samedi 24 juillet 2010

Chants secrets, Jean Genet, 1945
"Le Condamné à Mort"

Amour viens sur ma bouche! Amour ouvre tes portes!
Traverse les couloirs, descends, marche léger,
Vole dans l'escalier, plus souple qu'un berger,
Plus soutenu par l'air qu'un vol de feuilles mortes.

Ô traverse les murs; s'il le faut marche au bord
Des toits, des océans; couvre-toi de lumière,
Use de la menace, use de la prière,
Mais viens, ô ma frégate une heure avant ma mort.



Alors qu'il est incarcéré à Fresnes pour des vols de livres, en septembre 1942, Jean Genet compose son premier poème, Le condamné à mort. Ce long poème en alexandrins est dédié : "à Maurice Pilorge, assassin de vingt ans" : "J'ai dédié ce poème à la mémoire de mon ami Maurice Pilorge dont le corps et le visage radieux hantent mes nuits sans sommeil. En esprit je revis avec lui les quarante derniers jours qu'il passa, les chaînes aux pieds et parfois aux poignets, dans la cellule des condamnés à mort de la prison de Saint-Brieuc. [...] Pour moi, qui l'ai connu et qui l'ai aimé, je veux ici, le plus doucement possible, tendrement, affirmer qu'il fut digne, par la double et unique splendeur de son âme et de son corps, d'avoir le bénéfice d'une telle mort."

Jean Genet fait imprimer le poème par un codétenu, typographe de son état, condamné pour fabrication de fausses cartes de rationnement. Ce premier tirage estimé à 100 exemplaires a été diffusé par Jean Genet auprès du cercle d'admirateurs qui commençaient à se former autour de lui : Jean Cocteau, François Sentein, etc.

En novembre 1943, Jean Genet fait la connaissance de Marc Barbezat, un industriel lyonnais qui publiait une revue littéraire L'Arbalète. C'est Olga Barbezat qui a fait connaître Genet à son mari, après avoir lu ce poème. Dès janvier 1944, Jean Genet propose à Marc Barbezat de publier Le condamné à mort, avec un autre poème inédit, Marche funèbre, sous le titre général de Chants secrets. Ce projet ne se concrétisera qu'en 1945. Auparavant, Marce Barbezat publie un chapitre de Notre-Dame-des-Fleurs dans sa revue. Il fait ensuite imprimer en mars 1945 Chants secrets à 402 exemplaires, dans la belle typographie aérée qui caractérise tous les ouvrages des éditions de L'Arbalète, en particulier la belle harmonie des impressions en rouge et noir. Marc Barbezat choisit un peintre et poète, Emile Picq, pour illustrer la couverture.



Le poème tout entier mériterait d'être cité. Il contient ce mélange propre à Jean Genet de fascination pour le mal et le crime et d'érotisation homosexuelle du corps de l'assassin qui devient objet de fantasme et d'amour : " le spectre d'un tueur à la lourde braguette".

Cependant, ne voir dans ce poème que cet alliage, devenu un peu banal, du crime et de l'érotisme, est une vision réductrice. C'est d'abord un très beau texte. La lecture en est envoutante. On y retrouve cette langue unique de Genet qui sait si bien combiner la pureté d'une langue parfois un peu précieuse avec la crudité et la liberté des scènes évoquées :

Élève-toi dans l'air de la lune ô ma gosse.
Viens couler dans ma bouche un peu du sperme lourd
Qui roule de ta gorge à tes dents, mon Amour,
Pour féconder enfin nos adorables noces.

Colle ton corps ravi contre le mien qui meurt
D'enculer la plus tendre et douce des fripouilles.
En soupesant charmé tes rondes, blondes couilles,
Mon vit de marbre noir t'enfile jusqu'au cœur.

Cette évocation crue voisine avec ce rêve poétique d'évasion et d'amour :

O viens mon beau soleil, ô viens ma nuit d'Espagne
Arrive dans mes yeux qui seront morts demain.
Arrive, ouvre ma porte, apporte-moi ta main,
Mène-moi loin d'ici battre notre campagne.

