samedi 11 septembre 2010

"Le Satiricon", illustré par Georges Lepape (1941)

Pour faire suite au dernier message, je présente aujourd'hui une autre édition illustrée du Satyricon. Georges Lepape, dessinateur de mode, affichiste et graveur des années 1930, célèbre pour ses dessins de mode et ses couvertures de Vogue, s'est attelé à la tâche d'illustrer le Satyricon. Cela nous vaut un livre paru en 1941, contenant 10 planches gravées, coloriées au pochoir.


Je regrettais précédemment qu'aucun des illustrateurs du Satyricon n'ait, à ma connaissance, mis en valeur la dimension homosexuelle de l'ouvrage, allant même parfois jusqu'à la nier. Reconnaissons que Georges Lepape a tout de même su nous croquer quelques jolis garçons. Le frontispice (ci-dessus) est un bon résumé de l'amour (un peu possessif, on le voit) d'Encolpe pour Giton et de la lutte dont il est l'objet entre Encolpe et Ascylte.

Parmi les 10 planches de l'ouvrage, j'en ai sélectionné quelques unes :








J'apprécie particulièrement ce style de dessin, au trait sec et nerveux. Les couleurs, vives et découpées, donnent du relief et de la force aux dessins.

L'ouvrage est aussi illustré de quelques gravures ornementales dans le texte (bandeau, vignette, lettrine). La lettrine qui introduit le texte nous permet de voir (avec une bonne vue, voire une loupe) un jeune homme nu. C'est la seule entorse à la règle de décence de l'ouvrage (règle de l'éditeur ? de l'époque ?).


Quelques détails extraits des planches :

 Encolpe

Giton

Un serviteur du banquet de Trimalcion



Vignette de couverture


Description de l'ouvrage


Pétrone
Le Satiricon
Traduction de Laurent Tailhade avec des illustrations de Georges Lepape.
Paris, Emile Chamontin, éditeur, 1941, in-8° (190 x 132 mm), 285-[2] pp., nombreuses vignettes gravées en rouge dans le texte, un bandeau, une lettrine et un cul-de-lampe gravés en rouges, 10 planches gravées en couleurs dans le texte, dont une en frontispice, couverture illustrée d'une vignette.

Couverture

Le début du texte avec le bandeau et la lettrine

Exemple de page, avec vignettes

Quelques liens

Sur Georges Lepape :
Notice biographique avec un essai de bibliographie : AURORÆ LIBRI.
Notice bien complète en anglais (cliquez-ici) et la page Wikipedia (cliquez-ici)

Sur le blog "Rêves siciliens", ces deux messages reproduisent des illustrations nettement plus explicites du Satyricon, à usage privé (cliquez-ici).

samedi 28 août 2010

"Le Satyricon", de Pétrone, traduit par Laurent Tailhade et illustré par Rochegrosse, 1910

Le Satyricon est réputé être un des premiers, si ce n'est le premier roman homosexuel. Il n'est probablement plus beaucoup lu aujourd'hui, mais il évoque dans les esprits cette liberté sexuelle, voire innocence sexuelle, que l'on associe à l'Antiquité et que l'on sait à jamais perdue depuis l'avènement de la morale chrétienne. Il flotte aussi un petit parfum de lecture interdite, certes bien éventé aujourd'hui, mais l'on sait que les réputations sont parfois plus fortes que le temps.



Juste un petit rappel historique. Ce roman latin écrit quelque part entre le Ier et le IIème siècle de notre ère, par un auteur nommé Pétrone, nous est parvenu fortement mutilé. Au mieux un quart de l'ouvrage nous aurait été transmis. Ce que l'on peut lire aujourd'hui ne sont que des fragments, pas toujours bien assemblés entre eux, qui se terminent brutalement, parfois au milieu d'un phrase. Cela lui donne un aspect légèrement décousu, voire un peu surréaliste, avec ses morceaux qui se raccordent par des [...], laissant au lecteur le soin et le plaisir de compléter les liaisons et les morceaux manquants selon son imagination. Il existe des débats sans fin sur l'identité de l'auteur et la date de composition. Je ne rentrerais pas dans cette problématique sans grand intérêt pour nous (mais que, pour ma part, j'apprécie beaucoup). Ceux que cela intéresse peuvent partir sur Internet à la recherche improbable de l'identité de Pétrone (Wikipédia peut être une porte d'entrée dans ce débat multiple, mais, comme souvent, un peu catégorique en faveur d'une hypothèse)

Il existe probablement beaucoup de lectures de ce roman, mais je veux rappeler une évidence : tout ce que l'on peut en lire s'ordonne autour des tribulations amoureuses et sexuelles d'un couple d'hommes : Encolpe et Giton. Certes, nous sommes dans une relation antique : différence d'âge, relation érotique teinté de protection, voire de possession, dissymétrie des rôles sexuels, etc. Cependant, n'y voir qu'une relation pédérastique du type grec, entre l'éraste et l'éromène masquerait la qualité et la force de leur amour. Deux citations pour illustrer cela. Avant, rappelons que le narrateur, le "je" est Encolpe et que l'ouvrage est divisé en 141 courts chapitres, qui me serviront à référencer les citations.

