samedi 6 février 2010

"Tirésias", de Marcel Jouhandeau, 1954

J'ai choisi comme image emblématique de mon site cette illustration du Tirésias de Jouhandeau :


Comme je l'avais promis, je souhaite vous faire découvrir aujourd'hui ce livre qui est un texte magnifique sur le plaisir entre hommes, en même temps qu'une merveille de l'édition par la beauté des illustrations d'Elie Grekoff.

Marcel Jouhandeau, né en 1888, a laissé une œuvre romanesque importante, dans la tradition des grands moralistes. L'homosexualité, centrale dans sa vie, n'est que peu à peu abordée, d'abord par des allusions dans son
Eloge de l'imprudence (1931), puis de façon de plus en plus claire dans De l'abjection, paru anonymement en 1939, réédité en 1951 avec son nom d'auteur. Suivront Chronique d'une passion (1944), Les funérailles d'Adonis (1948) ou L'école des garçons (1953) et Du pur amour (1955), qui abordent l'homosexualité plutôt sous l'angle de la passion amoureuse, que de la sexualité en tant que telle. C'est avec Tirésias, paru anonymement en 1954 dans un tirage de 150 exemplaires, qu'il aborde le sexe entre hommes. C'est probablement pour cela que le texte restera anonyme et qu'il sera toujours réticent à le reconnaître. Il faut imaginer qu'en 1954, pour un écrivain reconnu, parler ouvertement de sodomie et de plaisir partagée était encore de l'ordre de l'inimaginable. Certes, Jean Genet l'avait fait dans Notre-Dame des Fleurs et Le miracle de la rose, mais il était peu connu, au delà d'un cercle restreint autour de Cocteau, puis Sartre.

Tirésias est organisé autour du récit de ses amours avec quatre hommes, Richard, Philippe, Le Nain et Pierre, qu'il rencontre dans un bordel d'hommes. C'est Richard qui, pour la première fois, lui fait prendre goût à la sodomie :
" Ses poils dessinaient sur ses cuisses dorées des roses noires comme on en voyait semées sur les cuisses de Malatesta, comme en porte le pelage des panthères, et c'est au moment où je le lui fis remarquer qu'il s'est jeté sur moi, en me mordant l'épaule. Vainement je cherchai à me défendre, il m'avait retourné sens dessus dessous et son visage contre ma nuque s'y imprimait si bien que c'était mieux le voir que si je l'avais regardé face à face,quand tout d'un coup, mais comment cela s'était-il fait, je me sentis sailli par son dard. Alors, comme il me tenait, sûr que je ne me déroberais plus à sa possession, sa bouche m'apparut sous mon bras sensuelle, succulente, une grenade entr'ouverte. De douceur plus suave et de douleur plus cruelle, je n'en avais jamais ressenties à la fois. Il m'était bien égal de vivre ou de mourir et je le lui dis, tant le supplice et le plaisir s'exaltent l'un l'autre. Je finis par oublier le supplice pour le plaisir."

Lorsqu'il découvre la sodomie, il a alors dépassé la soixantaine et une longue vie de relation homosexuelle. Une expérience malheureuse à l'âge de 23 ans l'en avait pourtant dégoûté : "Hélas ! j'en fus plus d'un an malade et une sorte d'horreur de ce geste m'empêcha de le considérer toute ma vie comme agréable."

L'ouvrage est illustré de 15 gravures d'Elie Grekoff. Je les reproduis à la suite, complétées de morceaux choisis, glanés au fils du texte.




"Ce soir, il allait répandre sa semence, la curiosité lui a pris de se voir en moi, de mesurer de l'œil notre jointure, sa puissance et la longueur de sa portée, mes profondeurs aussi. Alors comme il s'écartait et se penchait sur ma croupe, j'ai aperçu de profil, en me retournant, son poitrail de lion, ses seins lourds, si gonflés par la jouissance qui approchait, qu'ils partageaient, qu'une goutte de lait gicla d'un tétin. Non, rien ne pouvait, parmi la confusion de nos formes, m'émouvoir plus que de surprendre toutes ces érosions à la fois, dont les cataclysmes seuls qui changent le cours des humeurs dans la nature peuvent donner une idée.
Cela éclate subrepticement et vous voici de fond en comble bouleversé, transmué. Sans doute, pour qu'il en soit ainsi, faut-il ne pas tricher, ne pas traiter le plaisir légèrement, mais comme une initiation constante et constamment renouvelée, aux mystères les plus sacrés."

J'aime particulièrement l'idée de cette dernière phrase.



"Il ne me prend qu'agenouillé, mes jambes passées autour de son cou. Ainsi son visage demeure exposé au-dessus de moi, les paupières baissées, jusqu'au moment où le bonheur le saisit et m'envahit. Alors il ouvre ses yeux, tout grands, de grands yeux couleur de pervenche, dont la tendresse à ce moment-là est d'autant plus poignante que sa bouche cruellement se chiffonne,se rétracte, un peu comme l'huître encore vivante, quand on la dérange dans son repaire. Après, je n'ai qu'à lui parler de ce regard et de cette grimace pour qu'il sourie, mais comme le paraissent faire seulement les animaux endormis au rappel en rêve de la volupté."




"Dès que je vais être prêt, il vient me chercher, m'attire à lui et je commence à trembler, à geindre de peur, à supplier qu'il me ménage, qu'il ne soit pas brutal, trop dur, comme le volatile, que guette un vautour ou le couteau du sacrificateur. Alors, il me donne de doux noms par monosyllabes ensalivés, dont je comprends moins le sens (il parle un argot à lui) que la gentillesse volontaire ou l'ironie, quand il ne les pimente pas tout d'un coup de grossièretés, cette fois claires, ou de quelque menace qui me glace de terreur. En même temps sa main me touche au bon endroit, sa caresse m'excite et m'apaise, il m'entoure peu à peu la taille de son bras massif qui pèse sur ma hanche et tout d'un coup me ceinture et me broie. Son visage s'éclipse, je le sens descendre le long de mes reins,à la recherche de profondeurs qu'il visite comme chez lui. Au passage de son doigt, puis de sa langue, je m'épanouis. La confiance naît. A peine ai-je senti sa chaleur installée en moi, son visage remonte des abîmes. Comme s'il frôlait chacune de mes vertèbres l'une après l'autre au passage et c'est quand il me mord la nuque et que je sens son corps allongé le long du mien, ses tétins sensibles au-dessus de mes épaules, que la pointe carrée de son phallus, battant mes fesses, comme exprès pour me faire éprouver sa raideur, hésite encore une fois sur le seuil et enfin me pourfend. Bien en selle, après une longue promenade au trot, d'un coup de rein, il me retourne et mes jambes passées comme un collier autour de son cou, je peux contempler, entre ses deux épaules qui me cachent toute la pièce, une Face de Titan maussade qui se balance, passant de l'insulte la plus cruelle à la câlinerie, d'une expression de douleur à la béatitude, avant de se fondre de bonheur. Sa bouche à la mienne attachée, nos yeux se ferment en même temps que sa sève brûlante m'inonde et que la mienne se répand entre nos deux cœurs, débâcle saluée par des râles sans fin, comme il n'arrive qu'aux bêtes fauves qui s'accouplent dans les forêts."