Le ciel peut s'éveiller, les étoiles fleurir,
Et les fleurs soupirer, et des prés l'herbe noire
Accueillir la rosée où le matin va boire,
Le clocher peut sonner: moi seul je vais mourir.

O viens mon ciel de rose, O ma corbeille blonde!
Visite dans sa nuit ton condamné à mort.
Arrache-toi la chair, tue, escalade, mords,
Mais viens! Pose ta joue contre ma tête ronde.

Nous n'avions pas fini de nous parler d'amour.
Nous n'avions pas fini de fumer nos gitanes.
On peut se demander pourquoi les Cours condamnent
Un assassin si beau qu'il fait pâlir le jour.

Autre extrait et illustration de la manière de Jean Genet : la fascination, en même temps religieuse et païenne, pour le bel adolescent, que le meurtre et le prochain châtiment auréolent d'une attraction devenue presque surnaturelle :

Et les vieux assassins se pressant pour le rite
Accroupis dan le soir tirent d'un bâton sec
Un peu de feu que vole, actif, le petit mec
Plus émouvant et pur qu'une émouvante bite.

Le bandit le plus dur, dans ses muscles polis
Se courbe de respect devant ce gamin frêle.
Monte la lune au ciel. S'apaise une querelle.
Bougent du drapeau noir les mystérieux plis.

T’enveloppent si fin, tes gestes de dentelle!
Une épaule appuyée au palmier rougissant
Tu fumes. La fumée en ta gorge descend
Tandis que les bagnards, en danse solennelle,

Graves, silencieux, à tour de rôle, enfant,
Vont prendre sur ta bouche une goutte embaumée,
Une goutte, pas deux, de la ronde fumée
Que leur coule ta langue. O frangin triomphant,

Cette richesse d'évocations, de sentiments, qui appartiennent traditionnellement à des registres différents, loin de former un ensemble hétéroclite, est au contraire d'une très grande unité, cimentée par cette langue unique qui en fait un seul et long poème à la gloire de la beauté et de la fascination des hommes.

Le deuxième poème, Marche funèbre est aussi consacré à Maurice Pilorge.

L'illustration de couverture donne un cachet particulier à cette édition. Elle est signée d'Emile Picq. Je n'ai malheureusement pas réussir à trouver beaucoup d'informations le concernant. Il était illustrateur, peintre et poète. Francis Ponge lui a consacré un article paru en mai 1944 dans l'Atelier contemporain au sein du recueil Le peintre à l'étude, Paris, Gallimard, NRF, 1948.
On trouve un seul livre de lui à la BNF :
Fièvre des souvenirs d'exil. Avec des dessins de l'auteur. Mystère joyeux. Sainte Cohorte. D'une ville perdue. Départ pour l'exil. Jardin du cri du coeur. La Forêt songe.
Paris, A. Henneuse, 1942, in-16, 105 p.

L'ensemble des poèmes de Jean Genet a été publié dans la collection Poésie/Gallimard :


Pour ceux qui veulent aller plus loin sur Jean Genet, une des biographies de référence est celle d'Edmund White.


Elle fourmille d'informations, précises et factuelles. La majorité des renseignements, très résumés, sur ces poèmes et cette édition en proviennent.

Enfin, je conseille ce coffret (DVD+CD+livret). Non seulement, il contient le film Un chant d'amour, qu'il est indispensable d'avoir vu pour tous ceux qui sont fascinés par l'univers de Genet, mais aussi des entretiens avec et sur Jean Genet. Le livret contient une reproduction du manuscrit du Condamné à mort


Une petite note personnelle

L'œuvre de Jean Genet, en particulier de Notre-Dame-des-Fleurs, été une grande découverte, j'irais presque jusqu'à dire une illumination, de mon adolescence. Avec d'autres œuvres littéraires, elle a contribué à la formation de ma conscience homosexuelle. Ce n'est pas tant l'aspect subversif (un tantinet éventé aujourd'hui), voire sulfureux, qui m'a enrichi, mais plutôt la fascination de Genet pour l'homme et l'amour homosexuel. Cette fascination ainsi exprimée à l'état brut, m'a aidé à comprendre et mieux vivre ma propre fascination, qui, aujourd'hui, trente ans après, reste inentamée ni amoindrie.