La première citation, lors de retrouvailles d'Encolpe et Giton (XCI) :
"Je baisai cette poitrine pleine de sapience. J'entourai son col de mes bras et, pour qu'il entendît aisément que je le recevais à merci, que de la meilleure foi mon amour était reviviscente, longuement, je l'étreignis sur mon cœur."

La deuxième, alors qu'ils sont sur le point de périr dans un naufrage (CXIV) :
"Dépouillant sa robe, Giton s'enveloppe de ma tunique, offre ses lèvres à ma bouche, et, pour que la mer envieuse ne puisse rompre un si doux embrassement, il nous attache l'un à l'autre dans les replis d'une ceinture et : - Que nul espoir ne nous reste ! les vagues nous emporteront unis pour toujours. Peut-être, miséricordieusement, nous déposeront-elles sur un même rivage. Peut-être qu'un passant ému de furtive compassion nous jettera quelques pierres; enfin, suprême espoir, grâce aux flots insensés, l'arène [le sable] ondoyante nous ensevelira".

Mais, richesse et saveur de l'évocation des amours antiques, les simples plaisirs de l'amour ne sont pas oubliés. Dès le début de l'ouvrage (XI) :
"Giton me baisa de tout son cœur. Moi, liant le cher enfant dans une étreinte robuste, je goûtai de mes vœux la jouissance plénière, et mes transports furent dignes d'envie. Nos délices n'étaient pas encore épuisées, que revenu à pas de loup et brisant avec fureur la porte, Ascyltos me trouva folâtrant avec mon frère. De rires, de bravos, il emplit notre cambuse, et soulevant le balandras où nous étions tapis: - Que faisais-tu là, dit-il, citoyen très pudibond? Quoi ! vous voilà tous deux sous la même couverture !"

Ce passage permet aussi d'introduire un des thèmes dominants du livre : la rivalité sexuelle, dont Giton devient l'objet mais aussi l'acteur. Ascyltos, "l'infatigable" en grec, n'aura de cesse de vouloir ravir Giton à Enclope. Au passage, on apprend que le dit Ascyltos "avait des agréments d'un tel poids que l'homme tout entier semblait une dépendance infime de sa mentule [sexe] prodigieuse" (XCII). Cela lui vaut d'ailleurs qu'un "certain chevalier romain, qui passe pour un bougre distingué, le couvrit de son manteau et l'emmena chez soi, apparemment aux fins, seul, d'accaparer, à lui, un mérite si énorme." Ces anecdotes permettent de comprendre que ce roman a pu être assimilé à un livre licencieux, et donc interdit. On reconnaîtra que cet interdit est un peu affadi. Ce qui l'est moins, c'est cette "sérénité dans l'impudeur", autrement dit, cette simplicité dans l'évocation des tribulations sexuelles de nos héros, leurs capacités, au delà de la forte relation homosexuelle qui les lie, de goûter des aventures sexuelles avec ce qui s'offre à eux, hommes ou femmes, le tout avec une simplicité et un naturel qui restent désarmants pour nous.

Je ne vais pas entrer aujourd'hui dans une analyse plus approfondie de ce roman. Sachez que malgré son aspect très fragmentaire, il est riche tant par les péripéties romanesques que par la psychologie et les sentiments des personnages. Il offre plusieurs niveaux de lecture, même encore pour un lecteur moderne. Même si j'ai un peu insisté sur la dimensions homosexuelle et érotique de l'ouvrage, il ne faut surtout par le réduire à cela.

Aujourd'hui, je souhaite seulement présenter une belle édition illustrée. Disons tout de suite que, de mon point de vue et à ma connaissance, il n'existe pas d'édition illustrée de ce roman qui soit à la hauteur de l'histoire et de ce qui en fait la force pour nous. Pour celui qui ne découvrirait le livre que par les illustrations, il ne soupçonnerait même pas qu'il s'agit d'un roman homosexuel. Mais avant de présenter cet ouvrage, il faut dire quelques mots de la traduction présentée.



