mardi 22 octobre 2019

Pierre Loti

Un passage à Rochefort lors de mes pérégrinations vacancières m’a conduit à m’intéresser de nouveau à Pierre Loti. Il est de ces écrivains dont je me suis approché, sans jamais prendre le temps de mieux les connaître.
J’ai déjà eu l’occasion d’en parler sur ce blog, car il fait partie de ces auteurs que ceux qui s’intéressent à la culture littéraire homosexuelle finissent par croiser, et d’autant plus lorsque on aime la littérature fin-de-siècle.
En relisant l’article que je lui avais consacré, je me rends compte que je parlais alors plus de l’illustration de son livre Mon frère Yves, que de Pierre Loti lui-même (cliquez-ici).



Rochefort aurait pu être une étape lotienne (je ne sais si le mot existe). Malheureusement, sa maison est fermée pour travaux. Je me suis contenté d’acheter son livre de souvenir, Le Roman d’un enfant, édité avec Prime jeunesse. Le premier est le récit de sa vie jusqu’à sa décision de s’engager dans la marine et de quitter sa ville natale, Rochefort, pour préparer Navale à Paris. Le second couvre les années parisiennes, son intégration à l’École navale et son embarquement sur le Borda. Cette lecture a été une découverte. D’abord une découverte à propos du style. Pierre Loti écrit bien. Il a l’art de transcrire les sensations, nous faisant ainsi revivre l’atmosphère très particulière de la campagne rochefortaise. Lorsqu’il découvre le sud, à Bretenoux (Lot), et ses lumières, c’est la chaleur des journées d’été qu’il sait nous transmettre. Au passage, son évocation des forêts profondes et sombres m’a immédiatement fait penser à Augiéras et à son univers de forêts mystérieuse de l’Apprenti sorcier ou du Voyage au Mont-Athos. Pour revenir à Loti, c’est aussi un conteur, qui nous fait découvrir sa famille, les nombreuses femmes qui l’ont entouré : sa mère, ses grands-mères, ses tantes, sa sœur, son amie Jeanne. Nous pénétrons au cœur d’une famille de la petite bourgeoisie de province, protestante de surcroit. On remarquera que les hommes sont absents de son univers. Le père est rarement évoqué. Le frère absent n’existe que par le souvenir et les lettres qu’il envoie. Quant aux camarades de classe, on les sent étrangement absents, car il semble appartenir à un monde hostile.


Couverture de l'édition de poche. Il ne s'agit pas d'un portrait de Pierre Loti.

L'homosexualité de Pierre Loti est en même temps un mystère et une évidence. Cela semble une évidence qui n'est aujourd'hui remise en cause par personne. Pourtant, en regard, les « preuves » – si on me permet ce mot – sont bien minces. Quelques amitiés passionnées pour de jeune marins, une phrase, fielleuse comme il se doit, d'un frère Goncourt. Mais, aucun témoignage ne vient corroborer cela.

Lui-même, dans ses souvenirs de jeunesse, ne laisse filtrer aucune allusion, hormis peut-être une camaraderie d’école avec un « levantin » lors de sa préparation à Navale. Ce qui est patent est son impossibilité à s’intégrer dans les codes de la masculinité de son époque. Passer sa jeunesse à imaginer des décors pour le conte Peau d’Âne n’est pas, me semble-t-il, la preuve d’une acceptation totale de la virilité collégienne, telle qu’elle s’exprimait à l’époque dans les lycées (et probablement encore aujourd’hui).
La lecture de l’excellente biographie d’Alain Quella-Villéger, Pierre Loti, une vie de roman, n’apporte guère plus d’éléments. C’est d’ailleurs plus une histoire de l’œuvre de Pierre Loti qu’une biographie exhaustive. Les sources sur sa vie sont essentiellement les écrits de Pierre Loti lui-même : ses souvenirs d’enfance et son journal. A défaut de disposer d’informations nouvelles, Alain Quella-Villéger traite rapidement du sujet. Il rapporte, comme beaucoup, la remarque d'Edmond de Goncourt, à propos de son roman Aziyadé : « L'appétit idéal moral de cet auteur, dont l'amante, dans son premier roman, est un monsieur ». Une médisance n’a jamais fait une preuve. On y retrouve aussi la succession de ses amitiés masculines avec des hommes virils, issues de milieux populaires, en particulier des marins bretons. Patrick Dubuis, dans son article sur Pierre Loti, dans Amours secrètes, donne une bonne synthèse, bien illustrée, de ces amitiés que je qualifierais d’homoérotiques, plutôt qu’homosexuelles, en l’absence de plus d’informations.
Enfin, il existe ce beau dessin, souvent reproduit, qui montre la fascination de Pierre Loti pour le corps masculin, lorsqu’il est musclé et bien découplé.


Pierre Loti n’a pas eu la chance d’avoir des héritiers intelligents comme Julien Green. Son journal a été expurgé de tout ce que la famille ne voulait pas voir publier. On en est réduit à des conjectures sur le contenu détruit. On peut penser qu’il en révélait plus sur son homosexualité.