Le plus étonnant est que je viens de découvrir la poésie de Genet, en particulier ce poème, tout cela parce que j'ai d'abord été séduit par ce bel ouvrage, ce bel exemplaire. Lorsque je dis que l'amour des livres rejoint l'amour des garçons, c'est aussi que l'amour des livres me permet d'approfondir mon amour des hommes.

Description de l'ouvrage

Chants secrets
[Lyon], L'Arbalète, in-4° (284 x 192 mm), [1945], 45-[2] pp, couverture rempliée ornée d'une illustration.


Une petite particularité de cet ouvrage est que le nom de l'auteur, avec l'illustration, se trouve sur la première couverture, et le titre se trouve au quatrième de couverture :


Tirage 402 exemplaires :
- 400 exemplaires numérotés sur pur fil Lafuma, tous réservés aux souscripteurs numérotés de 1 à 400.
- 2 exemplaires sur vieux japon réimposés.


La BNF possède pas moins de 5 exemplaires, certains dans la réserve des livres rares :
RES. FOL-NFY-14, exemplaire de Pierre Leroy
RES 4-Z DON-220 (17), exemplaire de Alberto Magnelli (1888-1971), donné par Susi Magnelli
RES 4-Z PAB BIBL-43, don de Pierre-André Benoit, (1921-1993)
RES M- YE- 529

Dans les autres bibliothèques publiques en France (CCFr), je n'ai repéré qu'un seul exemplaire à la bibliothèque Jacques Doucet (n° 172).

Quelques liens

Sur ce site en espagnol, très bien fait, un message est consacré au poème Le condamné à mort, avec la transcription complète, en français, du poème :

Ce poème a été mis en musique et chanté par Hélène Martin :




Il a été aussi repris par Etienne Daho :


 

jeudi 1 juillet 2010

"Vingt lithographies pour un livre que j'ai lu", Jean Genet, Roland Caillaux, 1945

On a du mal à imaginer qu'il y a un peu plus de 70 ans, il était presque impossible de se procurer l'image très libre, autrement dit pornographique, de deux hommes faisant l'amour. Nous sommes maintenant tellement accoutumés à ce déferlement d'images érotiques que l'on peut à peine se mettre dans la peau de l'amateur qui avait la chance de pouvoir se procurer quelques images très crues où l'on pouvait voir des sexes en érection, des éjaculations, des sodomies,...



Cette même rareté était probablement un stimulant pour que ces images soient soignées et accompagnent de beaux textes. L'ouvrage que je présente aujourd'hui est en même temps une œuvre d'art, qui allie le texte, l'image et une belle typographie et présentation, avec une œuvre érotique dans laquelle on trouve l'image érotique à l'état brut.



Nous ne savons pas qui a été à l'origine de ce recueil imprimé en avril 1945, alors que la guerre était en train de se terminer. En regard de 19 poèmes et textes attribués à Jean Genet, Roland Caillaux a représenté des hommes, souvent un peu voyous, en train de faire l'amour, depuis l'approche, les préliminaires, les scènes de tendresse, jusqu'aux scènes d'érotisme, de jouissance, puis de repos.

On ne connait pas d'ouvrage antérieur à celui-ci qui soit aussi érotique. Si je voulais exprimer cela de façon savante, je dirais qu'il s'agit d'un incunable de la littérature homosexuelle illustrée (incunable : ouvrage imprimé datant des premières années de l'imprimerie (avant 1500), soit par extension, un ouvrage des premières années de l'imprimé homosexuel).