En 1901, Laurent Tailhade, journaliste et homme de lettres libertaire, publie un article incendiaire contre la visite du tsar Nicolas II en France, véritable appel au meurtre. Cela lui vaut une condamnation à un an de prison. Il met à profit ce loisir forcé pour proposer une nouvelle traduction du Satyricon, très personnelle, où il donne libre court à son goût pour une langue précieuse, voire un peu absconse. Les extraits cités ci-dessus ont peut-être surpris par quelques tournures de phrases étranges, voire difficilement compréhensibles. La traduction regorge de mots rares et même inventés : mérétrice, engeigner, subhaster, spatolocinède, vérécondie, etc. C'est pourtant cette traduction qui a été le plus reproduite, probablement parce qu'elle se distingue par cette langue vivante, riche et foisonnante, à la différence de beaucoup de traductions un peu plates et froides. De plus, elle s'appuie sur une version du Satyricon qui a été enrichie au XVIIeme siècle par des fragments prétendument retrouvées qui redonnent une unité au texte. Cette supercherie, connue comme la version de Nodot, a permis de donner un texte plus continue et donc plus lisible.




En 1910, l'éditeur Louis Conard publie à faible tirage (171 exemplaires) une nouvelle édition de cette traduction largement illustrée par Georges-Antoine Rochegrosse (1859-1938), un très prolifique illustrateur et peintre orientaliste. L'ouvrage ne contient que 4 grandes compositions. La première, en frontispice (voir ci-dessus), représente probablement Giton, un Giton très androgyne, dans une pose lascive.

La seconde illustre l'épisode des "épousailles" de la jeune Pannychis avec Giton (XXV).



La troisième représente un peu confusément le banquet de Trimalcion.



Enfin, la quatrième rappelle un épisode de la fin de l'ouvrage, alors qu'Encolpe est affecté d'une impuissance tenace (même Giton n'arrive plus à réveiller ses ardeurs). La scène représentée est le traitement de cette impuissance par les deux vieilles : "la sorcière maupiteuse badigeonne l'intérieur de mes cuisses avec le même linement. Ensuite, elle compose un suc de cresson et d'aurone dont elle arrose mon pénis; elle saisit un fagot d'orties vertes et me flagelle doucement depuis l'ombilic" (CXXXVIII).


Rochegrossse s'est abstenu de représenter le traitement préalable : "A ces mots, elle apporte un phallus de cuir, le graisse d'un oingt composé d'huile, de poivre concassé, de graine d'ortie en poudre et, peu à peu, me l'insère dans l'anus".

Le reste de l'illustration est composé d'une multitude de petites vignettes dans le texte (38 dont 6 plus grandes, en bandeau). La majorité sont purement décoratives. Cette image d'une page donnera une idée de la composition et de la richesse de la décoration qui encadre le texte. Cet encadrement se retrouve à toutes les pages.



Pour ceux qui voudraient découvrir ce texte, je conseille d'éviter la traduction de Tailhade. Elle est plus instructive sur une certaine façon d'écrire le français à la fin du XIXe siècle que sur la mise en valeur d'un texte antique. Il existe une honnête traduction de Pierre Grimal (Livre de poche). Dans tous les cas, je conseille de "sauter" tout le passage connu comme le banquet de Trimalcion. Bien qu'étant un des morceaux les plus connus, il ne permet pas d'appréhender la profonde unité de l'ouvrage, construit autour de l'amour entre Encolpe et Giton. Il peut intéresser ceux qu'ils veulent découvrir ce qu'était un riche banquet à la romaine. Mais, cela risque d'ennuyer beaucoup de lecteurs, surtout qu'il est nécessaire de se référer à de nombreuses notes, si l'on veut comprendre le texte. Pour ma part, j'aime le récit qui débute à partir du chapitre 79, qui présente alors une grande unité et illustre parfaitement l'importance de l'amoure entre Encolpe et Giton, avec ces luttes faites de désirs et de jalousie à propos de la "possession" de Giton.

