dimanche 28 février 2010

Elie Grekoff

Pour faire suite au message sur le Tirésias, de Marcel Jouhandeau, illustré par Elie Grekoff, deux belles images qui m'ont été communiquées suite au message précédent :


dimanche 21 février 2010

"Ce visage qui nous regarde", illustré par Jean Boullet

Parmi les premiers ouvrages illustrés par Jean Boullet, se trouve cette plaquette éditée en 1947 au profit de l'œuvre de la Mie de Pain, association caritative d'assistance aux sans-abris et aux exclus.


Le texte d'introduction est de l'écrivain catholique Daniel-Rops. Tout est parti de la rencontre avec un pauvre hère qui le regarde : "il n'y avait dans cet homme, dans ce regard, rien de plus qu'une question" : "pourquoi ?". C'est l'interrogation sur l'inégalité, l'injustice sociale, l'égoïsme. Pour Daniel-Rops, "les dessins de Jean Boullet, dans leur poignant réalisme, [...] m'ont tout de suite fait penser à lui".

Ce texte est ensuite illustré de 20 dessin de Jean Boullet.

Malgré la gravité du sujet, le dessin de Jean Boullet sait rendre hommage à la beauté des garçons. J'en ai sélectionné quelques uns.

J'aime cette image de la paternité :


Son talent de dessinateur est tel qu'il sait rendre toutes les situations. Pour preuve, ces visages usés par la vie.


Il y a du fantastique dans ces hommes qui semblent sortir de l'ombre :


Description de l'ouvrage

Daniel-Rops
Ce visage qui nous regarde, avec 20 dessins de Jean Boullet
S.l., La Mie de Pain, 1947, in-8° (241 x 160 mm), [12] pp. - 20 planches, sous couverture rempliée.


Tirage 1 100 exemplaires :
- 20 exemplaires numérotés I à XX, avec un dessin original
- 1080 exemplaires, numérotés de 21 à 1 1000, sur papier des papeteries de Rives.

Il n'existe aucun exemplaire dans les bibliothèques publiques, même à la BNF !

Henri Petiot, dit Daniel-Rops est un écrivain et historien français, né à Épinal le 19 janvier 1901 et mort à Aix-les-Bains le 27 juillet 1965. Il est spécialisé dans l'histoire religieuse (voir la notice Wikipédia)

"La Mie de Pain" est une association d'assistance aux personnes en danger : accueillir dans l’urgence, nourrir et héberger, sans exclusive, sans condition et anonymement toutes personnes majeures, en situation de précarité, de marginalisation ou d’exclusion… Elle a été fondée en 1891 par Paulin Enfert (voir site : La Mie de Pain).

samedi 6 février 2010

"Tirésias", de Marcel Jouhandeau, 1954

J'ai choisi comme image emblématique de mon site cette illustration du Tirésias de Jouhandeau :


Comme je l'avais promis, je souhaite vous faire découvrir aujourd'hui ce livre qui est un texte magnifique sur le plaisir entre hommes, en même temps qu'une merveille de l'édition par la beauté des illustrations d'Elie Grekoff.

Marcel Jouhandeau, né en 1888, a laissé une œuvre romanesque importante, dans la tradition des grands moralistes. L'homosexualité, centrale dans sa vie, n'est que peu à peu abordée, d'abord par des allusions dans son
Eloge de l'imprudence (1931), puis de façon de plus en plus claire dans De l'abjection, paru anonymement en 1939, réédité en 1951 avec son nom d'auteur. Suivront Chronique d'une passion (1944), Les funérailles d'Adonis (1948) ou L'école des garçons (1953) et Du pur amour (1955), qui abordent l'homosexualité plutôt sous l'angle de la passion amoureuse, que de la sexualité en tant que telle. C'est avec Tirésias, paru anonymement en 1954 dans un tirage de 150 exemplaires, qu'il aborde le sexe entre hommes. C'est probablement pour cela que le texte restera anonyme et qu'il sera toujours réticent à le reconnaître. Il faut imaginer qu'en 1954, pour un écrivain reconnu, parler ouvertement de sodomie et de plaisir partagé était encore de l'ordre de l'inimaginable. Certes, Jean Genet l'avait fait dans Notre-Dame des Fleurs et Le miracle de la rose, mais il était peu connu, au delà d'un cercle restreint autour de Cocteau, puis Sartre.