Ces lithographies, avec une sélection de poèmes :


Transparent,voyageur des vitres du hallier
Par la route du sang revenu dans ma bouche
Les doigts chargés de lune et le pas éveillé
J'entends battre le soir endormi sur ma couche.


Canaille oserez-vous me mordre une autre fois
Retenez que je suis le page du Monarque
Vous roulez sous ma main comme un flot sous ma barque
Votre houle me gonfle, ô ma caille des bois

Ma caille emmitouflée, écrasée sous mes doigts.






Morte. Morte étranglée. O fleur de nos contrées
Laissez couler vos pleurs sur ses hanches de houx
Mésanges vos nids bleus faites-les sur son cou
Et vous, mes nuits portez DIVINE la Dorée


La nuit rauque à vomir s'écorche à cette rive
Clichy de la Paresse et des mauvais sujets
Où sa bouche pincée la rencontre furtive
Oublie sa gorge blonde à d'autre bras de jais.




Les poèmes sont en général attribués à Jean Genet, mais il n'a jamais voulu en reconnaître la paternité. Pourtant, un certain nombre d'entre eux seront ensuite repris dans Parade, publié dans le recueil Poèmes, paru aux éditions de l'Arbalète en 1948. Les autres poèmes, jamais publiés ailleurs que dans cet ouvrage, peuvent être attribués à Jean Genet par le style et le thème. Dans la préface elle-même, on retrouve l'esprit du Jean Genet de cette époque :

On craint l'érotisme brutal et on l'espère. On ouvre ces pages et l'amour le plus tendre vous saisit le cœur, l'échauffe et le glace par ses banderolles funèbres.
La chair est triste. Malgré le luxe, la lumière des visages,des torses et des jambes, de la plus tragique douceur ces dessins sont endeuillés, dont il faut bien qu'ils soient nourris par le désespoir d'un peintre au talent désolé. Cette mystérieuse expression, à fleur du trait, d'un mal profond chez l'artiste même devait me toucher. Pour la première fois nous sommes en face de dessins qui nous apprennent encore, par les regards en coulisses, la grâce un peu molle d'une mèche plutôt que d'une boucle, et le velouté même des ombres, le tal de ces enfants, dont l'artiste s'est servi pour avouer avec pudeur le sentiment le moins avouable de ce monde détestable de l'inversion : la tendresse.
Du moindre geste du doigt retroussant une boucle, du choc délicat d'un genou contre un autre genou, d'un sourire dont je suis gratifié, déferlent des flots de tendresse certes, mais aussi la plus désespérante douceur. L'artiste le plus grave sous une apparente frivolité nous apprend la tristesse de ces amours et, surtout, la tristesse de la douceur et de la tendresse mêmes. Enfin, par un prodige que seule peut réussir une nature profondément tragique, il nous montre la blessure de ces corps, malgré leur beauté, leur force et leur glorieuse impudeur. Leur beauté même est cette blessure qui chante l'amour. La tendresse de ces gosses, c'est le merveilleux ulcère sur la face, qui révèle les plus étranges maladies de l'artiste. Ce par quoi nous l'aimons de tant aimer.

Au-delà de ces débats d'attribution, nous sommes bien dans l'univers de Jean Genet. En 1943, paraissait clandestinement Notre-Dame-des-Fleurs. Les personnages, les atmosphères, les situations se retrouvent dans les vingt lithographies.  C'est le monde de Divine. Même si la diffusion publique de l'ouvrage dut attendre 1948, les lettrés de l'époque, probable destinataires de cet illustré, connaissaient déjà Jean Genet et son univers. Pour ceux qui auraient un doute, Jean Genet lui-même est représenté dans sa cellule, en train d'écrire Notre-Dame-des-Fleurs.