Une traduction agréable à lire est celle de Jean-Claude Féray, qui a justement pris le parti de supprimer ce passage banquet (Edition Qunites-Feuilles). Pour cela, il a renommé l'ouvrage : "Encolpe et Giton". Cette traduction est complétée d'une étude historique qui analyse l'ouvrage comme un roman pédérastique, cela au prix d'un artifice sur l'âge de Giton. Cette analyse ne m'a pas convaincu. En effet, Giton a 16 ans, comme l'indique le texte, ce qui empêche de voir dans la relation Encolpe et Giton, une relation pédérastique au sens strict, selon les mœurs grecs. Nous sommes vraiment dans un monde romain et dans une histoire d'amours entre hommes (Encolpe doit être guère plus âgé. 20 ans peut-être ?). Autre attrait de cette édition, une très belle traduction anonyme et inédite de la fin du XVIIe siècle, qui permet de goûter le charme de ce texte dans une langue magnifique et subtile. Il existe beaucoup d'autres traductions, que je vous laisse découvrir.


Pour ceux intéressés par l'histoire de ce texte et les nombreuses hypothèses et discussions qui l'entoure, je conseille de lire l'introduction de l'édition du Satyricon dans la collection Garnier Flammarion. François Desbordes prend le sage parti de ne pas prendre position, tout en présentant les différentes hypothèses. Malheureusement, la traduction est celle de Tailhade, qui risque de rebuter quelques lecteurs modernes.

Pour mémoire, il existe aussi le film de Fellini, Satyricon, sorti en 1969.

Pour finir ce message, ces quelques vers d'Encolpe, après une nuit d'amour avec Giton :
"Ce que fut cette nuit, ô Dieux ! ô Déesses !
Combien doux ce lit ! Une étreinte de feux !
Et nous transfusions, çà et là, dans nos lèvres ardentes,
Nos âmes vagabondes. Fuyez soucis
Mortels ! Je me meurs de plaisir !"

Une petite note personnelle

J'ai découvert ce texte à 19 ans, grâce à un livre de poche d'occasion que j'avais acheté à Lyon. A côté des beaux livres que je collectionne, j'ai plaisir à conserver ces exemplaires modestes qui m'ont ouvert les portes de la culture homosexuelle :



Description de l'ouvrage

Pétrone
Le Satyricon
Traduction de Laurent Tailhade. Illustrations de Rochegrosse.
Paris, Louis Conard, Libraire-éditeur (Imprimerie Nationale), 1910, in-4° (304 x 228 mm), [8]-296-[1] pp., 4 grandes illustrations en couleurs dans le texte, dont une frontispice, 38 vignettes dans le texte, encadrement du texte par un motif décoratif en couleurs.

Justification du tirage : 170 exemplaires, dont
- un exemplaire sur Japon Impérial
- 20 exemplaires sur Japon
- 150 exemplaires sur papier vélin teinté.
Celui-ci est le n° 136. Il est signé des initiales de l'éditeur.



L'exemplaire est relié en plein parchemin.



Dans les bibliothèques publiques françaises, il n'existe qu'un seul exemplaire, dans la réserve des livres rares de la BNF (RES G-Z-45).


Quelques liens

Sur Wikipédia :
Le Satyricon
Laurent Tailhade
Georges-Antoine Rochegrosse
&nbsp

samedi 24 juillet 2010

Chants secrets, Jean Genet, 1945
"Le Condamné à Mort"

Amour viens sur ma bouche! Amour ouvre tes portes!
Traverse les couloirs, descends, marche léger,
Vole dans l'escalier, plus souple qu'un berger,
Plus soutenu par l'air qu'un vol de feuilles mortes.

Ô traverse les murs; s'il le faut marche au bord
Des toits, des océans; couvre-toi de lumière,
Use de la menace, use de la prière,
Mais viens, ô ma frégate une heure avant ma mort.



Alors qu'il est incarcéré à Fresnes pour des vols de livres, en septembre 1942, Jean Genet compose son premier poème, Le condamné à mort. Ce long poème en alexandrins est dédié : "à Maurice Pilorge, assassin de vingt ans" : "J'ai dédié ce poème à la mémoire de mon ami Maurice Pilorge dont le corps et le visage radieux hantent mes nuits sans sommeil. En esprit je revis avec lui les quarante derniers jours qu'il passa, les chaînes aux pieds et parfois aux poignets, dans la cellule des condamnés à mort de la prison de Saint-Brieuc. [...] Pour moi, qui l'ai connu et qui l'ai aimé, je veux ici, le plus doucement possible, tendrement, affirmer qu'il fut digne, par la double et unique splendeur de son âme et de son corps, d'avoir le bénéfice d'une telle mort."

Jean Genet fait imprimer le poème par un codétenu, typographe de son état, condamné pour fabrication de fausses cartes de rationnement. Ce premier tirage estimé à 100 exemplaires a été diffusé par Jean Genet auprès du cercle d'admirateurs qui commençaient à se former autour de lui : Jean Cocteau, François Sentein, etc.

