samedi 29 août 2009

Ernest Hébert

Ce n'est pas de livres, ni de bibliophilie dont je souhaite vous parler aujourd'hui, au moment de reprendre mon activité. J'ai découvert cet été un peintre grenoblois, Ernest Hébert (1817-1908) qui a partagé son activité entre l'Italie (il a été directeur de la Villa Médicis deux fois en 1867-1873 et 1885-1890), Paris (il avait un atelier au 55 boulevard de Rochechouart) et La Tronche, près de Grenoble, où il possédait une belle propriété qui est aujourd'hui le Musée Hébert.

A la découverte de ce peintre, j'ai été "attrapé" par trois peintures. La première est une composition néo-classique, dans l'esprit de David et d'Ingres : La coupe de Joseph retrouvée dans le sac de Benjalin.

Ce tableau lui a permis de remporter le prix de Rome en 1839 et de faire une séjour de 5 ans à la villa Médicis à Rome (1840-1845), sous le directorat d'Ingres.

Je vous laisse admirer ces deux hommes, à des âges différents de la vie.



Un des devoirs du pensionnaire de la villa Médicis était de réaliser des travaux appelés envois. Décidément, notre peintre se sentait toujours inspiré par le corps masculin, dans ces deux représentations d'esclave :

Un esclave médite sur le tombeau d'un citoyen (1841) :


Esclave endormi sous le portique d'un temple (1842) :


Ensuite, son œuvre a pris une autre direction et le corps masculin, et plus généralement les hommes, son absents de sa peinture.

Pour finir, un portrait du peintre adolescent (16 ans) par Benjamin Rolland :


Pour ceux qui veulent aller plus loin sur ce peintre aujourd'hui un peu délaissé, il y a qu'une courte notice wkipédia : Ernest_Hébert et le site du Musée Hébert à la Tronche. Sinon, il faut se reporter à sa biographie, sous la direction de Laurence Huault-Nesme, publiée par le Musée Hébert : Ernest Hébert, entre Romantisme et Symbolisme, 2003.

samedi 25 juillet 2009

"Pédérastie active", de P. D. Rast

L'ouvrage de ce jour est particulièrement rare. Il a paru sous le pseudonyme de P. D. Rast en 1907.


C'est un récit érotique où l'auteur raconte ses propres exploits sexuels avec des jeunes gens. Il donne aussi la parole à certains de ses partenaires, prétexte à raconter leurs initiations aux amours masculines, mais aussi aux amours féminines. Le ton est très libre, voire très cru. La première partie est consacrée aux "amours" de l'auteur avec le jeune Albert "ce petit cochon de quinze ans". La deuxième partie est le récit par lui-même de la vie sexuelle de Thomas, frère d'Albert. Ce récit est l'occasion de décrire l'initiation sexuelle, tant avec des hommes qu'avec des femmes, d'une jeune garçon d'un milieu populaire à la campagne.

L'auteur associe volontiers un style un peu précieux et apprêté à une très grande liberté de ton. Par exemple (p. 30) : "le centre des plaisirs vénériens, certaine protubérance qui, en vertu de la communication des idiomes, produit en moi son immédiate répercussion. Cette protubérance, ai-je besoin de le dire, c'était la bite d'Albert".

L'introduction est un hymne aux amours masculines. Elle commence par : "Ce volume, des plus intéressants, a sa place dans toutes les bibliothèques : l'instituteur le donnera en prix à ses jeunes élèves; le curé en fera sa récompense du catéchisme de première communion." L'ouvrage reproduit un schéma homosexuel très classique à l'époque : un homme aisé, de bonne éducation, vit ses relations homosexuelles avec des jeunes garçons de milieu populaire.

Ce texte a été réédité dans la collection des
Cahiers Gai Kitsch Camp, n° 18, 1993, choix et présentation Patrick Cardon, avec 2 hors textes de Paul-Emile Bécat.

Dans son introduction, P. Cardon met bien en évidence que cet ouvrage décrit une sexualité populaire "proche de la nature" : "la vie sexuelle du prolétariat des campagnes".; monde où les frontières entre homosexualité et hétérosexualité n'étaient pas figées et étiquetées, mais où, on contraire "on aime les femmes mais on a du plaisir avec les hommes".