Cette phrase de Jean Genet de Notre-Dame-de-Fleurs : "Car mes livres seront-ils jamais autre chose qu'un prétexte à montrer un soldat vêtu d'azur, un ange et une être fraternels jouant aux dés et aux osselets dans une prison sombre ou claire ?" n'est-elle pas magnifiquement illustrée par cette lithographie ?


Pour finir sur les références à l'univers de Genet, tous ceux qui connaissent le magnifique "Chant d'amour" ne peuvent qu'être frappés de certains similitudes entres les deux mondes.


L'attribution des lithographies à Roland Caillaux est généralement admise. On sait malheureusement peu de choses sur cet illustrateur, ancien acteur de cinéma. Il appartenait au monde du Paris Gay qui gravitait autour de Jean Cocteau et Jean Genet dans les années 1940. On y retrouve aussi Jean Boullet, Maurice Sachs, François Sentein, etc. Cependant, aucune des biographies consacrées à ces personnalités ne cite Roland Caillaux.
Quelques informations glanées  :
" Peintre mystérieux, son atelier était situé rue Boulard, dans le XIVème.
Ce rentier, héritier de parents aisés, habitait rue de l'Ancienne Comédie.
Il a tourné un film dans le rôle d'un officier de spahis, et avait pour violon d'Ingres, le patin et le dessin.
Il a illustré les " 20 lithographies pour un livre que j'ai lu" de Jean Genet.
ANECDOTE : il se déplaçait à vélo et se rendait chez Jean COCTEAU, rue Montpensier, la pompe à vélo à la main, de peur d'être volé ! (François Sentein)"
(Source : Galerie le bonheur du jour)

Il était aussi acteur de cinéma. Sa filmographie :
- La galerie des monstres, 1924, de Jacques Catelain :
- Tire au flanc, 1928, de Jean Renoir : le sergent
- Figaro, 1929, de Tony Lekain et Gaston Ravel : Grippe-Soleil
- Le ruisseau, 1929, de René Hervil
- Soyons gais, 1930, d'Arthur Robison
- Le masque d'Hollywood, de Clarence G. Badger et John Daumery : Bing
- Baroud, 1932, de Rex Ingram et Alice Terry : André Duval - Sergent de Spahis
- Itto, 1934, de Jean Benoît-Lévy et Marie Epstein (co-director) : Lieutenant Jean Dumontier
(Source : IMDB)

Selon un site russe (cliquez-ici), il serait né vers 1900 et mort à Paris vers 1975. Il aurait aussi utilisé le pseudonyme de Roland Caipland.

Description de l'ouvrage

Vingt lithographies pour un livre que j'ai lu
Paris, 1945, in-4° (328 x 255 mm), [88] pp., 20 planches lithographique, couvertures à rabats imprimée en noir et orangé.



C'est un recueil de feuillets doubles libres, non numérotés. Les textes figurent sur la première page de chaque feuillet, les lithographies sur la troisième page. Les versos restent blancs.

Ce recueil a été imprimé à 115 exemplaires numérotés sur Vélin de Rives. Celui est le n° 80.





On retrouve la trace de quelques autres exemplaires :
- Jacques Desse a proposé un exemplaire avec un dessin original.
- Bibliothèque érotique Gérard Nordmann – 2ème partie (Paris, Christie's, 14 et 15/12/2006) : n° 52
- "Un enfer privé - Collection Sieglinde et Karl Ludwig Leonhardt", Paris, Pierre Bergé, 3/12/2009 : n° 6.
- Marcel Lamazerolles : n° 80

En revanche il n'y a aucun exemplaire dans les bibliothèques publiques en France, même à la Bibliothèque Nationale de France.

Cet ouvrage a été réédité par les Cahiers Gay Kitsh Camp, Question de Genre, n° 33, Lille, 1996. Les reproductions ne sont malheureusement pas à la hauteur de l'original, mais cette réédition contient une introduction intéressante de Patrick Cardon sur cet ouvrage, à laquelle nous avons emprunté certaines informations de ce message.

samedi 19 juin 2010

Une œuvre de jeunesse de Picasso

Une œuvre de jeunesse de Picasso vient d'être vendue à Paris. Cette toile peinte recto et verso représente deux nus masculins peints vers 1895 et 1897, alors que Picasso n'a que 14/16 ans.