Tirésias est organisé autour du récit de ses amours avec quatre hommes, Richard, Philippe, Le Nain et Pierre, qu'il rencontre dans un bordel d'hommes. C'est Richard qui, pour la première fois, lui fait prendre goût à la sodomie :
" Ses poils dessinaient sur ses cuisses dorées des roses noires comme on en voyait semées sur les cuisses de Malatesta, comme en porte le pelage des panthères, et c'est au moment où je le lui fis remarquer qu'il s'est jeté sur moi, en me mordant l'épaule. Vainement je cherchai à me défendre, il m'avait retourné sens dessus dessous et son visage contre ma nuque s'y imprimait si bien que c'était mieux le voir que si je l'avais regardé face à face,quand tout d'un coup, mais comment cela s'était-il fait, je me sentis sailli par son dard. Alors, comme il me tenait, sûr que je ne me déroberais plus à sa possession, sa bouche m'apparut sous mon bras sensuelle, succulente, une grenade entr'ouverte. De douceur plus suave et de douleur plus cruelle, je n'en avais jamais ressenties à la fois. Il m'était bien égal de vivre ou de mourir et je le lui dis, tant le supplice et le plaisir s'exaltent l'un l'autre. Je finis par oublier le supplice pour le plaisir."

Lorsqu'il découvre la sodomie, il a alors dépassé la soixantaine et une longue vie de relation homosexuelle. Une expérience malheureuse à l'âge de 23 ans l'en avait pourtant dégoûté : "Hélas ! j'en fus plus d'un an malade et une sorte d'horreur de ce geste m'empêcha de le considérer toute ma vie comme agréable."

L'ouvrage est illustré de 15 gravures d'Elie Grekoff. Je les reproduis à la suite, complétées de morceaux choisis, glanés au fils du texte.




"Ce soir, il allait répandre sa semence, la curiosité lui a pris de se voir en moi, de mesurer de l'œil notre jointure, sa puissance et la longueur de sa portée, mes profondeurs aussi. Alors comme il s'écartait et se penchait sur ma croupe, j'ai aperçu de profil, en me retournant, son poitrail de lion, ses seins lourds, si gonflés par la jouissance qui approchait, qu'ils partageaient, qu'une goutte de lait gicla d'un tétin. Non, rien ne pouvait, parmi la confusion de nos formes, m'émouvoir plus que de surprendre toutes ces érosions à la fois, dont les cataclysmes seuls qui changent le cours des humeurs dans la nature peuvent donner une idée.
Cela éclate subrepticement et vous voici de fond en comble bouleversé, transmué. Sans doute, pour qu'il en soit ainsi, faut-il ne pas tricher, ne pas traiter le plaisir légèrement, mais comme une initiation constante et constamment renouvelée, aux mystères les plus sacrés."

J'aime particulièrement l'idée de cette dernière phrase.



"Il ne me prend qu'agenouillé, mes jambes passées autour de son cou. Ainsi son visage demeure exposé au-dessus de moi, les paupières baissées, jusqu'au moment où le bonheur le saisit et m'envahit. Alors il ouvre ses yeux, tout grands, de grands yeux couleur de pervenche, dont la tendresse à ce moment-là est d'autant plus poignante que sa bouche cruellement se chiffonne,se rétracte, un peu comme l'huître encore vivante, quand on la dérange dans son repaire. Après, je n'ai qu'à lui parler de ce regard et de cette grimace pour qu'il sourie, mais comme le paraissent faire seulement les animaux endormis au rappel en rêve de la volupté."




"Dès que je vais être prêt, il vient me chercher, m'attire à lui et je commence à trembler, à geindre de peur, à supplier qu'il me ménage, qu'il ne soit pas brutal, trop dur, comme le volatile, que guette un vautour ou le couteau du sacrificateur. Alors, il me donne de doux noms par monosyllabes ensalivés, dont je comprends moins le sens (il parle un argot à lui) que la gentillesse volontaire ou l'ironie, quand il ne les pimente pas tout d'un coup de grossièretés, cette fois claires, ou de quelque menace qui me glace de terreur. En même temps sa main me touche au bon endroit, sa caresse m'excite et m'apaise, il m'entoure peu à peu la taille de son bras massif qui pèse sur ma hanche et tout d'un coup me ceinture et me broie. Son visage s'éclipse, je le sens descendre le long de mes reins,à la recherche de profondeurs qu'il visite comme chez lui. Au passage de son doigt, puis de sa langue, je m'épanouis. La confiance naît. A peine ai-je senti sa chaleur installée en moi, son visage remonte des abîmes. Comme s'il frôlait chacune de mes vertèbres l'une après l'autre au passage et c'est quand il me mord la nuque et que je sens son corps allongé le long du mien, ses tétins sensibles au-dessus de mes épaules, que la pointe carrée de son phallus, battant mes fesses, comme exprès pour me faire éprouver sa raideur, hésite encore une fois sur le seuil et enfin me pourfend. Bien en selle, après une longue promenade au trot, d'un coup de rein, il me retourne et mes jambes passées comme un collier autour de son cou, je peux contempler, entre ses deux épaules qui me cachent toute la pièce, une Face de Titan maussade qui se balance, passant de l'insulte la plus cruelle à la câlinerie, d'une expression de douleur à la béatitude, avant de se fondre de bonheur. Sa bouche à la mienne attachée, nos yeux se ferment en même temps que sa sève brûlante m'inonde et que la mienne se répand entre nos deux cœurs, débâcle saluée par des râles sans fin, comme il n'arrive qu'aux bêtes fauves qui s'accouplent dans les forêts."