En notes page 133 et la dernière page, p. 163, l'auteur annonce un 2ème volume à paraître prochainement (deux ou trois mois après celui-ci). Il n'existe pas à la BNF d'autres ouvrages de cet auteur. Faut-il le rapprocher de
Pédérastie passive, mémoire d'un enculé, de L. B., paru vers 1911 ? P. Cardon, qui a aussi réédité ce dernier ouvrage dans la collection Cahiers Gai Kitsch Camp, n° 20, ne le pense pas. Il relève une grande différence de style et de mise en scène. Si elle existe, cette suite n'a donc pas été trouvée.


Description de l'ouvrage

London-Paris, Société des bibliophiles, 1907, in-8° (200 x 130 mm), 163 pp, couvertures muettes rempliées.

Imprimé sur un beau papier vergé, probablement des papèteries d'Arches. La typographie est soignée. Le texte est orné d'un encadrement de rinceaux rouges.


Le prix de l'ouvrage était 50 frcs (indiqué au dos du livre), ce qui représente 160 € (1 050 Frcs) de 2002, soit plus cher que le prix auquel je l'ai acheté à cette date : 115 €.

Dans les bibliothèques publiques, il n'existe qu'un seul exemplaire à la BNF : Enfer-1232.

samedi 4 juillet 2009

"Manuel d'érotologie classique (De Figuris Veneris)", de F.-K. Forberg, illustré par Paul Avril

L'ouvrage que je présente n'est pas à proprement parler une étude sur l'homosexualité masculine, mais une part importante lui est consacrée, d'une façon que je trouve favorable et, d'un certain point de vue, plaisante.


Friedrich-Karl Forberg (1770-1848), philosophe allemand, s'est détourné de la philosophie pour se consacrer à l'édition d'un recueil de textes érotiques du XVe siècle, l’
Hermaphroditus, par Antonio Beccadelli, dit « Le Palermitain ». Il a souhaité accompagné cette réédition d'un corpus de notes permettant d'illustrer et d'éclairer le sens des mots latins et grecs. Pour cela, il a compilé plus de 150 ouvrages et retenu 500 extraits. L'objet est de "donner quelques satisfactions aux exigences de ceux que souvent embarrassent" les termes et expressions érotiques latines et grecques. C'est donc un travail philologique, qu'il présente en respectant les règles de l'érudition universitaire, qui a paru en 1824 à Cobourg. L'ouvrage se présente en deux parties : la traduction de l'Hermaphroditus, suivie des notes explicatives sous le titre d'Apophoreta.

Alcide Bonneau entreprit de traduire la deuxième partie en 1882 et le fit publier par Isidore Liseux sous le titre :
Manuel d’Érotologie classique (De figuris Veneris). Texte latin et traduction littérale par le traducteur des Dialogues de Luisa Sigea Alcide Bonneau. Paris : Isidore Liseux, 1882. 2 vol. in-8°, XVI-240 pp. et [2]-240 p. (Musée secret du Bibliophile, N° 3). Tiré à 100 exemplaires.

Le contenu de l'ouvrage est le suivant :
Chapitre Ier. De la futution. Il s'agit de "l'œuvre qui s'accomplit au moyen de la mentule introduite dans la vulve".
Chapitre II. De la pédication. "Maintenant parlons d'un autre genre de plaisir : celui que prend la mentule au moyen de l'anus".
Chapitre III. De l'irrumation. "Mettre dans la bouche le membre en érection s'appelle irrumer."
Chapitre IV. De la masturbation.
Chapitre V. Des cunnilinges.
Chapitre VI. Des tribades.
Chapitre VII. Du coït avec les bêtes.
Chapitre VIII. Des postures spintriennes. "Il arrive pourtant que plus de deux personnes, trois et même davantage, peuvent jouir ensemble; c'est ce que nous appelons, d'après Tibère, le genre spintrien".
Enumération des postures érotiques. 90 postures !

