vendredi 24 avril 2015

Dessins de Jean Cocteau

Lors d'une vente récente, une belle série de dessins de Jean Cocteau était proposée. Ma sélection :




 



Pour voir la série complète : cliquez-ici.

samedi 18 avril 2015

Le supplice d'une queue, François-Paul Alibert, 1931

A son époque, François Paul Alibert (1873-1953) était connu comme poète. Proche d’André Gide, il a entretenu une correspondance soutenue avec lui. Il me semble que, comme poète, sa renommée soit bien retombée. En revanche, au titre de l’histoire littéraire homosexuelle, il est passé à la postérité pour un ouvrage érotique assez étrange : Le supplice d’une queue, paru anonymement, à très petit tirage (95 exemplaires) en 1931.

Gravure en frontispice (non signée) par Creixams.

L’histoire de l’ouvrage est relativement simple. C’est le récit, presque sous forme d’une confession, d’un homosexuel, Armand, qui est doté par la nature d’un sexe monstrueusement grand. Le récit est construit à partir d’un premier personnage, Albert, qui rencontre Armand sur un lieu de drague homosexuelle, au bord de la mer. C’est lui qui recueille la confession d’Armand. C’est aussi lui qui clôt le récit. De sa rencontre avec Armand, Albert s'interroge (et c'est ce qui introduit la confession d'Armand) :
Albert, complètement stupide, ne sut que répondre oui de la tête; et, tout en revenant, ressassait : « Pourquoi diable se marie-t-on quand on a de ces goûts, et surtout qu'on est foutu de la sorte ? »

 François Paul Alibert


On peut avoir plusieurs lectures de ce texte. La première, la plus évidente, est celle d’une succession de récits érotiques, que forme la vie sexuelle d’Armand depuis l’enfance jusqu’à la maturité. On y découvre son initiation sexuelle, sa vie de collège, ses amours, en particulier avec Jacques, et, épisode central du livre, une scène d’amour à trois avec Jacques et une prostituée, Andrée, qui deviendra sa femme. Ces récits érotiques sont en même temps précis, crus et très littéraires. Il s’attache en particulier à décrire le plaisir et la jouissance masculine.

Que pouvais-je lui enfoncer, je vous le demande, puisque, ce qu'il souhaitait de tout son corps exaspéré, c'était ce glissement insidieux, cette pénétration successive qui commence par une brûlante perforation et s'achève en une dilatation triomphale, ce total envahissement à vous faire croire que vous devenez vous-même la colonne de chair, de pierre et de feu qui vous secoue, vous ébranle, et vous disloque jusque dans votre fondement le plus intime; ce hennissement de cavale défoncée par l'étalon; cette pression, presque cette succion des fesses serrées par le ventre de l'autre dont les mains réunies en ceinture pétrissent votre sexe roidi; et le double coup de foudre final qui fait de deux corps déments une seule masse bestiale convulsée et soudain retombante, où l'un embrasse une volupté sans visage, par conséquent sans déformation ni grimace, et où l'autre, encore plus extatiquement éperdu, n'adore devant lui qu'un vide immense où nage un impondérable bonheur venu de tous les points du ciel ?
La jouissance de Jacques, dans leur partie à trois avec Andrée :
Ici, et grâce à la clarté de la lampe, j'en pouvais suivre au contraire sur sa figure toutes les oscillations, toutes les courbes, toutes les ondes ascendantes, tout le succès. Je n'oublierai jamais cette expression tendue, parfois extatique, toujours hagarde, et, de temps à autre, douloureuse et suppliante, mais constamment dominatrice; et quand nous sombrâmes tous trois ensemble dans l'abîme, je gardai néanmoins assez de présence d'esprit pour admirer dans la détente convulsive de tous les traits de Jacques un quelque chose d'au-delà du monde qui me parut la plus parfaite image de ce qu'on a si bien appelé la petite mort de la volupté, et qui n'avait rien de commun avec le consentement nonchalant qu'ils exprimaient, lorsque, une main passée autour de son robuste flanc, et le caressant de l'autre, je voyais, après quelques légers frôlements, le plaisir y atteindre et s'y épanouir, mais avec plus de détachement que je n'aurais souhaité ; tandis que, grâce à la même caresse, j'avais vu d'autres visages se tordre et se convulser comme sous le coup d'une fulgurante horreur. C'était maintenant une autre révélation; mais de quelle nature, je ne pouvais encore nettement le discerner.