Je vous laisse apprécier :

mardi 25 mai 2010

La feuille repliée, William Maxwell, 1945

Cette image me servira d'introduction à ce roman américain de 1945, que je viens de découvrir.


Je vous laisse lire ce beau texte :
" Lymie et lui étaient toujours les premiers à monter dans le dortoir. Dans le grand lit glacé ils se serraient l'un contre l'autre, frissonnant comme des petits chiens, jusqu'à ce que la chaleur de leurs corps commençât à pénétrer la flanelle de leurs pyjamas et leurs grosses robes de chambre de laine. Lymie dormait sur le côté droit et Spud se pelotonnait contre lui, les poings au creux de ses reins. Au bout de cinq minutes tout le lit était chaud et Spud dormait profondément. Lymie s'endormait moins vite d'habitude. Il restait allongé, détendu et somnolent, conscient du froid à l'extérieur des couvertures et de la chaleur qui lui venait de Spud, et l'odeur de Spud qui n'était pas une odeur de sueur ou de corps négligé, qui ne ressemblait à l'odeur de personne. Alors, il avançait le pied droit jusqu'à ce que la plante entrât en contact avec les orteils nus de Spud, et prenant appui sur cette réalité, il s'élançait sans crainte dans les ténèbres, là où il n'était plus question de partage."

La feuille repliée, de William Maxwell, paru en 1945 aux Etats-Unis et traduit et publié en France en 1948.


Ce beau roman, presque inconnu en France, raconte les quelques années entre la fin de l'adolescence et le début de l'âge adulte de 3 jeunes américains dans les années 1930. Lymie, le "maigrichon", à la poitrine plate, Spud, le jeune américain sportif, au corps athlétique et Sally, la jeune fille autour de laquelle se noue tous les conflits sentimentaux et, je pense, érotiques entre ces 3 êtres. Lymie aime et admire Supd. Il veut vivre une amitié fusionnelle et exclusive avec Spud, qui représente tout ce à quoi il aspire secrètement. Spud s'attache à Lymie, qui le sert et l'admire. Peut-être est-il un peu envieux de ses talents ? Sally cristallise leur relation, par personne interposée. Spud l'aime, mais il croit que Lymie l'aime aussi. En réalité, Lymie trouve en elle un réconfort maternel qu'il a perdu avec la mort de sa mère. Peut-être aussi qu'il recherche son amitié parce qu'elle lui sert de lien avec Spud. En l'aimant à sa façon s'est aussi pour lui une façon encore d'aimer Spud. Le malentendu s'installe. Spud est jaloux. Tout de dénoue, mais l'adolescence se termine.