C'est dans le chapitre
De la pédication que Forberg décrit les différentes formes de jouissances homosexuelles. Passant rapidement sur le rôle actif, dont le plaisir est "facilement compréhensible", il s'interroge sur le plaisir passif, avouant : "c'est plus difficile à comprendre, du moins à ma faible intelligence, car je suis tout à fait étranger aux pratiques de ce genre."...
Cependant, fidèle à sa méthode, il rapporte de nombreux extraits de textes anciens (latins et grecs) tendant à démontrer que le rôle passif est aussi source de plaisir. Ce qui frappe dans cet ouvrage est le ton détaché, où toute considération morale est absente. Cela en fait donc un des premiers textes qui s'intéresse au plaisir homosexuel, dans une conception presque scientifique, avec le charme supplémentaire des textes anciens dont Forberg relève lui même "la simplicité libre et les plaisanteries pleines de sel des Anciens". Pour finir, dans son introduction, il se défend d'avoir voulu écrire cet ouvrage pour faire part du "résultat d'expériences personnelles", voire "d'essais nouvellement tentés", puisque, il se décrit comme "plongé tout entier dans les livres, nous ne sortons pas des livres; à peine fréquentons-nous les hommes"...

Une nouvelle édition de ce texte a été donnée en 1906 par Charles Hirsch avec un frontispice et 19 gravures d'après des dessins de Paul Avril. Je viens d'acheter un tirage à part des gravures, en couleurs. Chaque gravure est accompagnée d'une serpente qui porte un extrait du texte qu'elle illustre. Le frontispice présente un portrait de Forberg, accompagné d'une femme nue et d'un faune "en splendeur".


Ensuite, les trois gravures représentant des scènes homosexuelles masculines sont, avec le texte qu'elles illustrent :

Planche VII :
"Il perdit, durant sa navigation sur le Nil, son cher Antinoüs, dont il pleura la mort comme une femme. Divers bruits courent sur cet Antinoüs, les uns affirmant qu'il s'était dévoué pour Adrien, les autres s'en référant à ce qu'indiquent sa beauté de formes et le plaisir excessif qu'Adrien éprouvait près de lui."
Spartien,
Adrien (chap. 14).

Planche VIII :
Platon, dans le
Banquet fait intervenir Alcibiade, qui se souvient, pour me servir des expressions de Cornélius Népos, "d'avoir passé une nuit avec Socrate".
Platon,
Alcibiade (chap. 2).

On remarquera au deuxième plan la fontaine aux deux jets convergents...

Planche XVIII :
"Dans sa retraite de Caprée, il imagina même d'avoir une sellaria, théâtre de ses secrètes débauches, dans laquelle des groupes choisis de jeunes filles et d'exolètes, inventeurs d'accouplements monstrueux, et qu'il appelait des spintries, formant entre eux une triple chaine, se souillaient mutuellement devant lui, pour ranimer par ce spectacle ses désirs languissants."
Suétone,
Tibère (chap. 43).


Il faut se reporter au chapitre sur la pédication pour savoir ce qu'est un exolète : il s'agit d'un homme adulte qui se fait "pédiquer", ce qu'il appelle aussi le patient.


Description des ouvrages et des exemplaires :

L'exemplaire que je possède est une réédition de 1932, tiré à 500 exemplaires réservés pour les souscripteurs sur un beau papier vergé :
Manuel d'érotologie classique (De figuris Veneris). Texte intégral traduit du latin par Alcide Bonneau
Paris, Imprimé pour René Bonnel, 1932, in-8° (230 x 142 mm), 223-[2] pp, couvertures rempliées.


René Bonnel a donné trois rééditions de ce texte, en 1931, 1932 (cette édition) et 1933. L'édition de 1932 est inconnue du CCFr.

Pour les illustrations, la description est la suivante :
Suite complète de Vingt Gravures en Taille-douce pour illustrer le Manuel d'érotologie classique de J.-K. Forberg.
Paris, s.n., 1906, vingt gravures en couleurs (212 x 281 mm), chacune accompagnée d'une serpente avec légende, le tout dans une chemise aux plats cartonnés. La couverture porte le titre.



Sur Frierich-Karl Forberg, on peut consulter utilement la notice Wikipedia, très complète, qui reprend des informations d'Alcide Bonneau.
Autres notice Wikipédia :
Alcide Bonneau
Paul Avril

dimanche 10 mai 2009

"Les funérailles d'Adonis", Marcel Jouhandeau, 1948

Nouveau texte de Marcel Jouhandeau : une nouvelle pleine de sensibilité sur l'hommage rendu par un homme solitaire à un jeune homme de 20 ans.