"Le moment le meilleur est peut-être celui de l'attente à genoux, sans voir ni savoir ce qui se passe derrière soi. Rien de plus émouvant que l'approche du pénis, avant l'attouchement. Douceur de l'hésitation du membre au bord des lèvres qui se rétractent et peu à peu se détendent, comme pour aller au-devant de ce qui va les
élargir, en les déchirant. Deux bras déjà vous ceinturent. Tu ne fuiras pas. La pénétration est d'abord douleur, cependant que l'agitation du fer lui permet de prendre sa place dans le fourreau qui, dépliant une à une ses mailles, épouse plutôt la forme de ce qui le remplit qu'il n'impose la sienne, jusqu'au moment où la vulve, béante de délectation, se lisse et s'oint elle-même. Alors le glissement de pénible qu'il fut d'abord se change bientôt en la plus voluptueuse et comme intérieure caresse.

Pierre seul a su faire suivre son balancement rythmé d'une extase encore plus complète : c'est quand, son ventre ayant touché mes reins, nos toisons mêlées, il a pris en moi sa place, où il reste longtemps immobile, si tendu que le gland se gonfle à l'intérieur et par son propre battement, par sa seule vibration parvient à l'orgasme. Alors averti par son cri, à peine me suis-je senti tout d'un coup inondé de sa chaude liqueur, il en profite, humecté, pour s'avancer encore plus loin, de cachette en retranchement jusqu'à ce que ce soit à moi de crier, en même temps que sous l'effet de la jouissance, tout en moi se resserre, comme une coulisse sur son phallus que je retiens mon prisonnier et fous d'une mutuelle reconnaissance, nous tombons enlacés sur la couche et nous endormons."



Elie Grekoff est un illustrateur français d'origine russe, né le 11 octobre 1914, à Saratoff, dans la province du Don et arrivé en France en 1928. Il est mort à Saumur le 16 juillet 1985. Il a été formé par Fernand Léger. Un site très bien fait lui est entièrement consacré : Elie Grekoff.


Description de l'ouvrage et de l'exemplaire

Tirésias
S.l.n.n, 1954, in-8° (224 x 142 mm), 92-[4] pp., 15 gravures sur bois dans le texte, couverture et titre illustrée d'une gravure sur bois.

L'achevé d'imprimer est du 23 mars 1954. Selon la BNF, il a été imprimé à Paris par M. Sautier.

Tirage : 150 exemplaires sur vélin pur fil du Marais :
- 15 exemplaires numérotés 1 à 15 contenant un dessin original, une suite sanguine des 15 bois illustrant le livre plus une suite de 5 bois non utilisés
- 15 exemplaires numérotés 16 à 30 contenant une suite sanguine des 15 bois illustrant le livre plus une suite de 5 bois non utilisés
- 120 exemplaires numérotés 31 à 150


Cet exemplaire est un exemplaire d'artiste, marqué "A". Il contient la suite sur sanguine des 15 gravures sur bois (c'est de cette suite que sont tirées les illustrations de ce message). Il contient aussi 5 gravures qui n'ont pas été retenues dans l'ouvrage définitif.






Dans les collections publiques, on ne trouve que 2 exemplaires, tous les deux à la BNF :
ENFER-1498, avec envoi autographe signé de l'auteur à la Bibliothèque nationale, daté de novembre 1955.
RES 8-Z PAB JOUHANDEAU-78, don de Pierre-André Benoit.

Dominique Fernandez possède un exemplaire, comme il le raconte dans
Le rapt de Ganymède (p. 140) : "J'en possède un [un des 150 exemplaires] que m'a donné Marie Laurencin, le 11 novembre 1955, en me disant : « Peut-être que cela vous intéressera-t-il plus que moi. » La dédicace de Jouhandeau à Marie Laurencin présente le livre comme un « excellent pastiche » de l’Imitation de Jésus-Christ."

Avec
Le voyage secret et Carnets de Don Juan, Tirésias a été réédité par Arlea en 1988, sous le titre Ecrits secrets.

Les Ecrits secrets ont ensuite paru en 1993 dans la collection de poche "Pocket".


Pour ceux qui veulent aller plus loin sur Jouhandeau, je recommande les belles pages de Didier Eribon dans
Une morale du minoritaire, Paris, 2001.

dimanche 10 janvier 2010

"Le baiser de Narcisse", de Jacques d'Adelswärd-Fersen

Ce beau portrait de l'adolescent Milès orne le dernier chapitre de ce bel ouvrage de Fersen.