Une autre lecture est celle de la conscience du désir homosexuel. Armand s’affirme rapidement comme homosexuel, attiré seulement par des partenaires du même sexe, sans aucun désir sexuel pour les femmes. C’est une homosexualité sûre d’elle-même, sans doute ni interrogation sur l’objet de son désir.
Personne, quand je reparus devant mes parents, se doutât le moins du monde de quoi ce soit, ni se fût aperçu, à l'expression de mon visage, de la découverte que je venais de faire, et de la plénitude de joie dont elle m'avait comblé.
Si je me suis aussi longuement étendu sur un sujet qui, aux uns paraîtrait sans importance, ou d'autres ne verraient qu'une de ces aberrations communes à bien des enfants, sachez que je n'y mets aucune complaisance; je suis sûr toutefois que, comme moi, vous êtes persuadé qu'en pareille matière, il n'est rien qui n'ait son importance, pas plus qu'il n'y a d'aberrations; mais des cas d'espèces. J'y ai surtout insisté pour bien vous faire comprendre que, malgré les apparences, c'est uniquement vers un sexe pareil au mien que mon désir amoureux m'a toujours, dès l'enfance, et jusqu'à maintenant entraîné, que je n'ai jamais imaginé ni goûté de plaisir qu'avec lui, et que si, plus tard, j'ai eu la curiosité des femmes, cette curiosité a été d'une nature tellement spécieuse que, de tout mon récit, l'explication que je vous en pourrai donner en sera peut-être la partie la plus étrange et la plus difficile.
En revanche, la scène d’amour à trois, où il porte la femme lorsqu’elle se fait prendre par Jacques l’amène à s’interroger, à approfondir la nature exacte du désir qu’il a pour les hommes. Il finit par arriver à la conclusion assez surprenante, et, me semble-t-il, décalée par rapport à l’évidence affichée auparavant de son homosexualité, que le fond de son désir est d’être femme pour les hommes, non pas femme pour être passive dans l’acte sexuel, mais femme pour être soumise à l’homme.

Mais lui, cet homme [il parle de lui-même], s'il s'était, ne serait-ce que quelques secondes, fondu au feu brûlant qui émanait de la vulve de cette femme; s'il était parvenu à dompter sa nature, et à l'amener au point d'où son instinct, son goût, le tenaient diamétralement opposé, c'est qu'en pensée, du commencement à la fin, il s'était substitué à la brute gémissante et soupirante qui se démenait sous son poids; c'est qu'il aurait voulu être elle-même; c'est qu'il était elle-même et tout entier, ce vagin étalé, profond, insondable ; et qu'il se disait, les dents serrées et secoué d'une criminelle fureur : puisqu'il est dit, puisqu'il est avéré que tu jouis dix fois, vingt fois plus que celui d'entre nous qui jouit le plus, que ne puis-je être moi-même ce gouffre qui n'a ni forme, ni fond, ni limite; que ne puis-je, ainsi couché sur le dos, appeler, invoquer, provoquer le mâle, sentir sa queue glisser le long de mes cuisses; la lui empoigner et l'introduire, pour lui aider et lui faciliter l'entrée, dans mon issue bâillante et toujours plus écartée; absorber cette masse rigide qui s'enfonce lentement, puis brutalement, à croire qu'elle me traverse de part en part; puis la repousser d'un brusque mouvement pour qu'elle descende plus profondément encore; aller au-devant de cette virile pesanteur qui écrase ma faible chair; et recevoir finalement ce débordement de sperme qui me remplit, m'inonde, me bouche, m'obstrue, et me noie sous les nappes répandues par la stupide bête qui retombe sur moi, s'imaginant qu'il n'y a pas au monde plaisir comparable au sien, alors qu'il n'a été au contraire que l'aveugle instrument d'une jouissance qui dépasse la sienne de cent coudées !
- Vous dites juste, dit pensivement Albert; nous sommes tous des femmes manquées, et nous ne nous en consolons pas. Je m'en suis posé la question bien des fois, et j'aurais été incapable, sinon de la résoudre, du moins d'en établir les termes avec autant d'éloquence.