"Le moment le meilleur est peut-être celui de l'attente à genoux, sans voir ni savoir ce qui se passe derrière soi. Rien de plus émouvant que l'approche du pénis, avant l'attouchement. Douceur de l'hésitation du membre au bord des lèvres qui se rétractent et peu à peu se détendent, comme pour aller au-devant de ce qui va les
élargir, en les déchirant. Deux bras déjà vous ceinturent. Tu ne fuiras pas. La pénétration est d'abord douleur, cependant que l'agitation du fer lui permet de prendre sa place dans le fourreau qui, dépliant une à une ses mailles, épouse plutôt la forme de ce qui le remplit qu'il n'impose la sienne, jusqu'au moment où la vulve, béante de délectation, se lisse et s'oint elle-même. Alors le glissement de pénible qu'il fut d'abord se change bientôt en la plus voluptueuse et comme intérieure caresse.

Pierre seul a su faire suivre son balancement rythmé d'une extase encore plus complète : c'est quand, son ventre ayant touché mes reins, nos toisons mêlées, il a pris en moi sa place, où il reste longtemps immobile, si tendu que le gland se gonfle à l'intérieur et par son propre battement, par sa seule vibration parvient à l'orgasme. Alors averti par son cri, à peine me suis-je senti tout d'un coup inondé de sa chaude liqueur, il en profite, humecté, pour s'avancer encore plus loin, de cachette en retranchement jusqu'à ce que ce soit à moi de crier, en même temps que sous l'effet de la jouissance, tout en moi se resserre, comme une coulisse sur son phallus que je retiens mon prisonnier et fous d'une mutuelle reconnaissance, nous tombons enlacés sur la couche et nous endormons."



Elie Grekoff est un illustrateur français d'origine russe, né le 11 octobre 1914, à Saratoff, dans la province du Don et arrivé en France en 1928. Il est mort à Saumur le 16 juillet 1985. Il a été formé par Fernand Léger. Un site très bien fait lui est entièrement consacré : Elie Grekoff.


Description de l'ouvrage et de l'exemplaire

Tirésias
S.l.n.n, 1954, in-8° (224 x 142 mm), 92-[4] pp., 15 gravures sur bois dans le texte, couverture et titre illustrée d'une gravure sur bois.

L'achevé d'imprimer est du 23 mars 1954. Selon la BNF, il a été imprimé à Paris par M. Sautier.

Tirage : 150 exemplaires sur vélin pur fil du Marais :
- 15 exemplaires numérotés 1 à 15 contenant un dessin original, une suite sanguine des 15 bois illustrant le livre plus une suite de 5 bois non utilisés
- 15 exemplaires numérotés 16 à 30 contenant une suite sanguine des 15 bois illustrant le livre plus une suite de 5 bois non utilisés
- 120 exemplaires numérotés 31 à 150


Cet exemplaire est un exemplaire d'artiste, marqué "A". Il contient la suite sur sanguine des 15 gravures sur bois (c'est de cette suite que sont tirées les illustrations de ce message). Il contient aussi 5 gravures qui n'ont pas été retenues dans l'ouvrage définitif.






Dans les collections publiques, on ne trouve que 2 exemplaires, tous les deux à la BNF :
ENFER-1498, avec envoi autographe signé de l'auteur à la Bibliothèque nationale, daté de novembre 1955.
RES 8-Z PAB JOUHANDEAU-78, don de Pierre-André Benoit.

Dominique Fernandez possède un exemplaire, comme il le raconte dans
Le rapt de Ganymède (p. 140) : "J'en possède un [un des 150 exemplaires] que m'a donné Marie Laurencin, le 11 novembre 1955, en me disant : « Peut-être que cela vous intéressera-t-il plus que moi. » La dédicace de Jouhandeau à Marie Laurencin présente le livre comme un « excellent pastiche » de l’Imitation de Jésus-Christ."

Avec
Le voyage secret et Carnets de Don Juan, Tirésias a été réédité par Arlea en 1988, sous le titre Ecrits secrets.

Les Ecrits secrets ont ensuite paru en 1993 dans la collection de poche "Pocket".


Pour ceux qui veulent aller plus loin sur Jouhandeau, je recommande les belles pages de Didier Eribon dans
Une morale du minoritaire, Paris, 2001.