Page de titre :


Milès, né à Byblos des amours d'un marchand et de son esclave de Bythinie, Lidda, se fait rapidement remarquer par sa grande beauté. D'abord destiné à être prêtre au temple d'Adonis, à Attalée, il s'en échappe pour retourner à son pays natal. Il a déjà éveillé l'amour chez Enacrios. Devenu esclave, il est acheté par Scopas l'architecte qui le ramène à Athènes, où il l'affranchit. Il a alors 15 ans. Scopas se meurt d'amour pour Milès, mais celui-ci ne le lui rend pas, tourmenté qu'il est par son rêve de retourner à son pays natal. Sa beauté provoque l'admiration et la passion du peintre Ictinos qui l'utilise comme modèle pour les fresques du temple de Ganymède, construit par Scopas. Il fuit encore avec un inconnu, qui est comme le double de lui-même. Resté seul, il voit le reflet de son image dans l'eau : "Cette image lui souriait pour l'attirer vers elle. Il se pencha encore; soudain il sentit le contact humide et doux de lèvres, plus tiède encore qu'un baiser. N'était-ce pas là l'image du sauveur qui le mènerait dans sa patrie nostalgique par des chemins que nul ne connaissait, maintenant que les humains, tous, lui avaient menti? Aussi, les regards frôlant les vagues. Milès éprouvait-il un singulier plaisir à entendre les voix qui lui parlaient enfin. Car ces voix lui parlaient, disaient les pays d'extase imaginaire où l'on ne souffre plus, où l'on ne pense plus, où l'on ne rêve pas. L'adolescent se penchait encore... Ses doigts qui s'agrippaient au rocher glissèrent...".



L'évocation de la beauté juvénile est omniprésente :
"ils croisèrent une théorie de jeunes hommes et d'adolescents dont les tuniques de lin transparentes laissaient voir des formes juvéniles et musclées."

En particulier, ces deux belles évocations du jeune Milès nu :

"Puis il dégrafa sa tunique dont l'étoffe soyeuse tomba à terre, palpitant autour de lui tel qu'un phalène. Et il demeura ainsi, dans une pose presque pareille à celle du dieu, tandis que les rayons d'or poudraient de lumière chaude la nacre ferme de sa chair. Prolongement fuselé de ses chevilles étroites, les jambes musclées, déliées au genou supportaient comme deux colonnes d'albâtre le torse souple, le ventre plat et légèrement creux où s'affirmait la précoce virilité de Milès. La tête semblait une fleur plus belle épanouie sur le col de cette amphore humaine dont les anses étaient fermées par les deux bras déjà robustes de l'adolescent. Devant cette splendeur et cette immobilité, personne n'élevait la voix comme devant un chef-d'œuvre. Milès avait chanté, dansé et il se montrait dans sa nudité glorieuse..."

Milès "dénoua l'étoffe fine qui lui ceignait les reins et sa nudité radieuse apparut. La tête splendide de pureté, avec le front bas tout ombragé de cheveux drus, bouclés sur les yeux clairs, se détachait plus nerveuse encore et plus altière sur le cou veiné qui l'unissait à la poitrine blanche, au torse cambré. Une petite ligne brune faisait collier, séparant du corps pâle le visage et la nuque, mordorés par le soleil. Les épaules un peu étroites, à la peau moirée, indiquaient la grande jeunesse, ainsi que les bras, mal habitués aux violents exercices, et presque trop maigres. Mais les hanches polies, ombrées par la puberté saine, le sexe rond et ferme comme un fruit, les cuisses dures, les mollets élancés disaient quel mâle s'éveillerait dans cet enfant, aux jours de la force prochaine."


L'histoire baigne dans une atmosphère éthérée, dans laquelle les réalités crues de l'amour semblent bien loin. Seules quelques allusions évoquent la sensualité (je n'irai pas jusqu'à dire la sexualité, le mot paraît déplacé dans le monde imaginaire de Fersen !) :

"Sous les doigts subtils des pocillateurs, Milès en extase fermait ses beaux yeux. Depuis trois mois qu'il avait été soumis aux purifications, et qu'il apprenait pour affronter l'acropage le chant des vers et la danse, jamais encore les caresses des esclaves n'avaient été si douces. On l'avait oint d'huiles précieuses et de nards de Syracuse. Ses paupières battaient comme des ailes lasses et son corps radieux était souple, ondoyant et tendre — comme une algue rose."

Ecoutons Scopas l'architecte qui se meurt d'amour pour le beau Milès. Son amour sait aussi s'exprimer comme un désir sensuel : "Et lorsque je te regarde, désirable et plus bel encor par ton indifférence, lorsque je sens monter en moi les gestes et les râles du désir, il me semble évoquer la légende du Prométhée, dont, en place des vautours, une colombe dévore le cœur..."


Ce sera tout pour la sensualité. Dans ce même passage, c'est aussi un autre thème qui traverse tout l'ouvrage : l'amour impossible pour un bel adolescent qui ne le rend pas. Faut-il y voir un écho des amours de Fersen avec Nino Cesarini, le jeune maçon italien de 15 ans auquel il s'était attaché, peut-être comme Scopas au jeune esclave Milès, de 15 ans aussi?

"Sans se rendre compte de la fièvre que soulevait sa beauté, Milès, ignorant de l'amour, ignorant de soi-même, rendait en affection ce que Enacrios lui offrait en passion plus obscure et plus humble."

Exemple, ce dialogue entre Scopas et le philosophe :
"- Dis-moi ce qu'il faut faire pour égayer cet enfant, répéta le vieillard anxieux... Je souffre et je l'aime !...
- Il est trop beau pour te sourire".

"Un instant, le vieil artiste tourna la tête croyant que l'enfant lui parlait. Ce n'était que le vent dans les feuilles..."



On sent chez Fersen la nostalgie d'un temps où l'on pouvait aimait la beauté des jeunes gens. Cela sonne comme un douloureux rappel de ses déboires passés, pour avoir simplement voulu vivre en conformité avec ses goûts :
"Cependant Milès grandissait en taille et en beauté.La tête charmante de Lidda ressuscitait, animée, et paraissait jaillir du cou tiède et blanc comme d'une tige sublime. Lorsque Milès passait avec Séir par les voies dallées de Byblos et que la pierre plate résonnait sous le sabot de l'âne qui portait l'enfant, les marchands accroupis, les riches en litière, les légionnaires romains, les prophètes et les mendiants se détournaient pour voir cette radieuse apparition. Car c'était au temps où le monde adorait la Beauté, où le peuple absolvait Phryné pour la splendeur de ses formes, où l'Antinous allait naître pour le caprice d'un Empereur. Et tous s'exclamaient : Celui-ci sera aimé de Zeus ! Et ils prêtaient aux dieux du ciel l'admiration des hommes de la terre..."