Pour le lecteur moderne, cette relation entre Spud et Lymie ne peut qu'être une amitié homosexuelle. Faut-il suivre la traducteur, Maurice-Edgar Condreau, lorsque il affirme dans la préface, conscient de cette ambiguïté : " Le drame qui se joue ente Lymie, Spud et Sally n'est pas spécial à l'Université d'Illinois. C'est un drame de tous les lieux et de tous les temps, le drame des êtres jeunes malhabiles à percer les secrets de leurs cœurs. Sans doute quelques lecteurs trouveront-ils que Spud et Lymie sont d'une étrange naïveté. Ils douteront plus sûrement encore de l'innocence de leurs relations et seront tentés de voir dans La Feuille repliée la présentation d'un cas d'homosexualité. Ils seront dans l'erreur. A aucun moment de leur intimité les deux amis ne soupçonnent que leur attachement pourrait avoir des sources dont la seule pensée les emplirait d'horreur. Ils s'aiment avec l'ingénuité de garçons que les mystères du subconscient n'ont jamais inquiétés, et quand, dans le dortoir glacé, ils dorment, au vu et au su de tous leurs camarades, dans les bras l'un de l'autre, c'est sans plus de perversité que l'enfant qui, le soir, insiste pour coucher avec l'ours en peluche objet de son adoration. Aujourd'hui, avec la vulgarisation du freudisme, la liberté croissante des écrits et des conversations, la hardiesse des plaisanteries de caserne échangées de l'Atlantique au Pacifique pendant la guerre, tant de candeur seraient fort improbable, mais à l'époque où se déroule la belle histoire d'amour qu'est La Feuille repliée (et dans une petite ville du Middle West américain) les tabous redoutables n'avaient pas encore adouci la sévérité de leurs prohibitions. Il fallait donc, pour que la tragédie eût l'accent de la vérité, qu'elle nous fût reproduite telle que les acteurs l'avaient jouée. Or, à leurs yeux, il ne pouvait être question d'anomalie sexuelle, bien que sans doute ils en connussent l'existence sans entrevoir jamais la possibilité qu'ils pussent un jour en être les victimes."

Malgré tout, je suis enclin à le suivre. L'histoire des relations d'amitié entre hommes a déjà démontré qu'en des temps pas si anciens, on pouvait vivre une amitié entre hommes, non sans tendresse, sans que l'on puisse parler d'homosexualité. Peut-être est-ce notre goût immodéré pour les classifications exclusives qui nous empêche de penser l'amitié entre hommes autrement que comme une forme d'homosexualité plus ou moins consciente, dès lors qu'elle prend un caractère exclusif et presque physique.

Dans un essai fondamental sur l'histoire littéraire de l'homosexualité dans le roman américain : Comme un frère, comme un amant, paru en 1976, Georges-Michel Sarotte classe ce roman dans la catégorie Les "amitiés particulières" d'adolescents, le qualifiant de "L'Amitié trouble dans la Réalité américaine : le rapport accepté." (pp. 48-49). Il le situe dans la lignée directe des ouvrages d'Hermann Melville, en particulier Pierre et les ambiguïtés.


A titre très personnel, ce roman de la fascination de "a thin, flat-chested boy" pour un garçon au corps qui exprime la plénitude et la beauté ne pouvait pas me laisser indifférent.

Description de l'ouvrage

William Maxwell
La Feuille repliée (The Folded Leaf)
traduit de l'anglais par Maurice Edgar Coindreau
Paris, Gallimard, 1948, in-8°,  XIX-[3]-230-[4] pp.



Je remercie le site "Another Country", qui nous met à disposition des photos parmi lesquelles je n'ai pas eu de mal à en trouver une qui me semble illustrer idéalement ce message.

Depuis la parution du message (mai 2010),  j'ai acheté un exemplaire du tirage de tête (n° 61/110 vélin pur fil Lafuma), avec une belle couverture grise, de la collection "Du monde entier", n° LXIII, que j'ai utilisée pour illustrer le message ci-dessus. Elle est plus belle que la couverture de l'édition courante :


L'exemplaire est aussi relié en demi chagrin bleu (dos passé).



Mise à jour mars 2016.

jeudi 13 mai 2010

"Les garçons", Henry de Montherlant, 1973

C'est un ouvrage un peu oublié que je souhaite présenter aujourd'hui.



En 1969, Henry de Montherlant publiait Les garçons, une des ses œuvres majeures. Plusieurs fois travaillées, il attendit la fin de sa vie pour terminer et publier ces pages évocatrices des amours collégiennes. Et pourtant, de nombreux passage ont été retirés de la première édition de 1969. Je ne vais pas analyser le livre, ni en donner un résumé. Je vous renvoie à ces quelques pages, qui pourront satisfaire votre curiosité :
Un bon résumé : albertportail.info
Une évocation plus personnelle : culture-et-debats.over-blog.com
Pour une histoire de l'œuvre : www.montherlant.be



