dimanche 11 septembre 2011

Interlude III



Possession à distance

Aujourd'hui, sur la pente d'un renoncement total (et ce n'est pas faute de désir ni à la suite d'une déception), jamais sans doute je n'ai été plus sensible à la beauté de l'Homme, à sa souveraineté. La seule vue de certains de mes semblables qui ne sont que mon prochain suffit à me jeter dans une sorte d'extase.
Je n'oublie rien, quand je me représente leurs charmes. L'évocation de leur physionomie, de leur nudité ne me laisse rien, presque rien à souhaiter davantage que de les voir eux-mêmes. J'assiste comme à un film que mon imagination développe au ralenti. Rien même de ce qui est le plus caché, le plus secret ne m'échappe, tant mon appétit se suffit à lui-même. Ce que je contemple allusivement, illusoirement me fascine au point que je suis presque entièrement satisfait, l'indiscrétion, le viol ajoutant je ne sais quoi à mes prises. Il s'agit là d'une sorte de possession factice à distance, peut-être préférable au réel. On perd si souvent ce que l'on croit tenir. Les êtres dont on s'empare ainsi ne peuvent rien me refuser de ce que je prends à volonté d'eux-mêmes, sans permission, comme à la volée. Le prélèvement est gratuit et sans réticence.
Parfois, l'idée que je me fais de la Beauté de l'Homme est préférable à la Beauté même, dans la mesure où j'en suis plus personnellement l'auteur. Tout ce qui pourrait m'être donné par surcroît ne serait peut-être qu'une mauvaise copie.

Marcel Jouhandeau, Bréviaire, 1980 (p.27)

Merci encore à Another Country pour ses photos inspirantes. J'avais relevé ce texte de Jouhandeau il y a déjà quelques mois et j'attendais la photo qui serait le plus en résonance avec ce texte.

samedi 20 août 2011

Interlude II

Gay Cultes, dans sa rubrique Des nouvelles de nos voisins, pense que je suis en vacances. Il a raison. Cependant, les vacances sont l'occasion de découvrir nos artistes régionaux. Je vous présente donc Jean-Esprit Marcellin, célèbre (!) sculpteur gapençais (Gap - Hautes-Alpes 1821 - Paris 1884).

Florilège de quelques sculptures inspirantes :

Un beau lutteur :



Le berger Cyparisse tenant son faon qu'il vient de tuer par mégarde :


Un jeune homme :


Quelle vision met ce jeune Saint-Laurent dans un tel état d'extase ?



vendredi 22 juillet 2011

Interlude I

Si j'ai quelques lecteurs fidèles, ils auront remarqué que, depuis quelques temps, je prépare des billets longs et documentés, qui me demandent du temps. Ils se font donc rares. Je vais continuer à présenter des ouvrages majeurs (ou moins) de la culture homosexuelle, mais j'ai aussi le désir de publier des billets courts, toujours en rapport avec notre culture Gay. En parcourant les blogs gays ces derniers jours, une belle photo m'a immédiatement rappelé une lecture récente. J'ai décidé d'en faire un message, que j'appelle "Interlude", terme aujourd'hui vieilli mais qui rappellera inévitablement l'image d'un petit train pour ceux qui ont connu la feue ORTF.

Lisant encore Jouhandeau, j'ai découvert ce petit texte (Bréviaire, 1980, p. 30)

L'image essentielle
Une image - c'est un soupçon de ma part - a dû être déposée en moi dès le commencement du monde, au moins dès le commencement de moi-même, dès ma conception dans le sein de ma mère, une image abstraite et éclatante, qui est à l'origine de mon plus personnel Désir. C'est elle qui détermine et dirige tous les mouvements de mon âme.
C'est une image de l'Homme éternel. Un jour ou l'autre, elle s'incarne dans un être qui devient l'objet unique de ma hantise et de mes convoitises - obsession vivante -, hallucinante. Voilà le vrai ressort de la Passion.