Un paradis perdu ou un monde à redécouvrir :

" Oh oui! en face de cette brutalité sale, de ces besoins d'animaux, de ces peaux velues ou flasques, de ce manque d'idéal et de jeunesse, comme l'autre Passion, jusque-là dédaignée par lui telle qu'un compromis et telle qu'un crime, lui apparut somptueuse, rare et persécutée ! Les images sveltes de l'Ephèbe et d'éphèbes pareils à lui dansèrent dans la pénombre une ronde claire autour de son front triste, une ronde ambigüe et caressante rythmée sur un bruit de source ou de baiser ! Et c'était là le bonheur sans mélange, le présent sans avenir !"


Ce texte avait d'abord paru en 1907, dans un ouvrage regroupant deux nouvelles :
Une Jeunesse. Le Baiser de Narcisse.
Paris, Librairie Léon Vanier, éditeur, A. Messein, succr, 1907, in-18, 225 p.

En 1912, un nouvelle édition du
Baisser de Narcisse, est donnée par le libraire Léon Michaud, de Reims, avec des illustrations d'Ernest Brisset. C'est cet ouvrage que je présente aujourd'hui. J'ai été séduit plus par la qualité de l'édition, en particulier par la beauté des dessins d'Ernest Brisset, que par la texte, dont l'intêret est plus documentaire sur une certaine façon de vivre et d'imaginer l'homosexualité en ce début de XXe siècle, même si je ne suis pas insensible à certaines qualités de style, malgré sa préciosité.

Je n'ai malheureusement pas trouver beaucoup de renseignements sur cet illustrateur né à Reims en 1872 et mort à Paris en 1923. J'ai trouvé sur le net une illustration de 1911 pour le champagne Moët et Chandon, dans le même esprit que celles qui illustrent cet ouvrage. Est-il un amateur de la beauté grecque ?


Je ne vais pas pas donner ici une biographie de Jacques d'Adelswärd-Fersen. On trouve de nombreux sites, dont une notice Wikipédia en Anglais (cliquez ici). Une bonne synthèse, bien illustrée, sur le site Homodesiribus. Pour ceux qui lisent l'espagnol, une autre bonne synthèse sur Fersen sur le blog : bajo el signo de libra,
dont j'ai extrait les photos qui illustrent ce message, en particulier ce beau portrait dont j'aime bien le petit sourire mutin.


Rappelons qu'en 1904, il rencontre Nino Ceasrini, un jeune italien qui va partager sa vie dans sa villa de Capri. La première édition édition de 1907 porte cette belle dédicace qui lui est adressée : "à N. C. Plus beau que la lumière romaine. " Celle de 1912 porte une dédicace plus sobre où l'on doit reconnaître ses initiales, avec celle d'Ernest Brisset : "Pour E.B. et N.C. en amitié fervente et fidèle."

Les portraits de l'adolescent Milès, par Brisset, n'ont-il pas été inspirés par Nino Cesarini ? Je vous laisse juge à partir de ce portrait par Paul Höcker :


Pour finir, ce message étant un peu un clin d'œil à un site entièrement dédié aux rêves antiques comme ceux de Fersen, je renvoie vers une sélection de poèmes de Fersen : Fersen sur le blog Rêves siciliens.


Description de l'ouvrage et de l'exemplaire

Fersen
Le baiser de Narcisse
Reims, L. Michaud, Editeur, 1912, in-4° (278 x 206 mm), [12]-85-[3] pp., bandeaux, couvertures illustrées.

L'ouvrage contient 16 illustrations d'Ernest Brisset, sous forme de bandeaux au début de chacun des 16 chapitres. Exemple de mise en page, pour le chapitre II :


Les deux couvertures sont illustrées par des grands motifs d'encadrement. La première couverture reprend aussi le motif du chapitre XIV.



Cet exemplaire a été imprimé sur papier Japon. C'est l'exemplaire personnel de Mme Léon Michaud, femme de l'éditeur. Il contient une suite de toutes les illustrations soit 18 planches (les 16 bandeaux et les 2 couvertures). L'ensemble est contenu dans une chemise fermée par des lacets de soie grise.

Il semble que l'édition ait été de 200 exemplaires numérotés sur Vélin de Marais. Il n'existe qu'un seul exemplaire dans les bibliothèques publiques de France, à la BNF, dans la Réserve des livres rares et précieux (RES M-Y2-105).

En conclusion, un bel objet bibliophilique, probablement conçu sous la supervision attentive de Fersen, pour servir d'écrin à un texte que l'on imagine écrit par amour pour l'homme qu'il aime.

Pour clore ce long message, cette très belle photo de Wilhelm von Plüschow qui est peut-être un portrait de Nino Cesarini :


mercredi 30 décembre 2009

Bonne année 2010

Pour souhaiter la bonne année 2010 à mes lecteurs habituels et occasionnels, je vous offre deux cadeaux :

Le premier est une des gravures du Tirésias, de Marcel Jouhandeau, d'après une dessin de Grekoff :


C'est une autre gravure de cet ouvrage qui illustre mon profil, formant comme une signature de ce site. Contrairement à ce que certains ont pu croire, ce n'est pas une gravure de Jean Boullet. 2010 sera, je l'espère, l'année où je vous décrirez plus complètement le Tirésias, de Marcel Jouhandeau, un des plus beaux livres sur le plaisir homosexuel, par un écrivain à la langue magnifique, malheureusement bien oublié aujourd'hui.

Le deuxième cadeau est, une fois n'est pas coutume, une vidéo que j'ai trouvé fascinante. Je vous laisse admirer.




En 2010, je vous parlerai de Nijinski.

Je vous souhaite à tous une belle année 2010, pleine de découvertes dans l'immense continent de la littérature et de l'histoire homosexuelles, notre patrimoine commun.

Je dédie aussi cette année 2010 et ce site à Christian, l'homme qui partage ma vie.

samedi 12 décembre 2009

"Anecdotes Pour servir à l'Histoire secrete des Ebugors", 1733

En exergue de ce billet, ces quelques lignes publiées en 1733 qui résument pour moi la légitime demande de tous les gays du monde :

"Les Ebugors n'étendront pas davantage leur domination, à cause des inconvéniens qui en résulteroient pour le bien commun. Ils pourront vivre selon leurs loix & leurs usages, mais ils ne décrieront pas comme ils l'on fait jusqu'ici le gouvernement des Cythéréennes; Au contraire les deux Peuples travailleront de concert à entretenir la paix, & auront l'un pour l'autre les égards qu'ils se doivent réciproquement."