En novembre 1943, Jean Genet fait la connaissance de Marc Barbezat, un industriel lyonnais qui publiait une revue littéraire L'Arbalète. C'est Olga Barbezat qui a fait connaître Genet à son mari, après avoir lu ce poème. Dès janvier 1944, Jean Genet propose à Marc Barbezat de publier Le condamné à mort, avec un autre poème inédit, Marche funèbre, sous le titre général de Chants secrets. Ce projet ne se concrétisera qu'en 1945. Auparavant, Marce Barbezat publie un chapitre de Notre-Dame-des-Fleurs dans sa revue. Il fait ensuite imprimer en mars 1945 Chants secrets à 402 exemplaires, dans la belle typographie aérée qui caractérise tous les ouvrages des éditions de L'Arbalète, en particulier la belle harmonie des impressions en rouge et noir. Marc Barbezat choisit un peintre et poète, Emile Picq, pour illustrer la couverture.



Le poème tout entier mériterait d'être cité. Il contient ce mélange propre à Jean Genet de fascination pour le mal et le crime et d'érotisation homosexuelle du corps de l'assassin qui devient objet de fantasme et d'amour : " le spectre d'un tueur à la lourde braguette".

Cependant, ne voir dans ce poème que cet alliage, devenu un peu banal, du crime et de l'érotisme, est une vision réductrice. C'est d'abord un très beau texte. La lecture en est envoutante. On y retrouve cette langue unique de Genet qui sait si bien combiner la pureté d'une langue parfois un peu précieuse avec la crudité et la liberté des scènes évoquées :

Élève-toi dans l'air de la lune ô ma gosse.
Viens couler dans ma bouche un peu du sperme lourd
Qui roule de ta gorge à tes dents, mon Amour,
Pour féconder enfin nos adorables noces.

Colle ton corps ravi contre le mien qui meurt
D'enculer la plus tendre et douce des fripouilles.
En soupesant charmé tes rondes, blondes couilles,
Mon vit de marbre noir t'enfile jusqu'au cœur.

Cette évocation crue voisine avec ce rêve poétique d'évasion et d'amour :

O viens mon beau soleil, ô viens ma nuit d'Espagne
Arrive dans mes yeux qui seront morts demain.
Arrive, ouvre ma porte, apporte-moi ta main,
Mène-moi loin d'ici battre notre campagne.

Le ciel peut s'éveiller, les étoiles fleurir,
Et les fleurs soupirer, et des prés l'herbe noire
Accueillir la rosée où le matin va boire,
Le clocher peut sonner: moi seul je vais mourir.

O viens mon ciel de rose, O ma corbeille blonde!
Visite dans sa nuit ton condamné à mort.
Arrache-toi la chair, tue, escalade, mords,
Mais viens! Pose ta joue contre ma tête ronde.

Nous n'avions pas fini de nous parler d'amour.
Nous n'avions pas fini de fumer nos gitanes.
On peut se demander pourquoi les Cours condamnent
Un assassin si beau qu'il fait pâlir le jour.

Autre extrait et illustration de la manière de Jean Genet : la fascination, en même temps religieuse et païenne, pour le bel adolescent, que le meurtre et le prochain châtiment auréolent d'une attraction devenue presque surnaturelle :

Et les vieux assassins se pressant pour le rite
Accroupis dan le soir tirent d'un bâton sec
Un peu de feu que vole, actif, le petit mec
Plus émouvant et pur qu'une émouvante bite.

Le bandit le plus dur, dans ses muscles polis
Se courbe de respect devant ce gamin frêle.
Monte la lune au ciel. S'apaise une querelle.
Bougent du drapeau noir les mystérieux plis.

T’enveloppent si fin, tes gestes de dentelle!
Une épaule appuyée au palmier rougissant
Tu fumes. La fumée en ta gorge descend
Tandis que les bagnards, en danse solennelle,

Graves, silencieux, à tour de rôle, enfant,
Vont prendre sur ta bouche une goutte embaumée,
Une goutte, pas deux, de la ronde fumée
Que leur coule ta langue. O frangin triomphant,

Cette richesse d'évocations, de sentiments, qui appartiennent traditionnellement à des registres différents, loin de former un ensemble hétéroclite, est au contraire d'une très grande unité, cimentée par cette langue unique qui en fait un seul et long poème à la gloire de la beauté et de la fascination des hommes.

Le deuxième poème, Marche funèbre est aussi consacré à Maurice Pilorge.