Vous pourriez me dire que tout cela n'a pas beaucoup d'importance, car cela reste du domaine de l'intime. Il ne s’agit pas seulement d’une curiosité, voire d’un voyeurisme. Je pense que le sujet mérite plus d'intérêt car Pierre Loti a été un personnage marquant et reconnu de son époque.

Il s’agit de comprendre toutes les facettes de cette personnalité. Pierre Loti était un adepte des déguisements et des travestissements. 


Par son attitude, ses choix vestimentaires, son maquillage, il aimait se situer à la marge de la masculinité que paradoxalement, il essayait de renforcer par le travail de son corps. Il aimait ainsi brouiller les lignes entre les genres. Ce qui le distingue de Jean Lorrain, auquel il s’apparentait par son comportement, c’est qu’il était un militaire, commandant de navires de guerre.

Il a été élu très jeune à l'Académie française en 1892, à l'âge de 42 ans, où il a été opposé à Émile Zola. Ses ouvrages ont été des succès de librairies. Il était une personnalité notable, reçue dans de multiples milieux. Il semble d’ailleurs avoir été un peu snob. Son amour de la Turquie en a fait un de ses plus fervents défenseurs et il y était accueilli avec les honneurs. Ce statut de personnalité publique est à mettre en regard de ses travestissements et des ambiguïtés qu'il s'est toujours plu à cultiver.

Lorsqu’on imagine le personnage public, cette photo de Pierre Loti fait apparaître un contraste saisissant. Il semble d’autant plus accentuer sa pose ambigüe, qu’il est à côté de Pierre Le Cor, le marin breton ami/amant qui a servi de modèle à Mon frère Yves. Nous sommes dans les années qui suivent la défaite de 1870, où prévalaient des discours militaristes, aux relents virils. Comment pouvaient être perçus ces comportements un peu « folle », alors qu’il ne s’agissait pas d’un artiste comme Jean Lorrain, d’un aristocrate dandy comme Montesquiou, mais d’un notable militaire, parfois chargé de missions diplomatiques pour le compte de la France ? Certes, il y a eu des railleries, comme celles de Clemenceau, mais il n’a jamais été ostracisé, ce qui implique un certain niveau d’acceptation.

Ainsi, entre le personnage public et la personnalité privée dont les goûts ont toujours effleuré à la surface, il y un espace qui doit nous interroger sur la réception d'un comportement homosexuel par la société de son époque.

Si les discussions sur l’homosexualité de Pierre Loti vous paraissent oiseuses, cela ne doit pas vous détourner de lire ce très beau livre Le Roman d’un enfant.

Pour terminer, plutôt que m’efforcer de résumer la vie de Pierre Loti, je reproduis ici la notice de Laure Murat dans Le Dictionnaire des cultures gays et lesbiennes. Portrait saisissant où toutes les ambivalences du personnage sont bien mises en valeur.

Écrivain adulé et « sublime illettré » (Anatole France), voyageur impénitent toujours nostalgique des rives qu'il vient de quitter, protestant hanté par l'islam, Julien Viaud, alias Pierre Loti, est un personnage complexe, insaisissable, dont la bisexualité tapageuse et le goût du travestissement donnent peut-être la mesure.
Né dans une famille huguenote basée à Rochefort, il s'oriente dès l'âge de quinze ans vers la marine, où il fera toute sa carrière. Sa passion pour la mer, pour les voyages et la vie d'officier se double d'une attirance sans équivoque pour les matelots bien bâtis, lui dont le physique insipide et la très petite taille seront une souffrance éternelle. Très doué pour le dessin, il a laissé des marins quelques croquis éloquents où l'on reconnaît son goût pour la plastique virile, qualité qu'il apprécie notamment chez Joseph Bernard, son premier camarade « adoré », Pierre Le Cor (modèle de Mon frère Yves, 1883) ou le « beau Léo », qui deviendra son inséparable compagnon. Mais si Loti se laisse envoûter par les beautés des deux sexes, ce sont les femmes, en particulier orientales, qu'il chante dans ses grands romans d'amour, où Sodome n'a droit qu'à quelques allusions voilées, comme en témoignent Aziyadé (1879), le Mariage de Loti (1880), le Roman d'un spahi (1881), Madame Chrysanthème (1887), Ramuntcho (1897), les Désenchantées (1906). Parallèlement, il consacre plusieurs livres au courage des travailleurs de la mer, en forme d'hommages, tels que Mon frère Yves, Pêcheur d'Islande (1886, son plus grand succès) ou Matelot (1893).
Aussi extravagant qu'attaché aux traditions, Pierre Loti se résout à se marier en 1886 avec une protestante, Blanche de Ferrière, dont il aura un fils. Quelques années plus tard, il installe à Rochefort une jeune Basque, qui va former, avec les trois fils qu'elle aura de lui, une deuxième famille. À cette double vie, il faut ajouter ses escapades masculines ; son fils aîné s'ingéniera à en faire disparaître les preuves, mais on en trouve les traces dans son Journal Intime, dont une version expurgée paraîtra en 1925 et 1929.
Célébré dans le monde entier, élu à l'Académie française en 1892, Loti n'est pas devenu pour autant une figure respectable dans la société : son goût des frasques, des décors exotiques opulents (il s'est fait construire une mosquée à l'intérieur de sa maison), ses fuites vers l'Orient mais surtout sa passion du déguisement et du maquillage (on le voyait fréquemment poudré et du rouge aux joues) le font échapper à toute définition. Du jeune homme qui partait danser la java en compagnie de jeunes gymnastes à l'écrivain repenti sur le tard, Pierre Loti, le « magicien » des lettres, n'aura cessé de se grimer, de jouer avec toutes les identités, notamment sexuelles. Visage fardé, juché sur de hauts talons, ne résumait-il pas lui-même la quête de toute sa vie d'une phrase : « Je n'étais pas mon genre. »