Ce petit texte mérite quelques explications.
Les Ebugors, anagramme de "Bougres", ce sont les homosexuels du temps. Les Cythéréennes sont les représentantes du pays de Cythère, autrement dit de l'hétérosexualité (le XVIIIe siècle est parfois plus élégant et poétique dans les termes choisis !). Entre nos différentes communautés, encore et toujours aujourd'hui, ne demandons-nous pas tout simplement de vivre en paix, selon nos usages, avec les égards que chacun se doit ?


Je voulais commencer ce billet par ces quelques lignes extraites de cette rareté bibliographique, parue en 1733 :
Anecdotes Pour servir à l'Histoire secrete des Ebugors
pour montrer que, quelques soient les époques, par-delà le temps, nos revendications restent les mêmes.

Je voulais aussi aborder cet ouvrage, relativement connu de la bibliographie gay ancienne, en montrant qu'au delà de l'aspect anecdotique voire facétieux de l'ouvrages, il était porteur d'un véritable message.

Ce petit ouvrage raconte la guerre entre les Ebugors et les Cythéréennes. Tout débute par la craintes des Ebugors de voir les Cythéréennes vouloir étendre leur Empire sur les terres mêmes des Ebugors. Je passe sur les péripéties de cette guerre, racontés en une suite de petits chapitres mettant en scènes différents personnages sous des anagrammes. Le roman à clefs est un exercice de style dont le XVIIIe siècle était friand.

On y voit le général en chef, Kulisber (Brise-cul), "qui avait fait ses premières campagnes parmi les Caginiens (Ignaciens ou Jésuites). Après avoir passé successivement par tous les emplois subalternes, il parvint au premier grade militaire ; son mérite seul l'éleva à cette sublime dignité. C'était un homme zélé pour sa nation, et prêt à sacrifier tout pour elle ; actif, entreprenant, plein de feu, il n'aimait pas à combattre en rase campagne : il se tirait beaucoup mieux d'affaire dans le défilé le plus étroit. Sa valeur se trouvant alors resserrée, se roidissait contre les obstacles, et franchissait avec impétuosité les plus fortes barrières." Ce petit extrait donne bien le ton très imagé de l'ouvrage. Au passage, il faut remarquer que l'on échappe pas à l'opposition actif/passif. Les Ebugors sont clairement présentés comme des homosexuels actifs. Ce passage cité le montre. Cet autre passage est en encore la preuve : "Les Ebugors sont naturellement spirituels, ennemis des préjugés, et d'un caractère fort liant ; leur commerce est dangereux. En votre présence ils vous font mille protestations d'amitié, tandis que par derrière ils vous rendent de fort mauvais offices. Ce sont des soldats hardis, la crainte du feu ne les a jamais arrêtés ; faut-il pénétrer dans une place, ils n'examinent pas si la brèche est praticable ; ils déchirent, ils mettent en pièces tout ce qui s'oppose à leur fureur ; les cris des blessés ne sont pas capables de les émouvoir, mais après l'action ils deviennent beaucoup plus traitables." Les homosexuels passifs sont les Chadabers (Bardaches).

On voit passer dans ce livre beaucoup d'
Omines (Moines), la majorité des grands ordres est citée, avec une présence plus particulière des Jésuites (Caginiens) qui sont les alliés des Ebugors. Tout cela baigne dans cet anti-cléricalisme très XVIIIe siècle, mettant en scènes des religieux libidineux et fort peu respectueux de leurs vœux de chasteté. Malgré les apparences, tout cela est assez innocent. Nous ne sommes pas dans Dom B***, le portier des Chartreux.

Autre approche, la vision des femmes dans ce livre (les Cythériennes). D'abord, elles sont "fourbes, capricieuses, intéressées, inconstantes & perfides". Elles se répartissent en 4 classes : les Emécodines (les Comédiennes), les Durpes (Les Prudes), les Quetokes (les Coquêtes) et les Carges (les Garces). En vieillissant, elle deviennent des Todèves (Dévotes). La commandante en chef s'appelle Divutemia (Amie du Vit!).

Une rapide histoire de l'homosexualité est brossée en début d'ouvrage. Ces quelques lignes : "De nouveaux malheurs les obligèrent de passer en Elitia (Italie). On leur accorda dans ce pays de si grands privilèges qu'ils oublièrent leurs anciennes disgrâces. On les vit même parvenir aux plus éminentes dignités. Le nombre des Modosistes (Sodomistes) augmentant tous les jours, ils résolurent d'envoyer des colonies dans quelques-uns des Etats voisins ; ils tâchèrent de s'établir dans le royaume des Valges (Gaules).
« Thirosiren (Henri III), les reçut favorablement, mais après la mort de ce Roi, ils ne furent pas fort considérés. Pour se procurer un établissement favorable parmi les Valgois Gaulois), ils travaillèrent à mettre dans leurs intérêts la plus haute noblesse, et ils réussirent".

Je ne vais pas reprendre tout l'ouvrage. Quelques "pépites" :

Les Brularnes (les Branleurs), "n'ont aucun commerce avec ces deux Nations. D'ailleurs, sans sortir de chez eux, ils peuvent fournir à tous leurs besoins."

La Veconofentrie, "le châtiment que les Ebugors ont le plus en horreur". Il s'agit tout simplement de la "Fouterie en con".

On voit passer une célèbre affaire de séduction du temps (1731) où un jésuite, le père Girard (Ripergader) est séduit par la Cadière (Caledéria, pour plus d'informations : cliquez ici). Cela est présenté comme un Stratagême dont se servent les Cythéréennes pour affoiblir l'Armé des Assiégeants (chapitr XXI).