Cet homme, le baron de Taillefer, mystérieusement disparu alors qu'il avait 16 ans, revient au château de famille, provoquant la curiosité de tout le village. En 1914, au début de la guerre, il reçoit plusieurs fois un jeune militaire d'à peine 20 ans : "on prêtait volontiers au couple éphémère qu'ils formaient si intime, allègre un moment, de si près menacé, je ne sais quel charme".

Quant ce jeune homme, le narrateur voit : "le rythme léger du pas de l'éphèbe, sa sveltesse, la beauté d'un profil aussitôt perdu, la grâce d'un geste évanoui".

Le jeune home meurt et ses funérailles voient accourir tous les corps constitués et les notabilités locales, en hommage à la notoriété du baron, malgré l'énigme qui entoure cet homme et le décédé. Seul le narrateur voit la vérité : "je ne crus plus du tout assister à une messe, mais dans un pays lointain, à une époque incertaine, au funérailles mêmes d'Adonis". Et le narrateur de remarquer : "Faire servir ainsi tout un monde à l'apothéose de ce qu'il ignore ou réprouve, quel dessein digne du Diable !"

On sent toute la jubilation de Jouhandeau, se délectant du "scandale" des mœurs réprouvés dans ce petit monde confiné de la province et de sa bourgeoisie. Et quel plaisir de penser que tous ces bourgeois se sentent obligés de participer aux funérailles d'un beau jeune homme aimé ! On l'imagine en rire sous cape.

Ce texte a été publié par Jean-Gabriel Daragnès, qui l'a illustré de deux eaux-fortes.




Cette nouvelle a aussi été publiée dans la revue de la NRF de mai 1953. Elle a été reprise dans un recueil de contes :
Contes d'enfer
Paris, Gallimard, [1955], 217 pp.
qui contient 3 contes :
- Ximénès Malinjoude
- Don Juan
- Les funérailles d'Adonis

Adonis, fils de Myrrha et de son propre père, Cinyras, roi de Paphos, à Chypre est célèbre pour sa beauté.

Marcel Jouhandeau a semé son texte d'allusion. Il cite Anacréon, poète grec, qui a vécu au VIe siècle avant J.-C. Tous ses poèmes chantaient le vin et surtout l'amour. Il aussi bien chanté l'amour des femmes que celui des hommes. Théocrite, dans ses épigrammes, le présente comme homosexuel. Hérodote le confirme dans son Enquête et Pausanias en fait de même dans sa Description de Grèce. Ces quelques vers pourraient nous le confirmer :
"Sur tes cuisses charmantes, sur tes cuisses incendiaires
Place un membre délicat qui aspire déjà à l'amour
O garçon au regard de Vierge je suis fou de toi et tu ne me vois pas
Ne sais-tu donc pas que dans ta main c'est mon cœur entier qui frémit ?"



Description de l'ouvrage et de l'exemplaire

Les funérailles d'Adonis
Paris, L'originale, s.d. (1948), in-8° (238r x 184 mm), 29-[7] pp, deux eaux-fortes dans le texte.

La description de l'ouvrage est la suivante :
- 2 feuillets blancs (inclus dans la pagination)
- Faux-titre (p. 5)
- Une gravure sur cuivre à pleine page en frontispice, avec serpente (p. 6)
- Titre (p. 7)
- Page blanche (p. 8)
- Texte, avec une gravure sur cuivre au début du texte (p. 9). Le texte couvre les pages 9 à 29.
- Page blanche (p. 30, non chiffrée)
- Justification du tirage (p. 31, non chiffrée)
- Une page et 2 feuillets blancs (pp. 32 à 36, non chiffrées)



Tirage : 70 exemplaires numérotés :
- 10 exemplaires sur vélin pur fil d'Arches, de 1 à 10, avec suite des gravures sur papier ancien
- 60 exemplaires sur vélin de Rives, de 11 à 70
Quelques exemplaires de collaborateurs, tous signés par l'éditeur.
Cet exemplaire est le n° 18

L'impression est datée du 15 décembre 1948.