C'est là cependant, je crois, l'explication la plus vraisemblable de notre nature à tous, je dis tous ceux qui, comme vous et moi, ont le goût exclusif de l'amour viril Je ne m'égarerai pas dans des considérations digressives sur notre nature; on y a ergoté de cent façons, et personne n'en a donné d'interprétations satisfaisantes. Je crois toutefois que la mienne est valable. Plus d'une fois, il m'est arrivé, pour contenter un caprice de Jacques qui voulait me rendre la pareille, lui laissant à son tour insérer sa queue entre mes cuisses entrecroisées, de lui restituer le mode de plaisir que je lui demandais, de temps à autre. Combien le mien était alors plus vif que lorsque je le traitais ainsi de mon côté! C'est moi alors qui recevais son sexe au même endroit que si j'avais été femme; et sans doute, le bonheur dont j'étais comblé à l'instant où il s'inondait ainsi de joie contre moi, m'inclinait-il maintenant, entre les bras d'Andrée, à voir plus clair dans les raisons profondes et presque inexprimables de ce que tant de sots, ou d'hommes vertueux, ce qui revient au même, ont appelé notre inversion.

Après ces deux lectures, on reste sur un sentiment de gêne à propos de cette histoire où l’auteur a cru bon de doter le héros Armand d’un sexe si monstrueux qu’il ne peut ni pénétrer, ni même jouir manuellement facilement. Pourquoi avoir introduit cet élément presque fantastique, qui vient « brouiller » les lectures de ce texte ? Personnellement, j’ai trouvé cet élément perturbant, laissant un sentiment d’inachevé au moment de quitter ce livre. L’auteur ne s’explique pas sur ses intentions. Pour ma part, j’y vois une image de l’homosexualité comme une disgrâce (il utilise ce mot pour parler de son sexe) qui l’empêche d’avoir une sexualité complète et épanouie, en contradiction presque avec cette homosexualité sereine qu’il affiche par moment. C’est ce même sexe disproportionné qui le conduit à cette situation paradoxale d’épouser une femme qu’il n’aime pas vraiment, qu’il ne veut et ne peut pas contenter physiquement et qui, pourtant, semble représenter un aboutissement.
J'atteignais mes dix-sept ans; tel, ou à peu près, me voyez-vous aujourd'hui, tel j'étais alors. Un organe secret semblait absorber toute ma croissance et se développer indéfiniment au détriment de tout le reste de mon corps. Depuis longtemps, cette queue d'où tant d'autres auraient peut-être retiré un motif d'orgueil, et dont je ne suis pas très sûr du reste qu'à cette époque je ne me flattais pas qu'elle me mît à part des autres; cette queue, dis-je, n'était, depuis longtemps, pour mes jeunes camarades, qu'un objet de stupeur, parfois de risée, et, la plupart du temps, de terreur. Je m'apercevais déjà de l'inutilité de mes efforts, dès que je tentais de me satisfaire avec ceux d'entre eux qui voulaient bien m'accueillir, et ne pouvais arriver par eux à la volupté que grâce à des caresses détaillées et superficielles dont il fallait au surplus que j'assumasse plus de la moitié. Je ne cessais pas de m'acharner à une pénétration plus profonde qui, malgré, soit la complaisance, soit les moyens de préparation qu'ils y dépensaient, ne pouvait jamais aboutir à rien.
 
Je n'ignorais plus enfin que ma monstruosité me mettait à l'écart de tout le reste du genre humain, à quelque sexe qu'il appartînt. Je débordais d'une amère joie ; je tramais partout après moi je ne sais quel bonheur empoisonné. Je voyageai longtemps, en France, à l'étranger, m'entêtant contre toute évidence, multipliant des expériences qui toutes aboutissaient à la même déception.