L'illustration de couverture donne un cachet particulier à cette édition. Elle est signée d'Emile Picq. Je n'ai malheureusement pas réussir à trouver beaucoup d'informations le concernant. Il était illustrateur, peintre et poète. Francis Ponge lui a consacré un article paru en mai 1944 dans l'Atelier contemporain au sein du recueil Le peintre à l'étude, Paris, Gallimard, NRF, 1948.
On trouve un seul livre de lui à la BNF :
Fièvre des souvenirs d'exil. Avec des dessins de l'auteur. Mystère joyeux. Sainte Cohorte. D'une ville perdue. Départ pour l'exil. Jardin du cri du coeur. La Forêt songe.
Paris, A. Henneuse, 1942, in-16, 105 p.

L'ensemble des poèmes de Jean Genet a été publié dans la collection Poésie/Gallimard :


Pour ceux qui veulent aller plus loin sur Jean Genet, une des biographies de référence est celle d'Edmund White.


Elle fourmille d'informations, précises et factuelles. La majorité des renseignements, très résumés, sur ces poèmes et cette édition en proviennent.

Enfin, je conseille ce coffret (DVD+CD+livret). Non seulement, il contient le film Un chant d'amour, qu'il est indispensable d'avoir vu pour tous ceux qui sont fascinés par l'univers de Genet, mais aussi des entretiens avec et sur Jean Genet. Le livret contient une reproduction du manuscrit du Condamné à mort


Une petite note personnelle

L'œuvre de Jean Genet, en particulier de Notre-Dame-des-Fleurs, été une grande découverte, j'irais presque jusqu'à dire une illumination, de mon adolescence. Avec d'autres œuvres littéraires, elle a contribué à la formation de ma conscience homosexuelle. Ce n'est pas tant l'aspect subversif (un tantinet éventé aujourd'hui), voire sulfureux, qui m'a enrichi, mais plutôt la fascination de Genet pour l'homme et l'amour homosexuel. Cette fascination ainsi exprimée à l'état brut, m'a aidé à comprendre et mieux vivre ma propre fascination, qui, aujourd'hui, trente ans après, reste inentamée ni amoindrie.

Le plus étonnant est que je viens de découvrir la poésie de Genet, en particulier ce poème, tout cela parce que j'ai d'abord été séduit par ce bel ouvrage, ce bel exemplaire. Lorsque je dis que l'amour des livres rejoint l'amour des garçons, c'est aussi que l'amour des livres me permet d'approfondir mon amour des hommes.

Description de l'ouvrage

Chants secrets
[Lyon], L'Arbalète, in-4° (284 x 192 mm), [1945], 45-[2] pp, couverture rempliée ornée d'une illustration.


Une petite particularité de cet ouvrage est que le nom de l'auteur, avec l'illustration, se trouve sur la première couverture, et le titre se trouve au quatrième de couverture :


Tirage 402 exemplaires :
- 400 exemplaires numérotés sur pur fil Lafuma, tous réservés aux souscripteurs numérotés de 1 à 400.
- 2 exemplaires sur vieux japon réimposés.


La BNF possède pas moins de 5 exemplaires, certains dans la réserve des livres rares :
RES. FOL-NFY-14, exemplaire de Pierre Leroy
RES 4-Z DON-220 (17), exemplaire de Alberto Magnelli (1888-1971), donné par Susi Magnelli
RES 4-Z PAB BIBL-43, don de Pierre-André Benoit, (1921-1993)
RES M- YE- 529

Dans les autres bibliothèques publiques en France (CCFr), je n'ai repéré qu'un seul exemplaire à la bibliothèque Jacques Doucet (n° 172).

Quelques liens

Sur ce site en espagnol, très bien fait, un message est consacré au poème Le condamné à mort, avec la transcription complète, en français, du poème :

Ce poème a été mis en musique et chanté par Hélène Martin :




Il a été aussi repris par Etienne Daho :


 

jeudi 1 juillet 2010

"Vingt lithographies pour un livre que j'ai lu", Jean Genet, Roland Caillaux, 1945

On a du mal à imaginer qu'il y a un peu plus de 70 ans, il était presque impossible de se procurer l'image très libre, autrement dit pornographique, de deux hommes faisant l'amour. Nous sommes maintenant tellement accoutumés à ce déferlement d'images érotiques que l'on peut à peine se mettre dans la peau de l'amateur qui avait la chance de pouvoir se procurer quelques images très crues où l'on pouvait voir des sexes en érection, des éjaculations, des sodomies,...