La justification porte un dessin, où l'on peut reconnaître les initiales J.G. D, dans un cœur (le cœur fleuri) avec la devise : "Insita Cruce Cor Floret". L'éditeur de cet ouvrage est Jean-Gabriel Daragnès lui-même.

Exemplaire relié par René Desmules :
Demi box noir à bandes, dos lisse, tranche de tête dorée.

René Desmules a exercé de 1941 à 1975. Il était considéré comme l'un des plus habiles relieurs de son temps. Il travailla à façon pour les plus grands décorateurs : Rose Adler, Anthoine-Legrain, Paul Bonet, Creuzevault, Madeleine Gras, Georges Leroux.
"René Desmules was born in 1909 and was apprenticed first to Noulhac and then to Maylander and went on to work for Pierre-Legrain, Gruel and Marot-Rodde. He established his own bindery in 1941 and was a favourite forwarder for designers including Rose Adler, Anthoine-Legrain, Paul Bonet, Bonfils, Creuzevault, Madelaine Gras, Georges Leroux, Thérèse Moncey and Pierre-Lucien Martin. He carried on working until 1975 and died in 1978."

Quelques liens :
Jean-Gabriel Daragnès
Adonis

samedi 18 avril 2009

"L'Ecole des Garçons", de Marcel Jouhandeau, 1953

Roman épistolaire sur l'amour entre Marcel Jouhandeau et Robert C.



Robert Coquet, militaire, clarinettiste dans l'orchestre du Train, né à Troyes en 1928, rencontre Marcel Jouhandeau et Elise dans le train d'Avignon en avril 1948. Commence alors une histoire d'amour entre cet homme de 60 ans et ce jeune homme de 20 ans. De l'aveu de Marcel Jouhandeau, ce fut sa plus grande passion. Avec des hauts et des bas, cet amour dura une dizaine d'années. Il inspira deux livres à Marcel Jouhandeau : L'Ecole des Garçons, paru en 1953 et Du Pur Amour, en 1955.


Dans son envoi à la BNF, Marcel Jouhandeau présente son ouvrage : "ce livre dont je ne suis pas l'auteur, mais l'âme". En effet, il s'agit d'un recueil de lettres de "Robert à Marcel" et de "Henri à Marcel", écrites par Robert Coquet et Henri Rode à Marcel Jouhandeau entre le 10 avril 1948 et le 8 juillet 1950. Henri Rode (1917-2004) est un personnage un peu trouble, intrigant, qui s'introduisit dans la vie de Marcel Jouhandeau et Elise à cette même époque. D'aucuns affirment qu'il est l'auteur des lettres de Robert, laissant croire à Jouhandeau que son amant se cultive et s'améliore à son contact, comme le dit la préface : "le véritable intérêt du livre, c'est qu'il permet de suivre page à page les progrès du style de Robert et de constater qu'ils sont parallèles à ceux du sentiment". Marcel Jouhandeau était-il dupe ? Il cantonne Henri Rode au "rôle du récitant ou de l'historien dans un oratorio".

Ce livre, au charme un peu suranné, n'a pas la puissance des autres ouvrages de Marcel Jouhandeau consacrés à l'homosexualité, terme qu'il n'utilisait pas. Par certains aspects, il ressemble plus à un exercice de style qu'à un vrai roman d'amour. Marcel Jouhandeau, dont la prose est totalement absente de cet ouvrage, laisse deviner sa passion pour Robert par l'écho que l'on en trouve, comme en creux, dans les lettres de Robert et Henri.

Quelques références bibliographiques :
- Marcel Jouhandeau, son œuvre et ses personnages, d'Henri Rode : pp. 56-58.
- Marcel Jouhandeau, Le diable de Chaminadour, de Jacques Roussillat : pp. 280-282, sur l'amour de Jouhandeau pour Robert C. et pp. 285-286, sur L'Ecole des Garçons.
Une page d'hommage à Henri Rode : www.didiermansuy.com/hommage.php et des extraits d'un "Roman Jouhandeau" de Didier Mansuy, non publié, sur le trio Marcel Jouhandeau, Henri Rode et Robert Coquet : www.didiermansuy.com/futur.php. Le premier chapitre donne des renseignements intéressants sur la rencontre entre Marcel Jouhandeau, Henri Rode, puis Robert Coquet.