Ce petit livre semble n’avoir eu aucun écho au moment de sa parution. Publié avec l’aide de Roland Saucier, responsable de la librairie Gallimard, la faiblesse du tirage l’empêchait d’avoir une audience, d’autant que l’anonymat complet du texte ne permettait pas de faire le lien avec François Paul Alibert, qui avait une certaine notoriété, et encore moins avec André Gide, ce qui aurait pu être une caution suffisante pour dépasser un cercle très restreint.

Inconnu pendant de nombreuses années, il a été réédité en 1991 par Jean Jacques Pauvert, avec une préface d’Hugo Marsan et une notice bibliographique qui donne de précieux renseignements sur les questions d’édition de l’ouvrage. A cette date, deux autres textes étaient connus, l’un par un manuscrit et l’autre par son seul titre Une couronne de pines. Depuis, le manuscrit a été publié par les éditions La Musardine en 2002 : Le fils de Loth. Quant au troisième texte, dont on sait que des épreuves avaient été imprimées avant d’être détruites, il n’est toujours pas réapparu. 



Le manuscrit de Le supplice d’une queue est passé récemment en vente.

Description de l'ouvrage


[François Paul Alibert]
Le supplice d'une queue
[Avignon], Éditions de l'Ile de la Barthelasse, 1931, in-8° (168 x 110 mm),  [2]-97-[2] pp., un gravure à la pointe-sèche en frontispice hors texte sur feuillet libre, couverture rempliée, emboîtage.




Dans les bibliothèques publiques en France, il n'existe qu'un seul exemplaire, dans la bibliothèque Jacques Doucet : J I 3 (6). C'est l'exemplaire n° 29.

lundi 13 avril 2015

Une variation sur le thème du Chant d'amour de Jean Genet

Pour ceux qui connaissent le beau film de Jean Genet : Un chant d'amour, une scène centrale est l'échange de fumée entre les 2 prisonniers :



Cette courte vidéo est une variation sur ce thème :


lundi 6 avril 2015

Glanes

Matteo Rosselli (1578 Florence - 1651), (attribué à) : Saint-Jean l’évangéliste


Marco Pino, (vers 1520 Sienne – vers 1590 Naples), (attribué à) : l'Archange Michel



Alain Jacquet : Thomas Eakin's Swimming Hole, sérigraphie polychrome sur panneau, 1966/68.

Mikhail Baryshnikov

Rudolf Nureyev



Victor Demanet (1895-1964) : Héraclès archer

mercredi 25 mars 2015

L'enfant criminel, Jean Genet, 1949

Jean Genet à 16 ans, photographie qui introduit le texte L'enfant criminel.

J'eusse voulu faire entendre la voix du criminel. Et non sa plainte, mais son chant de gloire.
Si quelqu'un me demandait de lui faire découvrir l'univers de Jean Genet, je lui conseillerais de lire L'enfant criminel. Hors l'homosexualité, on y trouve un résumé de son œuvre avec toutes ses contradictions. On y trouve d'abord cette sympathie pour les parias, les déclassés, pour tous ceux qui ce sont mis en marge de la société, avec même cette glorification qui fait qualifier de « criminel » ce qui n'est de prime abord qu'un monde de petits délinquants.
Mais le jeune criminel refuse déjà l'indulgente compréhension et sa sollicitude, d'une société contre qui il vient de s'insurger en commettant son premier délit.
Il [le couteau caché] est le signe même du meurtre que l'enfant ne commettra pas effectivement, mais qui fécondera sa rêverie et la dirigera, je l'espère, vers les manifestations les plus criminelles.
Car il faut un fier toupet, un beau courage, pour s'opposer à une société aussi forte, aux institutions les plus sévères, à des lois protégées par une police dont la force est autant dans la crainte  fabuleuse, mythologique, informe qu'elle installe dans l'âme des enfants, que dans son organisation.
Il s'en fait le porte-parole, le témoin, mettant son verbe au service de ces « petits gars » :
C'est à eux [les enfants criminels] que je parle. Je leur demande de ne rougir jamais de ce qu'ils firent, de conserver en eux intacte la révolte qui les a fait si beaux.
Quant à moi, j'ai choisi : je serai du côté du crime. Et j'aiderai les enfants non à regagner vos maisons, vos usines, vos écoles, vos lois  et vos sacrements, mais à les violer.
Et ça, c'est déjà Jean Genet, avec tous les excès de ce monde en partie fantasmé du mal, de la marge, où un simple voleur à l'étalage devient un « criminel ».
Quand c'est le Mal, on ne sait pas encore de qui l'on parle. Mais je sais qu'Il est le seul à pouvoir susciter sous ma plume l'enthousiasme verbal, signe ici, de l'adhésion de mon cœur.
Couverture de l'édition originale de 1949.