Autre affaire, la condamnation de Benjamin Deschauffours en 1726 (voir un de mes messages précédents : cliquez-ici). Le général Kulisber, qui "tenoit une lance énorme dont la vuë seule inspiroit de l'horreur", avait un bouclier orné de scènes mythologiques (Ganymède, Narcisse, etc) et d'une représentation de "l'Apothéose du célèbre Fouruchuda qui reçut de son vivant des honneurs qu'on accordoit aux Empereurs Romains qu'après leur mort". Une note précise : "Fouruchuda, célèbre habitant de Spira (Paris), qui par zèle pour la défense d'une très nombreuse armée d'Ebugors, ayant été pris dans le combat fut condamné, & ensuite jetté au feu par l'ordre et le jugement des principaux partisans des Cythéréennes (le Parlement de Paris). " Comment transformer un meurtrier en défenseur de la cause et en victime de la répression anti-homosexuelle ! Cela montre aussi que, très vite, Deschauffours a été considéré comme une victime, condamné plus pour son homosexualité que pour ses crimes.

L'ouvrage se termine par la traité de paix (pp. 97-101) dont j'ai extrait les lignes qui introduisent ce message et un petite conclusion de l'auteur :


L'ouvrage débute par un
Epitre dédicatoire à Kulisber, signé Eufemiosvoudes (Je me fous de vous !)

En conclusion, cet ouvrage n'est souvent cité qu'à propos du passage sur Deschauffours. C'est avoir une vision réductrice de ce petit plaidoyer de la cause homosexuelle. On peut le considérer comme un "incunable" de la revendication gay.

Description de l'ouvrage et de l'exemplaire

Anecdotes Pour servir à l'Histoire secrete des Ebugors
A Medoso, L'an de L'Ere des Ebugors MMMCCCXXXIII (3333), [Amsterdam, J. P. du Valis, 1733], in-12, (145 x 92 mm), 106 pp.

Medoso est évidemment l'anagramme de Sodome.

Le nom de l'éditeur (imprimeur ?) apparaît à la dernière page. C'est le seul ouvrage connu portant ce nom. Est-ce aussi un clef ?



Une erreur de pagination fait que l'Epitre dédicatoire du début est paginé 1-2 au lieu de 3-4.

La BNF possède un exemplaire dans l'Enfer (Enfer-113) et à l'Arsenal (8-BL-35490). En France, on trouve un exemplaire à la bibliothèque de Rouen et un à la bibliothèque d'Albi (fonds Rochegude). Ce dernier contient un frontispice gravé sur cuivre.

Un exemplaire de la vente de la bibliothèque Charles Jourdain, 1887 (n° 2886) est décrit avec un frontispice. Un exemplaire a été adjugé pour 12 fr. à la vente Duriez, en 1829; un autre figure au catalogue Leber, n° 2508, et appartient aujourd'hui à la ville de Rouen ; un troisième, à la vente M. (Millot), faite par l'Alliance des Arts, en 1846, a été payé 51 fr. Un exemplaire a été vendu à la vente Peyrefitte en 1977 (17 000 fr.).

L'exemplaire du marquis de Paulmy contenait 21 miniatures. L'exemplaire a disparu.

L'ouvrage a été réimprimé en 1912 sous ce titre : Anecdotes pour servir à l'histoire secrète des Ebugors. Statuts des Sodomites au XVIIe siècle. Introduction et notes par Jean Hervez [Raoul Vèze]. Paris, "Bibliothèque des curieux", (1912), in-12, XXIX+146 pp. "Le Coffret du bibliophile" (deux tirage de 500 exemplaires) (BNF : Enfer-1459 et Enfer-829)

Il existe une réédition à 200 exemplaires par Henry Kistemaeckers, éditée a l'enseigne In naturalibus veritas , Bruxelles, 1888.

Notre exemplaire est couvert d'une modeste reliure demi basane à coins, qui doit être récente.

Les papiers des gardes semblent plus anciens.


Références

Sur l'iconographie homosexuelle au XVIIIe siècle, une belle conférence illustrée de Louis Godbout à télécharger à partir de cette page : cliquez-ici.

samedi 5 décembre 2009

"Les procès de Sodomie", du Dr Ludovico Hernandez

Louis Perceau et Fernand Fleuret ont exploité des manuscrits de la Bibliothèque Nationale qui contiennent l'instruction et le procès d'affaires de Sodomie entre le XVIe et le XVIIIe siècles. Les transcriptions recueillies ont été publiées en 1920, dans la Bibliothèque des curieux, sous le pseudonyme du Dr Ludovico Hernandez :
Les Procès de Sodomie aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles. Publiés d'après les documents judiciaires conservés à la Bibliothèque nationale.



L'ouvrage contient d'abord 8 premières affaires de Sodomie qui vont de 1540 à 1680 (pp. 11-59). Toutes ces affaires, sauf une semble-t-il, incluent des actes de violence, voire un viol et mettent en scène un ou des adultes et un adolescent. Le terme procès ne doit pas induire en erreur. Les documents reproduits sont essentiellement les minutes des interrogatoires des témoins lors de l'instruction. Le procès en lui-même ne contient que le jugement et parfois le procès-verbal de l'exécution.

Viennent ensuite deux procès plus développés, où les interrogatoires reproduits sont nombreux.

Le premier est celui de Jacques Chausson, dit Des Estangs, et de son acolyte Jacques Paulmier, dit Fabry, brûlés en place de Grève le 29 décembre 1661 (pp. 60-87). Ils sont accusés du viol d'Octave Jullien des Valons, 17 ans. En réalité, l'activité des deux compères consistaient à racoler des jeunes hommes pour le compte de grands personnages. Ils ont par exemple "fourni" le baron de Bellefore et le marquis de Bellay. Comme dans les précédents procès, on retrouve cette opposition adulte/adolescent, qui se conjugue avec une opposition de classe entre des jeunes gens de milieux populaires et des "sodomites" de grandes extractions, Chausson et Paulmier assurant l'intermédiaire contre espèces sonnantes et trébuchantes. Il faut d'ailleurs remarquer que ces deux nobles ne semblent même pas avoir été interrogés, et encore moins compromis, alors que l'un des deux avait "profité" du rapt d'une certain Toussaint Le Mouleur, de 14 ans.

Le second procès, qui occupe une partie importante de l'ouvrage (pp. 88-190) est celui du célèbre Benjamin Deschauffours, brûlé en place de Grève le 25 mai 1726. Ce sinistre personnage a, à son actif, des viols, des enlèvements, un meurtre, une castration. On retrouve le même schéma que précédemment, avec un acolyte qui est son domestique, le Picard. L'intérêt de ce document est qu'il contient de très nombreux interrogatoires de témoins et victimes, qui sont comme une plongée dans la vie quotidienne du Paris du début du XVIIIe siècle.