Un an après sa mort en 1972 parait enfin la version complète, sans les passages expurgés. C'est un grand ouvrage, imprimé sur beau papier et magnifiquement illustré par Edouard Mac Avoy de 46 dessins reproduits en pleine page dans l'ouvrage. La majorité (30) est en noir et blanc, mais 16 sont en couleurs. Edouard Mac Avoy (1905-1991) est un célèbre portraitiste dont on connaît les portraits de Picasso, Dali,etc. (voir son site officiel : Edouard Mac Avoy). Il est très habile pour donner vie aux différents personnages de l'œuvre de Montherlant. Parmi les 46 planches, j'en ai sélectionné 8 qui illustrent plus particulièrement la "protection" :






Pour ma part, j'apprécie ces portraits un peu secs et dépouillés, mais en même temps évocateurs et retenus.

Comme Elie Grekoff (voir la reproduction de ses dessins très homoérotique illustrant le Tirésias de Jouhandeau) ou Pierre-Yves Trémois (dont j'aurai l'occasion de parler), Edouard Mac Avoy appartient à cette famille d'artistes dont la plus grande partie de l'œuvre (et la renommée) est très loin de l'univers homosexuel, et qui savent pourtant rendre comme nul autre pareil, la beauté masculine et même la beauté de l'amour entre hommes. Grâce leur en soit rendu.

Quant au livre lui-même, je me suis surpris à l'apprécier. Je pensais être ennuyé par cet évocation de l'univers désuet des collèges catholiques (on retrouvait encore un peu de cet atmosphère lors de mon passage dans un collège catholique à la fin des années 70). En réalité, je me suis attaché à ce personnage d'Alban de Bricoule. J'ai aimé son idéalisme moral, cet esprit de redresseur de torts que l'on trouve souvent à l'adolescence. C'est d'ailleurs l'occasion de rappeler que ce livre est exempt de l'atmosphère de péché, de culpabilité et de moralisme que l'on trouve beaucoup dans la littérature homosexuelle des années 50 (voir Jean-Paul, de Marcel Guersant ou Les amitiés particulières de Peyrefitte). Il y a un grande liberté de ton et de pensée dans l'évocation des personnages : le portrait sans concession, et plutôt malveillant, de la mère, le personnage tout en ambiguïté, mélange de rouerie et de naïveté, de l'abbé de Pradts, prêtre sans foi qui allie le respect des conventions avec une grande pratique de la liberté intérieure, etc.On sent que ce livre très retenu est aussi très personnel. Doit-on y voir une forme de testament, celui d'un vieil homme qui retrouve son adolescence, toute d'intégrité et de bravoure (voir les évocations de la corrida, omniprésente dans ce livre).

Le livre est actuellement disponible dans le collection Folio.


Quelle fut pas ma surprise de m'apercevoir que cette édition courante ne contient pas les passages ajoutés dans l'édition de 1973. Pourtant, ces passages, qui éclairent bien le propos du texte qui reste sans cela beaucoup trop allusif, me semblent bien gardés la modération de propos qui est le ton de l'ouvrage. Peut-être que leur contenu un peu plus explicite sur les mœurs garçonnières (la fameuse "protection") est encore trop scandaleux. Pour ceux qui veulent lire l'ouvrage en édition intégrale, il ne leur reste qu'à trouver cette édition ou celle de la Pléiade parue en 1982.

Description de l'ouvrage

Henry de Montherlant
Les garçons
[Paris], Gallimard, [1973], in-4° (280 x 206 mm), 549-[3] pp., 46 planches hors texte dont 30 planches en noir et blanc et 16 planches en couleurs, sous couverture rempliée de couleur rose.


Tirage de 3150 exemplaires sur vergé chiffon ivoire des Papeteries de Lana, dont 3000 exemplaires numérotés de 1 à 3000 et 150 exemplaires hors commerce numérotés de 3001 à 3150.

Malgré ce tirage en grand nombre, c'est un ouvrage peu courant.