On y trouve aussi le refus de faire revenir les marges vers la société des gens « comme il faut », en glorifiant encore ces bagnes d'enfants qu'il magnifie comme un monde parallèle dans lequel ces sociétés d'enfants se créent, se soudent, entretenus par la violence extérieure, pour en faire un univers à part.
Toutefois, je l'espère, secrètement les enfants, malgré les termes révélateurs d'une hygiène assez niaise, reconnaissent l'appel du Pénitencier ou du Bagne.
Il exige que la punition soit sans douceur [...]. Il souhaite la rigueur. Il l'exige. En lui-même, il entretient le rêve que la forme qu'elle prendra sera un enfer terrible, et la maison de correction l'endroit du monde d'où l'on ne revient pas. [...] Ils exigent que l'épreuve soit terrible. Afin d'épuiser peut-être un impatient besoin d'héroïsme.
Quant aux pénitenciers, ils sont bel et bien la projection sur le plan physique du désir de sévérité enfoui dans le cœur des jeunes criminels. [...] Ces cruautés devaient naître et se développer nécessairement de l'ardeur des enfants pour le mal.
(Le mal: nous entendons bien cette volonté, cette audace de poursuivre un destin contraire à toutes les règles.) L'enfant criminel, c'est celui qui a forcé une porte donnant sur un endroit défendu. Il veut que cette porte ouvre sur le plus beau paysage du monde : il exige que le bagne qu'il a mérité soit féroce. Digne enfin du mal qu'il s'est donné pour le conquérir.
Vous supportez l'héroïsme quand il est apprivoisé [...]. Vous ignorez l'héroïsme dans sa véritable nature de chair, et qu'il souffre sur le même plan quotidien que vous-même. La vraie grandeur vous frôle. Vous l'ignorez et lui préférez la feinte.
Or, si des enfants ont l'audace de vous dire non, châtiez-les. Soyez durs afin qu'il ne vous ménagent pas. Mais depuis longtemps, vous trichez.
C'est cet appel à une sévérité sans pitié pour les enfant criminels dans les bagnes d'enfant qui met le mieux en lumière cette pensée paradoxale de Jean Genet, dont on pourrait croire qu'il se fait leur défenseur. Mais il ne se met pas au même plan que les honnêtes gens qu'ils fustigent tant dans leur posture morale, que dans leurs bonnes intentions.
Mais vous-mêmes, sur quoi faites-vous reposer vos règles morales ? Souffrez donc qu'un poète, qui est aussi un ennemi, vous parle en poète, et en ennemi.
Le seul moyen qu'auront les grandes personnes, les honnêtes gens, de sauvegarder quelque beauté morale, c'est de refuser tout pitié à des gosses qui n'en veulent pas.
Poussant son raisonnement, on trouve aussi dans ce court texte cette référence aux camps de la mort nazis et, plus largement, cette attirance/répulsion pour l'horreur nazie, qui est probablement un des aspects les plus troublants du personnage Jean Genet. Il met sur le même plan ces camps de la mort et les bagnes d'enfant.
Mais personne ne s'est avisé que depuis toujours dans les bagnes d'enfants, dans les prisons de France, des tortionnaires martyrisent des enfants et des hommes.
Ceux qui sont morts dans les camps étaient ceux-là :
Ces braves gens applaudissaient, qui sont aujourd'hui un nom doré sur le marbre, quand nous passions menottes aux poignets et qu'un flic nous bourrait les côtes.
Mais, quand on lit bien son texte, il se met au-delà des débats « normaux » sur le sujet car son propre univers personnel, construit en-dehors de tout ce que peut penser la société, se réfère à ses propres règles morales, construites sur une esthétique, voire une esthétisation du mal.