Ma première réaction à la lecture de ces documents est qu'ils ont certes été condamnés pour homosexualité, mais la gravité des faits est telle que l'on peut guère s'émouvoir sur leur sort. Benjamin Deschauffours est vraiment un sinistre personnage. Au-delà de cette première réaction, je me suis posé plusieurs questions. La première est de savoir si les mêmes faits (enlèvements, viols, etc) avaient porté sur des adolescentes, est-ce que la condamnation aurait été aussi sévère ? Qu'est ce qui, à l'époque, était considéré comme le plus grave dans ces affaires : l'homosexualité ou la violence ? On pourrait penser que l'homosexualité est une circonstance aggravante. J'en veux pour preuve que le jugement n'énonce que "le crime de sodomie et péché contre nature". En définitive, quel est le sens exact de la condamnation de Deschauffours : la volonté de faire un exemple, sur un cas particulièrement grave ? la volonté de contenir une population homosexuelle dans une certaine insécurité ? En revanche, je ne crois guère à l'idée de faire un exemple pour impressionner le jeune Louis XV, qui aurait eu quelques velléités homosexuelle à l'âge de 16 ans.

Les interrogatoires de l'affaire Deschauffours montrent un monde où tout se sait. Les mœurs, voire les activités criminelles de Deschauffours, ne semblent un mystère pour personne. La violence semble omniprésente dans les rapports humains et les rapports de classe. Tout cela m'a rappelé un livre remarquable, qui peut éclairer l'univers dans lequel se sont déroulés ces affaires :
Vivre dans la rue à Paris au XVIIIe, Arlette Farge, 1992.

Cela peut aussi expliquer que le crime de sodomie ait pu paraître plus grave que la violence, qui semblait plus familière aux contemporains de Deschauffours.

Sur ces procès et sur l'homosexualité sous l'Ancien Régime en France, l'ouvrage de référence est :
Les bûchers de Sodome, de Maurice Lever, 1985.
Il consacre quelques pages à Jacques Chausson (pp. 210-215) et un chapitre entier à
L'infâme Deschauffours, chapitre VIII (pp.335-381).


Même si ce livre est documenté, il ne répond pas totalement à ce que devrait être une histoire de l'homosexualité sous l'Ancien régime en France, selon les règles de l'historiographie actuelle. Cela éviterait les deux biais de ce type de travaux : la part trop grande de l'anecdotique ou du "faits-divers", dus à l'utilisation des rapports de police, et le biais social, qui fait que l'homosexualité des grands est mieux connue et décrite, non sans une certaine complaisance, ce que j'appellerais le syndrome Brantôme, Tallemant des Réaux ou Saint-Simon. Je sais qu'un tel travail demanderait une recherche de sources extrêmement importante, mais dans le développement actuel des Etudes Gaies et Lesbiennes, une telle recherche doit devenir possible.

Dans la bibliographie sur l'affaire Deschauffours, il existe aussi cet ouvrage que je ne connais pas :
Les infâmes sous l’Ancien régime, par Paul d’Estrée, PAris 1902 (réédité par GKC, Lille, 1994).

Jacques Desse, dans son catalogue
Archives Gaies, proposait un exemplaire de l'affiche annonçant le supplice de Benjamin Deschauffours.


La photographie de frontispice représente un charmant Ganymède par Canova dont la douceur reflète mal la violence des pages de ce livre. Peut-être que c'est une allusion délicate aux nombreux rapts qui émaillent les minutes des procès. Je n'ai pas trouvé plus de détail sur cette sculpture sur Internet.



Sous le pseudonyme du Dr Ludovico Hernandez se cachent, de façon assez transparente, Louis Perceau (1883-1942) et Fernand Fleuret (1883-1945). Ces deux bibliographes ont collaboré avec Guillaume Appolinaire pour publier L'Enfer de la Bibliothèque Nationale (1913). Ils ont aussi collaboré pour exhumer des textes rares ou oubliés. Trois autres ouvrages issus de leur collaboration, dans le même esprit que celui-ci, dont deux sous le même pseudonyme :
- L'Aretin moderne, abbé Du Laurens, introduction et bibliographie, par Radeville et Deschamps, Paris, Bibliothèque des Curieux, 1920.
- Le procès inquisitorial de Gilles de Rais, avec un essai de réhabilitation, par le docteur Ludovico Hernandez, Paris, Mercure de France, 1921.
- Les procès en bestialité, documents publiés et présentés, par Ludovico Hernandez, Paris, Bibliothèque des Curieux, 1929.

Description de l'ouvrage

Dr Ludovico Hernandez
Les Procès de Sodomie aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles. Publiés d'après les documents judiciaires conservés à la Bibliothèque nationale.
Paris, Bibliothèque des Curieux, 1920, in-8° (225 x 140 mm), [4]-190-[6] pp., une photographie en noir et blanc en frontispice.

Les 4 dernières pages non chiffrées contiennent un extrait du catalogue de la "Bibliothèque des Curieux", éditeur qui ne se consacre qu'à la littérature érotique. On y trouve en particulier les collections "Les Maîtres de l'Amour" et le "Le Coffret du Bibliophile".

Références

Sur Fernand Fleuret, un site très complet : cliquez ici.
Sur Louis Perceau, il n'existe pas de notice aussi complète. Une courte biographie se trouve sur ce site : cliquez-ici.
Sur leur collaboration sous le pseudonyme de Ludovico Hernandez, même si Louis Perceau est à peine nommé : cliquez ici. C'est par erreur qu'ils orthographient Ludovi
go.

Jacques Chausson a fait l'objet d'une notice wikipédia :
cliquez ici, honneur auquel n'a pas encore eu droit Benjamin Deschauffours.

lundi 23 novembre 2009

"Paysage des Olympiques", d'Henry de Montherlant

"Toujours je fus attiré par la méditation du corps humain. Je me souviens de mon émotion, à huit ans, - il m'est possible de donner cette date avec précision, - quand je feuilletais en famille tel album de tableaux de l'art italien, à mesure que, tournant les pages, j'approchais de certain "Saint Sébastien", et de ma crainte que cette émotion ne fût remarquée".

