
- "Un enfer privé - Collection Sieglinde et Karl Ludwig Leonhardt", Paris, Pierre Bergé, 3/12/2009 : n° 6.
- Marcel Lamazerolles : n° 80

En revanche il n'y a aucun exemplaire dans les bibliothèques publiques en France, même à la Bibliothèque Nationale de France.

Cet ouvrage a été réédité par les Cahiers Gay Kitsh Camp, Question de Genre, n° 33, Lille, 1996. Les reproductions ne sont malheureusement pas à la hauteur de l'original, mais cette réédition contient une introduction intéressante de Patrick Cardon sur cet ouvrage, à laquelle nous avons emprunté certaines informations de ce message.

3 commentaires:

Anonyme a dit…

Je suis absolument émerveillée par l'ouvrage que vous présentez aujourd'hui. J'avais déjà aimé (et même plus que cela !) le film de Genet "Un Chant d'Amour" et j'avais pu découvrir ses beaux poèmes. Les lithographies de cet ouvrage sont à la fois très belles et très dérangeantes parce que le trait, le desssin des visages rappellent les illustrations des livres de la bibliothèque verte des années 60-70 (si si, vérifiez : les dessins sont très semblables).
Je suis particulièrement fascinée par l'image avec l'ange.
Et la préface de Genet livre une analyse très juste de ce qui, personnellement, m'attire dans cette découverte des textes :"On craint l'érotisme brutal et on l'espère".
J'ai la même impression avec les photographies : je suis bien plus attirée par celles qui laissent un peu de surprise, de découverte, même si cette découverte est finalement plus brutale que la simple image explicitement pornographique. J'aime beaucoup ce que vous avez écrit en introduisant l'ouvrage : ces images étaient rares, il fallait donc qu'elles soient à la hauteur de l'attente.

T.
Taniawas.here@laposte.net

Bibliothèque Gay a dit…

Merci pour votre chaleureux message.

Il ne me serait spontanément pas venu à l'esprit de comparer ces illustrations à celles de la Bibliothèque verte. Cela n'est pas totalement illogique. Les époques ont leur style. Le style Manga actuel ne permet-il pas d'illustrer aussi bien des bluettes romantiques que des mangas érotiques tant homosexuels qu'hétérosexuels.

A bientôt pour d'autres publications.

JM

Anonyme a dit…

C'est au contraire assez représentatif de ce qui se faisait à l'époque (années 1940), je trouve.

Le modelé, les poses et les cadrages, cela ressemble à ce que pouvait produire Suzanne Ballivet vers la même période, dans un contexte certes moins "homoérotisant"...