On y trouve ce goût, cette provocation de n'être jamais là où on l'attend, de déjouer les catégorisations. Sur un tel sujet, si l'on pense que ces maisons de rééducation sont indispensables pour remettre dans le droit de chemin par la contrainte et la fermeté, on aura du mal à adhérer à cette glorification du crime.
Car l'acte criminel a plus d'importance que n'importe quel autre puisqu'il est celui par quoi l'on s'oppose à une force si grande, morale et physique.
En revanche, si l'on pense que ces enfants délinquants doivent faire l'objet de la mansuétude et de la bienveillance de la société pour se réinsérer, on aura cette fois-ci du mal à adhérer à cet appel à maintenir ce monde de violence de ce que Genet appelle les bagnes d'enfant. Et on se sentira moquer :
Depuis quelques années, des hommes de bonnes volontés essayent d'apporter quelques douceurs à tout cela. Ils espèrent – et parviennent quelquefois à – gagner des âmes à la société. A nous faire, disent-ils, rentrer dans le droit chemin. Les réformes sont heureusement en surface. Elle n'altèrent que la forme.
Les éducateurs ont les naïvetés d'une salutiste, et sa bonté d'âme.
Mais je plaisante n'est-ce pas, et mon humour vous paraît bien lourd. Vous êtes sûrs que vous sauverez ces enfants.
C'est d'ailleurs en cela que son texte était et reste scandaleux. En 1949, il n'a pas trouvé sa place à la radio ; en 2014, il risque bien de ne pas plus trouver sa place dans les médias grands publics, de façon peut-être moins brutale qu'en 1949, mais plus insidieusement. Je laisse imaginer la polémique provoquée par quelqu'un qui demanderait plus de sévérité dans la répression des jeunes délinquants, pour rendre honneur à la beauté du « cime » et à la trajectoire criminelle qu'ils ont choisie !

Enfin, et c'est aussi pour cela qu'il faut lire Jean Genet, on y trouve cet écriture à nulle autre pareille, par sa puissance. Et, on l'oublie trop souvent, un peu obscurci par les débats qu'il provoque, Jean Genet reste d'abord et avant tout un écrivain. Ainsi débute son texte, et déjà, simplement on sent le souffle de l'écriture :
Que l'on veuille bien comprendre, et l'excuser, mon émotion, quand je dois exposer une aventure qui fut aussi la mienne. Au mystère que vous êtes il me faut opposer, et le dévoiler, le mystère des bagnes d'enfants. Épars dans la campagne française, souvent dans la plus élégante, il est quelques lieu qui n'ont pas fini de me fasciner.

Début du texte L'enfant criminel, avec la photographie de Jean Genet.

On y trouve aussi cette roublardise très propre à Jean Genet lorsque, après s'être délibérément placé du côté de l'enfant criminel, en rappelant aussi son propre passé, il répond vite à ce que l'on pourrait lui opposer : cette société qu'il stigmatise est la même qui lui permet de s'exprimer.
Hélas ! je crains bien n'avoir plus la même vertu puisque, par ce qui n'est pas seulement une erreur des organisateurs de cette causerie il m'est trop facilement accordé de parler à la Radio.
Il finit :
Aujourd'hui, puisqu'il est permis par je ne sais quelle erreur, à un poète qui fut de leurs, de parler à ce micro, je veux encore redire ma tendresse pour ces petits gars sans pitié. Je n'ai guère d'illusions. Je parle dans le vide et dans le noir, cependant, fût-ce pour moi seul, je veux encore insulter les insulteur.
Réédition

La dernière édition de L'enfant criminel (sans 'Adame Miroir) a paru dans la collection "L'arbalète - Gallimard" en 2104, avec la reproduction des deux photographies de l'édition originale :