Description de l'ouvrage et de l'exemplaire :

L'Ecole des Garçons

Paris, Marcel Sautier, 1953, in-12 (170 x 110 mm), 322-[3] pp.

Tirage : 605 exemplaires :
- 50 exemplaires sur Japon M. S. J numérotés de 1 à 50
- 500 exemplaires sur Hollande Pannekoek numérotés de 51 à 550
- 5 exemplaires hors commerce sur Japon M. S. J numérotés I à V
- 50 exemplaires hors commerce sur Hollande Pannekoek numérotés de VI à LV


Cet exemplaire est nominatif, imprimé pour le Colonel Daniel Sickles, sur Japon, sans numéro. Il contient un envoi de Marcel Jouhandeau au faux titre :


Le colonel Daniel Sickles (1900-1988), d'origine américaine, est un bibliophile français qui a rassemblé une collection incomparable consacrée à la littérature française des XIXe et XXe siècles. La dispersion de cette collection a nécessité 21 ventes aux enchères, de 1989 à 1997, réunissant 10 360 ouvrages. Nous ne savons pas si cet exemplaire a fait partie de l'une de ces ventes.

La BNF possède deux exemplaires :
- Ex. n° 91 sur hollande. Envoi autographe signé de l'auteur à la Bibliothèque nationale, daté du 17 nov. 1955 (RES 16-LN27-85866)
- Ex. n° 43. Joint : photographie représentant Henri Rode et Robert C. Prov. : Pierre-André Benoit (don) (RES 8-Z PAB JOUHANDEAU-217)


L'ouvrage de Jacques Roussillat sur Marcel Jouhandeau a le mérite d'être la seule biographie existante. Elle est particulièrement bien documentée.



Il faut malheureusement dire que l'homosexualité de Marcel Jouhandeau semble mettre mal à l'aise notre biographe. Comme il faut bien traiter ce sujet, il lui consacre un chapitre :
XII Jouhandeau et les garçons (pp. 273-290). Les premières phrases disent déjà les réticences de l'auteur : "L'homosexualité de Jouhandeau doit être abordée. Pourquoi ? Mais parce qu'il en parle ouvertement dans ses livres à partir de 1939. Trop." . Le ton est donné. La suite est à l'avenant. Les lieux communs abondent : "Jouhandeau, comme la grande majorité des homosexuels, a un appétit hors du commun". "De l'importance du phallus chez l'homosexuel", etc. etc. Moi qui est découvert Jouhandeau par ses écrits secrets et qui considère que Tirésias est un des plus beaux livres sur l'amour homosexuel, j'ai été choqué par ces jugements condescendants :
Sur
Tirésias : "On peut comprendre que des homosexuels apprécient. Il est des homosexuels que ces textes lassent".
Après avoir parlé des
Ecrits secrets, réédités par Arlea, il poursuit par : "Revenons au bon goût" (sic, comme l'on dit lorsque on n'en croit pas ses yeux devant tant de bêtise).

samedi 4 avril 2009

Histoire de dom B***, portier des Chartreux, écrite par lui-même

Lors de mes lectures matinales des catalogues de ventes aux enchères, j'ai trouvé cette notice consacrée à un grand classique de la littérature érotique du XVIIIe siècle, un "Curiosa" : Histoire de dom B***, portier des Chartreux, écrite par lui-même, paru en 1741. L'auteur en serait Jean-Charles Gervaise de Latouche, avocat au Parlement de Paris.

Voici une photo de la notice. Malgré la mauvaise qualité de la figure reproduite, je laisse les lecteurs deviner ce qui est en train de se passer au premier plan...

Pour l'agrandir, il suffit de cliquer dessus.

samedi 28 mars 2009

"Sodome" par Henri d'Argis, 1888, avec une préface de Paul Verlaine

Sodome, d'Henri d'Argis est le premier roman homosexuel, paru en France en 1888. Il est préfacé par Paul Verlaine.

Le récit est construit sur 4 grandes périodes :
L'enfance, La retraite, Le monde, La chute.