Cette même rareté était probablement un stimulant pour que ces images soient soignées et accompagnent de beaux textes. L'ouvrage que je présente aujourd'hui est en même temps une œuvre d'art, qui allie le texte, l'image et une belle typographie et présentation, avec une œuvre érotique dans laquelle on trouve l'image érotique à l'état brut.



Nous ne savons pas qui a été à l'origine de ce recueil imprimé en avril 1945, alors que la guerre était en train de se terminer. En regard de 19 poèmes et textes attribués à Jean Genet, Roland Caillaux a représenté des hommes, souvent un peu voyous, en train de faire l'amour, depuis l'approche, les préliminaires, les scènes de tendresse, jusqu'aux scènes d'érotisme, de jouissance, puis de repos.

On ne connait pas d'ouvrage antérieur à celui-ci qui soit aussi érotique. Si je voulais exprimer cela de façon savante, je dirais qu'il s'agit d'un incunable de la littérature homosexuelle illustrée (incunable : ouvrage imprimé datant des premières années de l'imprimerie (avant 1500), soit par extension, un ouvrage des premières années de l'imprimé homosexuel).

Ces lithographies, avec une sélection de poèmes :


Transparent,voyageur des vitres du hallier
Par la route du sang revenu dans ma bouche
Les doigts chargés de lune et le pas éveillé
J'entends battre le soir endormi sur ma couche.


Canaille oserez-vous me mordre une autre fois
Retenez que je suis le page du Monarque
Vous roulez sous ma main comme un flot sous ma barque
Votre houle me gonfle, ô ma caille des bois

Ma caille emmitouflée, écrasée sous mes doigts.






Morte. Morte étranglée. O fleur de nos contrées
Laissez couler vos pleurs sur ses hanches de houx
Mésanges vos nids bleus faites-les sur son cou
Et vous, mes nuits portez DIVINE la Dorée


La nuit rauque à vomir s'écorche à cette rive
Clichy de la Paresse et des mauvais sujets
Où sa bouche pincée la rencontre furtive
Oublie sa gorge blonde à d'autre bras de jais.




Les poèmes sont en général attribués à Jean Genet, mais il n'a jamais voulu en reconnaître la paternité. Pourtant, un certain nombre d'entre eux seront ensuite repris dans Parade, publié dans le recueil Poèmes, paru aux éditions de l'Arbalète en 1948. Les autres poèmes, jamais publiés ailleurs que dans cet ouvrage, peuvent être attribués à Jean Genet par le style et le thème. Dans la préface elle-même, on retrouve l'esprit du Jean Genet de cette époque :

On craint l'érotisme brutal et on l'espère. On ouvre ces pages et l'amour le plus tendre vous saisit le cœur, l'échauffe et le glace par ses banderolles funèbres.
La chair est triste. Malgré le luxe, la lumière des visages,des torses et des jambes, de la plus tragique douceur ces dessins sont endeuillés, dont il faut bien qu'ils soient nourris par le désespoir d'un peintre au talent désolé. Cette mystérieuse expression, à fleur du trait, d'un mal profond chez l'artiste même devait me toucher. Pour la première fois nous sommes en face de dessins qui nous apprennent encore, par les regards en coulisses, la grâce un peu molle d'une mèche plutôt que d'une boucle, et le velouté même des ombres, le tal de ces enfants, dont l'artiste s'est servi pour avouer avec pudeur le sentiment le moins avouable de ce monde détestable de l'inversion : la tendresse.
Du moindre geste du doigt retroussant une boucle, du choc délicat d'un genou contre un autre genou, d'un sourire dont je suis gratifié, déferlent des flots de tendresse certes, mais aussi la plus désespérante douceur. L'artiste le plus grave sous une apparente frivolité nous apprend la tristesse de ces amours et, surtout, la tristesse de la douceur et de la tendresse mêmes. Enfin, par un prodige que seule peut réussir une nature profondément tragique, il nous montre la blessure de ces corps, malgré leur beauté, leur force et leur glorieuse impudeur. Leur beauté même est cette blessure qui chante l'amour. La tendresse de ces gosses, c'est le merveilleux ulcère sur la face, qui révèle les plus étranges maladies de l'artiste. Ce par quoi nous l'aimons de tant aimer.

Au-delà de ces débats d'attribution, nous sommes bien dans l'univers de Jean Genet. En 1943, paraissait clandestinement Notre-Dame-des-Fleurs. Les personnages, les atmosphères, les situations se retrouvent dans les vingt lithographies.  C'est le monde de Divine. Même si la diffusion publique de l'ouvrage dut attendre 1948, les lettrés de l'époque, probable destinataires de cet illustré, connaissaient déjà Jean Genet et son univers. Pour ceux qui auraient un doute, Jean Genet lui-même est représenté dans sa cellule, en train d'écrire Notre-Dame-des-Fleurs.