La biographie récente de Pierre Loti, par Alain Quella-Villéger :


Les photos qui illustrent cet article sont extraites d'une évocation des liens entre Pierre Loti et le Japon : Pierre Loti et le Japon, par Jean-Pierre Montier.


Pour clore ce message, une photo plus sage – en apparence du moins – de Pierre Loti et Pierre Le Cor.


4 commentaires:

Ludovic a dit…

Très objective et très intéressante contribution à l'étude d'un auteur qui fut de son temps considéré comme un très grand auteur et qui a influencé nombre d'écrivains majeurs du début du siècle dernier. Il faut se référer aux très récentes émissions que France Culture lui a consacrées. Loti peut être revendiqué comme l'ancêtre du Queer mais que veulent dire ces raccourcis plus ou moins anachroniques? Vous me confirmez dans l'idée qu'il faudrait aussi lire cet auteur pour mieux comprendre notre siècle. Un détail qui a son poids aujourd'hui: Loti fut un des marins qui visitèrent l'Ile de Pâques au début du siècle dernier et dont les notes auraient dû contribuer à établir que le prétendu "effondrement" de la civilisation des Pascuans est simplement une erreur scientifique comme il s'en commet parfois.
Bravo et merci pour votre blog toujours excellent!

Bibliothèque Gay a dit…

Merci pour votre commentaire. Les émissions de France Culture m'avait échappées. On y retrouve Alain Quella-Villéger, dont je viens de lire la biographie de Loti. J'imagine que l'on retrouve dans les émissions ce que l'on peut lire dans l'ouvrage.
Il parle effectivement du passage de Loti à l'Ile de Pâques,sans d'ailleurs l'aborder selon le même angle que vous.
Je suis d'accord avec vous que le terme "queer", indépendamment de l'anachronisme, s'applique bien à Loti, même si les tenants actuels du Queer sont probablement les mêmes qui sont gênés par les positions racialistes de Loti. Tout dans la vie et l’œuvre de Loti montre une forme de conservatisme culturel et social, qui fait que, de ce point de vue, il n'était pas du tout "queer". Je crois qu'il lui restait un fond de petit-bourgeois de province, qui contraste singulièrement avec son comportement et ses mœurs. Ce sont les ambivalences du personnage. Et c'est d’ailleurs pour cela qu'il m'intéresse.
Jean-Marc

Olivier AUGER a dit…

Je crois tout simplement que la bisexualité (et non la seule homosexualité) de Loti a "posé un problème de classification" à l' époque, et c'est peut-être pour cela qu'il n'a pas été aussi vilipendé que les homosexuels purs et durs. Pour un militaire à l'époque c’était grave (manque de virilité + prise au chantage) ; quelques années plus tard ce sera la période des grands scandales (en France, Fersen et ses messes noires, en Allemagne l'affaire Eulenburg - Moltke, etc).

Concernant les photos de Loti et le Cor avec les japonaises, il s'agit de Oyouki, la fille de 15 ans de ses propriétaires, et de Okané-san, son épouse temporaire de 18 ans plus connue sous le nom de Madame Chrysanthème. J'ai toujours pensé que Loti, bisexuel mettait ici clairement en scène son fantasme (? peut être réalisé) d'un ménage à trois bisexuel. Je remarque que Loti et Le Cor alternent les poses relâchées / raide comme un piquet entre les deux photos - un jeu entre eux, certainement ?

Bibliothèque Gay a dit…

Merci de votre commentaire. Je n'avais pas vu la photo de Pierre Loti, Pierre Le Cor et Oyouki comme un fantasme de ménage à trois. Comme le sexualité de Pierre Loti est, volontairement de sa part, pleine de mystères, je prends l'hypothèse. Même si je privilégie l'idée que la femme, dans ce cas-là, est un prétexte pour atteindre l'homme. Mais, peut-être que je me trompe...