Pour moi, cette image pourrait bien être celle-ci :


Merci à Another Country pour ses photos. Je me suis permis de lui emprunter celle-ci.

samedi 2 juillet 2011

Chronique d'une passion, Marcel Jouhandeau, 1944

A partir de la fin des années 1930, Marcel Jouhandeau (1888-1979) dévoile de plus en plus ouvertement son homosexualité dans ses livres. Dans ses premières œuvres, l’évocation de son amour des garçons et du conflit moral associé est extrêmement allusive. Il faut attendre De l'Abjection, paru anonymement en 1938, pour qu'il aborde clairement le sujet, dans une réflexion essentiellement morale. Alors même qu'il fait le service de presse de cet ouvrage, il rencontre en avril 1939 (certains disent en 1938) Jacques Stettiner dont il tombe passionnément amoureux. Ce jeune peintre né en 1904, fils d'un antiquaire parisien, s'introduit de plus en plus dans la vie du couple Jouhandeau jusqu'à provoquer la haine d'Elise, la femme de Marcel Jouhandeau. Le 12 juillet 1939, prise d'une rage subite, elle court à l'appartement de Jacques Stettiner pour l’assassiner à coups de couteaux.



Marcel Jouhandeau tient une chronique de cet amour, selon un forme qui lui sera de plus en plus familière, c'est à dire comme un journal au jour le jour de ce qu'il vit et des réflexions morales que cela lui inspire (je pense aux futurs Journaliers). L'histoire de cette passion paraît en 1944, sous le titre Chronique d'une passion, dans un tirage confidentiel de seulement 100 exemplaires, mais où le nom de l'auteur apparaît explicitement. C'est une nouvelle phase dans le dévoilement car la lecture de l'ouvrage ne laisse plus aucune ambiguïté sur la nature de l'amour qu'il porte à Jacques St., comme il l'appelle. Seule la confidentialité du tirage pouvait encore protéger ce "secret" auprès du grand public, mais plus auprès de ses proches et surtout du milieu littéraire dans lequel il évoluait. D'ailleurs, le financement de cette édition a été prise en charge par Florence Gould, riche mécène et une des grandes égéries de la vie littéraire de cette époque. Ils s'étaient rencontrés au début des années 40.

C'est un des 100 exemplaires de ce tirage confidentiel, récemment entré dans ma bibliothèque personnelle, qui est l'occasion d'évoquer ce beau texte, très jouhandélien par son écriture et sa thématique.

Comme je l'ai fait pour d'autres ouvrages, je vais vous le faire découvrir par quelques extraits (les numéros de pages correspondent à l'édition de la collection Imaginaire-Gallimard).

Sur l'amour et la passion :

L'amour est la forme que prend naturellement ma vocation particulière à la contemplation; il est comme un tunnel où je chemine à côté de quelqu'un d'invisible dans les ténèbres et de temps en temps s'ouvrent des cavernes où l'on se retire et se repose ensemble, infernales ? célestes ? A la lueur pâle qu'une fissure de la muraille laisse filtrer, ô la grâce de ce filet de lumière ! j'aperçois, je reconnais mon compagnon. (28)

J'habite cependant mon sentiment, profond comme une grotte sacrée, qui avec moi se déplace. Où que je sois, comme une "aura" noir et or, mon amour pour Lui m'isole. (46)

Rencontré à une heure, où je me sentais particulièrement seul et déprimé, il est arrivé à moi par des chemins pathétiques, je veux dire par des voies si obscures, si lointaines, si mystérieuses, que je ne pouvais pas ne pas être ému à son approche. (59)

Une extrême liberté intérieure, comme un chant que rien ne couvre. Longtemps, dans l'amour la sensualité n'est qu'un mode d'expression, une forme désespérée de la tendresse, un langage, celui balbutiant de l'adoration; la caresse et le baiser des signes que la force de l'émotion cache, dérobe au plaisir. Quand on aime tellement on oublie de prendre sa part, on n'en a que faire. On n'éprouve de joie qu'à croire en donner et l'admiration, la reconnaissance qui saluent votre effort vous récompensent, mais de toute façon la volupté a été tournée, jouée, frustrée, lésée, dépassée. Bien se tenir, ne pas devenir fou devant la douceur de nous couler l'un dans l'autre lentement et de n'être plus qu'un. (70)

De ces fêtes splendides que j'ai données autour de l'été de ce garçon, j'emporte malgré moi sur mes bras et dans mon regard une moisson d'incroyables fleurs, des épis et dans ma voix une sorte de panique, de tremblements qui m'empêchera longtemps de ne pas être écouté avec étonnement par ceux qui n'ont pas connu mon trouble, qui n'ont jamais partagé ces extases, ni entendu ces concerts, ni constatés sur leurs membres des marques aussi patentes d'un rayon de "la joie divine" usurpé, surpris. (76)