Comme entrée en matière, il débute par un visite à un sauna près de l'Opéra, à Paris. C'est là "qu'un enfant de vingt ans apparaît, debout !" : "Il a la grâce gauche de la vierge ; son pagne, plus troublant qu'une nudité, semble glisser des hanches rondes et larges comme celles d'une femme. Les muscles peu accusés sont potelés et remplis de fossettes; la ligne du dos n'est elle-même qu'une longue fossette disparaissant dans les reins cambrés comme par le corset. Il a la poitrine grasse et bombée de l'Antinoüs du musée du Capitole, mais les attaches des membres sont plus fines, plus aristocratiques. La tête est blonde, d'un blond lumineux de gamin, le nez un peu camus des soubrettes de Louis XV; et l'absence d'une canine donne à sa bouche épaisse un air adorablement mutin..." (p. 16).

Jacques Soran découvre son goût au collège. Il fait d'ailleurs l'objet de l'attention bienveillante d'une jeune prêtre, l'abbé Gratien, qui sera pour lui un guide, sans que la nature exacte de la relation soit même suggérée (
L'enfance). Pour fuir ses tendances, il part s'installer en Belgique, achetant un château, dans lequel il mène une vie solitaire et pieuse. Il rencontre néanmoins une belle jeune femme peintre dont il s'éprend peu à peu. Malgré son refus de se laisser aimer autrement que comme une sœur, il va se montrer plus hardi avec elle : "Dans un appétit de bête en rut, il n'eut qu'une pensée, sentir le contact charnel de ce corps qu'il aimait et voulait" (p. 123). La violant presque, il lui arrache ses vêtements et découvre "une virilité monstrueuse". C'était un hermaphrodite ! (La retraite).
Revenu à Paris, il se marie, mais, évidemment, n'est pas heureux en mariage. Il rencontre un bel adolescent de 17 ans, Henri Laus, avec lequel, après quelques péripéties, il revient vivre dans son château de Belgique. (
Le monde). La relation est chaste, mais l'amour et le désir montent inexorablement. Après la visite d'une mine, ils se lavent mutuellement : "Il mouilla une serviette et, appuyant une main sur l'épaule d'Henri, il épongea amoureusement son corps nu. Avec une caressante perversité, il chercha à jeter le trouble dans les sens de son ami, et sous sa main prudente, il le sentit tressaillir [...].Peu à peu, avec une lenteur pleine de réserve, Jacques égara ses mains, souples et excitantes, et il vit avec bonheur que Laus s'abandonnait au charme qu'il avait voulu se cacher à ses yeux. S'enhardissant de ce consentement muet, Jacques précisa des caresses dont Laus ne se défendit pas, et il lui mit un long baiser sur la nuque..." (p. 262). Leur relation charnelle n'ira pas au-delà, mais leur amour s'en trouve presque renforcé, au moins du point de vue de Jacques. Peu à peu, Jacques sombre dans la folie, se livrant à un "onanisme insensé" (p. 271). Il tente d'assassiner son ami. Enfermé, toujours veillé par Henri, "maintenant on voit nettement la mort étreindre Soran peu à peu".


On ne sait que penser de cet ouvrage. Il est le premier roman homosexuel paru en France. Auparavant, il n'y avait eu que de allusions plus ou moins explicites. On pense en particulier au personnage Vautrin de Balzac. Certes, il y avait eu
Monsieur Auguste, de Joseph Méry, paru en 1859, dont Verlaine dira : "roman brillant et superficiel, un peu bien ridicule peut-être, même dans sa pitié", faisant allusion son hostilité à l'homosexualité. Avec Sodome, pour la première fois, on parlait explicitement d'homosexualité, décrivant une rencontre dans un sauna ou une scène de drague homosexuelle sur les Champs-Elysées. Pour la première fois, comme nous l'avons cité, on pouvait lire une scène de tendresse physique entre hommes ou l'évocation d'un amour entre hommes. Mais ces quelques "pépites" sont noyées dans un fatras de considérations plus ou moins absconses, du style : "La femme pour l'amour, pour le corps, pour les sens ; et parallèlement, pour le corps et pour l'esprit, en une sublime union, une sodomie, pourquoi pas ? (p. 98)", de péripéties romanesques absurdes, dans une confusion morale où l'on ne sait si l'auteur veut fustiger l'homosexualité (la fin pourrait le faire penser), la prendre en pitié, la défendre en la condamnant ou la condamner en la défendant ! On sent très fortement l'influence des romans "décadents" de l'époque, ceux de Huysmans et Jean Lorrain, sans le talent littéraire. Henri d'Argis n'échappe pas aux clichés littéraires, l'homosexualité de Jacques le poussant vers des hommes jeunes androgynes. En cela, il est l'homme de son époque.