En fin d'ouvrage, la Note sur l'Enfant criminel, par Thomas Simonnet, apporte des précisions inédites sur les circonstances de la demande à Jean Genet de cette intervention radiodiffusée. C'est Fernand Pouey, directeur du service arts et littérature de la Radiodiffusion qui a sollicité Jean Genet pour cette émission, comme il l'avait fait pour Boris Vian, Jacques Prévert et Antonin Artaud. Dans ce dernier cas, l'émission enregistrée a été interdite de diffusion par Wladimir Porché, directeur de la Radiodiffusion. On possède moins d'information sur l'émission projetée avec Jean Genet, qui ne sera même pas enregistrée. Il semble que là aussi, Wladimir Porché se soit opposé à ce projet. Cette même Note rapporte que cette émission prévue initialement en 2 parties devait comporter des interviews de procureurs et de présidents en leur demandant "quelle impression ils ressentaient quand ils condamnaient des gens à mort". On comprend qu'avec un tel projet, l'émission avait peu de chance d'aboutir en 1949 (en nos années, il en aurait encore eu moins !). Ce que ne signale pas cette Note, c'est que Wladimir Porché était le fils de François Porché, célèbre pour son essai publié en 1927 : L'Amour qui n'ose pas dire son nom.

Cette Note s'intéresse ensuite aux deux photographies de l'édition originale. Celle qui illustre la couverture n'a jamais été retrouvée depuis. Pourtant, elle a été souvent reproduite comme une photo de Jean Genet adolescent, bien que l'on ne soit pas sûr qu'il s'agisse de lui et que rien ne permet de le vérifier.

L'original de celle qui introduit le texte L'enfant criminel est un portrait de Jean Genet à l'âge de 16 ans, qu'il a ensuite dédicacé à Violette Leduc en 1948. Il se trouve maintenant dans les archives de l'IMEC.


Cette édition de 2014 est le première, depuis l'édition originale, à reproduire ces deux photographies dans la même configuration que l'édition originale, restituant toute l'importance qu'elles avaient par rapport au texte.

Description de l'ouvrage

Il s'agit d'un exemplaire du tirage de tête de l'édition originale de 1949.

Couverture avec la bande annonce de l'éditeur

Jean Genet
L'enfant criminel & 'Adame miroir
[Paris], Paul Morihien, [1949], in-8° (190 x 140 mm), 50-[4] pp., une photographie en noir et blanc dans le texte, couverture rempliée illustrée d'une photographie en noir et blanc, bande annonce de l'éditeur.

Page de titre.

Le contenu détaillé de l'ouvrage est :
- Faux titre (p. 3)
- Liste des ouvrages de Jean Genet (p. 4)
- Titre (p. 5)
- L'enfant criminel (pp. 7-33), avec un texte introductif signe J.G. (p. 9), une dédicace : « à Évelyne » (p. 11) et le texte proprement dit (pp. 13-33) précédé d'une photographie en noir et blanc représentant Jean Genet adolescent.
- 'Adame miroir (pp. 35-[51]), avec une dédicace : « à Ginette Sénémaud » et le texte proprement dit (pp. 39-[51])
- Table (p. [53])
- Achevé d'imprimer de février 1949 et justification (p. [54])

Le tirage de tête est de 50 exemplaires sur Marais Crève-Cœur, numérotés 1 à 50. Cet exemplaire est le n° 44.

La bande annonce de l'éditeur porte simplement « Jean Genet » et le monogramme de Paul Morihien.

Cet ouvrage a été publié par Paul Morihien, secrétaire de Jean Cocteau, qui avait auparavant publié Notre-Dames-des Fleurs et Querelle de Brest. A la différence de ces romans, son nom apparaît pour la première fois en toutes lettres sur la page de titre, avec son monogramme dessiné par Jean Cocteau.

lundi 16 mars 2015

Le condamné à mort, Jean Genet


Une très belle version du Condamné à mort, de Jean Genet que j'ai découverte ce soir par le double hasard d'Internet et d'une curiosité soudaine.


Magnifique !

samedi 7 mars 2015

Glanes

George PLATT LYNES :Henri Cartier-Bresson, 1935
 
Gustave de BEAUCORPS[attribué à] : Jeune Noir de Tanger de face (vers 1859)
 
Gustave de BEAUCORPS[attribué à] : Jeune Noir de Tanger de profil (vers 1859)

Ces 3 photos sont extraites de la prochaine vente aux enchères d'une collection particulièrement riche en photos anciennes : Une histoire particulière de la photographie Collection de Monsieur et Madame X (cliquez-ici pour voir le catalogue)