J'ai choisi ces quelques mots d'Henry de Montherlant, extraits de l'introduction, pour présenter ce recueil de photographies de Karel Egermeier qui "apparaissent à l'époque comme le comble de l'érotisme" (Peyrefitte, Propos secrets).


Dans cette période troublée des débuts de la deuxième guerre mondiale, Heny de Montherlant choisit de faire paraître un album qui rassemble des illustrations des Olympiques, un ouvrage à la gloire du sport dont la première édition a paru en 1924. Aucune des éditions "ne pouvait satisfaire l'auteur comme celle dont l'illustration se borne - par des photographies - à réfléchir la réalité."

Voyons cette réalité.

Les 86 photographies (et non 87 comme l'annonce le titre) se répartissent en 3 ensembles.
D'abord, 31 photographies sont un hommage au football. J'en ai sélectionné trois :



La dernière, avec sa légende, me semble particulièrement érotique. J'aime bien le footballeur, avec sa petite tâche de boue sur la joue.

Ensuite, 26 photographies illustrent l'athlétisme féminin. Je n'en ai reproduit aucune (Nobody is perfect !)

Pour finir, 29 photographies sont toutes à la gloire de la beauté juvénile :












Comme le dit lui-même Henry de Montherlant dans l'introduction : "comme dans les Olympiques, il ne s'agit pas ici, à quelques exceptions près, d'athlètes adultes, mais de "juniors" et de "cadets", du molliter juvenis et du viriliter puer dont Egermeier, par sa formation scoute, était d'ailleurs bien informé."

Karle Egermeier est un photographe tchèque, né en 1904 et mort à Paris dans les années 1980, qui s'est spécialisé dans les photos de jeunes scouts. Son surnom était L'Aiglon. Cliquez-ici pour avoir un aperçu (théoriquement dénué d'érotisme gay !) de son travail pour le scoutisme (voir les liens vers les calendriers EdF en bas de page). Autre référence, les quelques messages sur le blog de Bernard Alapetite.

Description de l'ouvrage et de l'exemplaire

H. de Montherlant
Paysage des Olympiques.Illustré de 87 photographies par Karel Egermeier
[Paris], Grasset, [1940], in-8° (230 x 175 mm), 46-[4] pp.- 79 pp. de planches photographiques en noir et blanc. - [4] pp.


Demi basane verte, fleuron doré au dos. Couvertures et dos conservés. Le fleuron doré au dos de la reliure reproduit la petite vignette qui se trouve au titre.


Justification (tirage de tête) :
65 exemplaires, dont :
- 33 sur Madagascar, numérotés Madgascar 1 à 15 et I à XVIII.
- 32 sur Velin d'Arches, numéroté Arches 1 à 20 et I à XII.

L'achevé d'imprimer est du 21 mai 1940.

BNF : 8-V-54700 (avec une faute d'orthographe au titre).


vendredi 6 novembre 2009

"Les beaux gars", de Jean Boullet

Je termine aujourd'hui mon cycle consacré aux ouvrages de Jean Boullet que je possède. Les Beaux Gars est un de ses plus célèbres recueils en même temps qu'un des plus rares car il n'a été tiré qu'à 150 exemplaires. Celui que je possède a été agrémenté d'un dessin original de Jean Boullet sur la page de titre :


Comme plus tard
Antinoüs, dont j'ai parlé dans un message précédent, Les Beaux Gars débute par 8 pages contenant des courtes citations sur l'amour des garçons. Les auteurs sont essentiellement des auteurs antiques, mais on y trouve aussi Shakespeare, Goethe, Verlaine, etc. et même, plus étonnant, Charles Darwin. Ensuite, ce sont 27 planches contenant des dessins représentant des jeunes hommes, véritable hymne à la beauté masculine. J'en ai sélectionné 13 :












Hardiesse de l'auteur, cette planche contient une représentation du sexe masculin. On aura remarqué qu'excepté "Tapis volant", le sexe masculin est souvent suggéré mais jamais montré. Peut-être s'agit-il d'une prudence vis-à-vis de la censure. Rappelons que nous sommes dans les années 1950, en pleine vague de puritanisme post-guerre :


Enfin, ma préférée :

Denis Chollet, dans
Jean Boullet, le précurseur, donne de nombreux renseignements sur la genèse de cet ouvrage (pp. 36-40). Il devait être préfacé par Jean Genet, mais ils ne se sont pas mis d'accord. Le récit du désaccord n'est pas à la gloire de Jean Genet. L'ouvrage ne parut précédé que d'extraits de textes, inspirés par Paul Viguier. Denis Chollet qualifie cet ouvrage d' "hymne à la beauté selon les canons fixés du point de vue masculin" (p. 37). L'éditeur de l'ouvrage est Maurice D. et son ami libraire Serge S, qui ont été présentés à Jean Boullet par Paul Viguier (p. 36). Selon D. Chollet, ce fut un échec relatif "certainement dû à la mauvaise publicité engendrée par cette querelle pédérastique." (p. 40).

Description de l'ouvrage

Jean Boullet
Les beaux gars
Nice, s.n., 1951, in-4° (320 x 240 mm), [16] pp + 27 planches + [4] pp., en feuilles sous couverture rempliée, étui et emboîtage de couleur bleu imitant le cuir.

Les 16 pages non chiffrées du début sont formées de 4 doubles feuilles, contenant :
- 4 pages blanches
- le faux-titre
- une page blanche
- le titre
- une page blanche
- 8 pages contenant des courtes citations sur l'amour des garçons.

A la fin de l'ouvrage, les 6 pages non chiffrées contiennent la justification du tirage et l'achevé d'imprimer sur la première pages, suivie de 5 pages blanches.

Justification :
150 exemplaires sur Vélin Annam des Papèteries de Rives :
- 27 exemplaires numérotés de I à XXXIII, contenant chacun un dessin original de Jean Boullet.
- 123 exemplaires numérotés de 1 à 123
Cet exemplaire est le n° 11.

Cet ouvrage a été imprimé sur les presses de la Société d'Imprimerie Méditerranéenne. L'achevé d'imprimer est du 31 décembre 1951.

Cet ouvrage est absent de toutes les bibliothèques publiques de France, y compris la BNF