Cette phrase de Jean Genet de Notre-Dame-de-Fleurs : "Car mes livres seront-ils jamais autre chose qu'un prétexte à montrer un soldat vêtu d'azur, un ange et une être fraternels jouant aux dés et aux osselets dans une prison sombre ou claire ?" n'est-elle pas magnifiquement illustrée par cette lithographie ?


Pour finir sur les références à l'univers de Genet, tous ceux qui connaissent le magnifique "Chant d'amour" ne peuvent qu'être frappés de certains similitudes entres les deux mondes.


L'attribution des lithographies à Roland Caillaux est généralement admise. On sait malheureusement peu de choses sur cet illustrateur, ancien acteur de cinéma. Il appartenait au monde du Paris Gay qui gravitait autour de Jean Cocteau et Jean Genet dans les années 1940. On y retrouve aussi Jean Boullet, Maurice Sachs, François Sentein, etc. Cependant, aucune des biographies consacrées à ces personnalités ne cite Roland Caillaux.
Quelques informations glanées  :
" Peintre mystérieux, son atelier était situé rue Boulard, dans le XIVème.
Ce rentier, héritier de parents aisés, habitait rue de l'Ancienne Comédie.
Il a tourné un film dans le rôle d'un officier de spahis, et avait pour violon d'Ingres, le patin et le dessin.
Il a illustré les " 20 lithographies pour un livre que j'ai lu" de Jean Genet.
ANECDOTE : il se déplaçait à vélo et se rendait chez Jean COCTEAU, rue Montpensier, la pompe à vélo à la main, de peur d'être volé ! (François Sentein)"
(Source : Galerie le bonheur du jour)

Il était aussi acteur de cinéma. Sa filmographie :
- La galerie des monstres, 1924, de Jacques Catelain :
- Tire au flanc, 1928, de Jean Renoir : le sergent
- Figaro, 1929, de Tony Lekain et Gaston Ravel : Grippe-Soleil
- Le ruisseau, 1929, de René Hervil
- Soyons gais, 1930, d'Arthur Robison
- Le masque d'Hollywood, de Clarence G. Badger et John Daumery : Bing
- Baroud, 1932, de Rex Ingram et Alice Terry : André Duval - Sergent de Spahis
- Itto, 1934, de Jean Benoît-Lévy et Marie Epstein (co-director) : Lieutenant Jean Dumontier
(Source : IMDB)

Selon un site russe (cliquez-ici), il serait né vers 1900 et mort à Paris vers 1975. Il aurait aussi utilisé le pseudonyme de Roland Caipland.

Description de l'ouvrage

Vingt lithographies pour un livre que j'ai lu
Paris, 1945, in-4° (328 x 255 mm), [88] pp., 20 planches lithographique, couvertures à rabats imprimée en noir et orangé.



C'est un recueil de feuillets doubles libres, non numérotés. Les textes figurent sur la première page de chaque feuillet, les lithographies sur la troisième page. Les versos restent blancs.

Ce recueil a été imprimé à 115 exemplaires numérotés sur Vélin de Rives. Celui est le n° 80.





On retrouve la trace de quelques autres exemplaires :
- Jacques Desse a proposé un exemplaire avec un dessin original.
- Bibliothèque érotique Gérard Nordmann – 2ème partie (Paris, Christie's, 14 et 15/12/2006) : n° 52
- "Un enfer privé - Collection Sieglinde et Karl Ludwig Leonhardt", Paris, Pierre Bergé, 3/12/2009 : n° 6.
- Marcel Lamazerolles : n° 80

En revanche il n'y a aucun exemplaire dans les bibliothèques publiques en France, même à la Bibliothèque Nationale de France.

Cet ouvrage a été réédité par les Cahiers Gay Kitsh Camp, Question de Genre, n° 33, Lille, 1996. Les reproductions ne sont malheureusement pas à la hauteur de l'original, mais cette réédition contient une introduction intéressante de Patrick Cardon sur cet ouvrage, à laquelle nous avons emprunté certaines informations de ce message.

samedi 19 juin 2010

Une œuvre de jeunesse de Picasso

Une œuvre de jeunesse de Picasso vient d'être vendue à Paris. Cette toile peinte recto et verso représente deux nus masculins peints vers 1895 et 1897, alors que Picasso n'a que 14/16 ans.

Je vous laisse apprécier :