Sur toute la littérature homosexuelle en France de 1859 à 1939, on peut lire une bonne synthèse, parfois un peu rapide :
Ébauches et débauches : la littérature homosexuelle française de 1859 à 1939

Après la lecture roborative, et toujours moderne, de l'essai de John Addignton Symonds, qui lui est presque contemporain (voir message précédent), on a l'impression de plonger dans un monde de confusion mentale. Lorsque on sait l'importance que peuvent avoir la littérature, et aujourd'hui le cinéma, sur l'acceptation de soi et la construction de sa personnalité pour les homosexuels, on ose à peine imaginer ce que pouvait en tirer un jeune homme des années 1880.

La préface de Paul Verlaine donne un peu plus de prix à cet ouvrage. En quelques pages, il défend ce livre "chaste et juste", lui reconnaissant le mérite d'aborder "cette exception morale". Il finit par cette exhortation : "Donc, courage et laissez dire".

A notre connaissance, malgré son statut de livre pionnier, il a été peu étudié et peu cité. Willy, dans Le troisième sexe, 1927, juge les œuvres d'Argis, "d'une fausse hardiesse, assez médiocres, au demeurant." Les renseignements qu'il donne sur le Paris homosexuel des années 1880 sont exploités dans Homosexualité et prostitution masculines à Paris. 1870-1918., Régis Revenin, 2005.


Laure Murat, dans La loi du genre, 2006, reproduit un dessin de Jean-Louis Forain paru dans Le Courrier français, du 14 octobre octobre 1888 à propos de cet ouvrage.


Nous avons peu de renseignements sur Henri d'Argis. C'est un écrivain de l'entourage de Paul Verlaine, qui lui dédia une de ces Dédicaces(XIV) : "Érudit, graphologue et presque nécromant"


Il s'agit d'Henri Boucher d'Argis de Guillerville (1864-1896), médecin. Il est l'auteur de :

- Gomorrhe, Paris, Charles , 1889, in-8°, 355 p. 
- L'éducation conjugale, Paris, Charles, 1895, in-18, 350 pp.

La description de l'ouvrage et de cet exemplaire est :
 


Sodome.
Paris, En dépôt chez Eugène Bergeretto, s.d. (1889), in-12 (182 x 115 mm), X-[2]-283 pp., couverture illustrée en couleurs.
Demi chagrin rouge, dos lisse orné d'un motif doré, tête dorée, Couvertures conservées.


Comme souvent pour ces ouvrages, il y a une certaine confusion dans les éditions et les adresses. A la BNF, on trouve les exemplaires suivants :
4e édition, Paris, Alphonse Piaget, Editeur, 1888
4e édition, Paris, E. Bergeretto , (1889.)
6e édition, Paris, A. Piaget , 1888.

Les mentions d'éditions sont probablement fictives. L'édition originale doit être celle publiée par A. Piaget. Tous les exemplaires ont été imprimés par la Typographie G. Chamerot, Paris. Notre exemplaire est en tous points identiques à la 4e édition de chez Piaget numérisée sur Gallica. Les seules différences se trouvent dans les pages de faux titre et de titre. Notre exemplaire est probablement la remise en vente, avec un titre de relai, de l'édition originale.

Christian Galantaris décrit un exemplaire dans
Verlaine, Rimbaud, Mallarmé. Catalogue raisonné d'une collection. N° 100, avec cette adresse : Paris, en dépôt chez A. Charles (Typographie Gaston Née, Paris), 1889. Ce serait un autre exemple de titre de relai. Ce qui est étonnant est que l'imprimeur soit différent.

Le tirage de tête de l'édition originale est :
- 10 exemplaires sur japon impérial
- 20 exemplaires sur papier de Hollande
Ces exemplaires sont numérotés à la presse.