La passion introduit un tel trouble dans la conscience, qu'on a de sa personne, et une telle confusion dans la nature des rapports, que l'on entretient avec un autre, qu'il n'y a plus à proprement dire de "soi-même" pour l'un et ni pour l'autre qu'entre eux, que "soi-même" pour lui et pour moi, ce n'est plus ni lui ni moi seulement, mais nous, comme si nous étions enchaînés l'un à l'autre par un réseau inextricable de ramifications invisibles et que nos entrailles fussent communes. (87)

Sur la fascination pour l'être aimé :

J'aime les taches de soleil autour de ses jambes sur la place Saint-Germain et que son corps soit un peu courbé, l'amertume des coins de sa lèvre et qu'il ait dans les veines du "sang juif", parce que rien ne pouvait le rendre plus impossible de l'aimer quand même et rien n'y a fait. Je n'aime que tout ce qui fait qu'il n'est pas un autre, que tout ce qui le marque et l'insère, le cerne et le limite et le restreint et le retire et le retient dans sa personne. Je n'aime que ce qui lui reste de jeunesse ni plus ni moins, ce que les limites de son corps et son âme enferment d'espace, de temps, d'éternité : là est la juste mesure de mon domaine en ce monde et dans l'Autre. O mystère de l'élection ! Je ne connais plus pour les membres et le visage de la Beauté que ses membres, quels qu'ils soient, et son visage : soleil de ma Nuit. Le sublime a revêtu pour moi sa forme solitaire, assise, debout, étendue à l'ombre d'une Forêt impénétrable, par-delà des déserts sans fin où j'ai seul accès. [...] C'est la société d'un être vivant qui me soit permis de respirer, de voir, d'entendre, de toucher que je cherche, à l'affût de tout ce qui annonce, manifeste, prouve son existence, sa présence, notre intimité sans scrupule ni honte : O toi, mon Drame et mon Secret, qui me doubles et me partages, qui redoubles et abolis mon isolement, jusqu'à m'en délivrer, à force, entre nous deux seuls, de confiance, d'inconvenance, d'insolence, de confidence et de menus privautés, de nudité promise ou supposée.(32-33)

Si simple, si charmant fut son geste d'obéissance à se découvrir sur ma prière à mes yeux qu'il a comblés pour l'éternité de délices ! L'ironie n'est pas absente de sa part, mais si légère, la dispute écourtée, éludée par lui gracieusement, déjà ses vêtements rejetés, il se montrait nu. Depuis que j'étais, j'avais rêvé de ce Théâtre simple : son grenier et de ce spectacle pur, de cette absence totale de plaisir dans le péché, de cette contemplation immobile et muette, un moment hors du temps. [...] Maintenant, ce n'est plus Endymion, c'est lui que je vois, revêtu de tous ses signes cachés, particuliers, que je suis seul sans doute à connaître. Qui l'a regardé avec la même attention dévorante que moi ? Et la connaissance est plus fidèle que la Présence : ce souvenir aussi intime, aussi intérieur à moi que moi, qui peut me le ravir ? Sa nudité fait partie de ma mémoire, où elle éclaire ma Nuit.
Mais faut-il pour arriver à cette liberté intérieure, avoir dépassé la période agitée des combats et de la conquête ? (50-52)

L'intimité d'un être quelconque, sa façon de se comporter dans l'abandon, son regard au moment de la stupeur, l'aveu de son odeur : il y a quelque chose d'unique à découvrir et de caché derrière des murs et des murs qu'il faut franchir à ses risques, avant de plaire encore, pour mériter la dernière confiance, mieux, une confidence entière, dont la nudité n'est que la figure : le droit d'entrée dans le Saint des Saints qu'est le Secret du Corps et de l'Ame du Premier venu, sa faveur.(85)

Bonheur de n'avoir pas dormi du soir au matin. Mes lèvres savourent leur soif, qui me fait vivre, autant qu'elle m'approche de la mort. Désir labour le Désert et de quelques larmes jaillies par surprise naît l'oasis. (115)

Pour finir, la rupture étant consommée, l'esprit est disponible pour d'autres découvertes :

[...], cette vacuité, cette disponibilité infinie que laisse en moi l'absence de J. St., ce vide insondable, n'importe qui va le remplir : cette curiosité de tous les visages, de tous les corps, de toutes les âmes, ce sera ma vengeance : je la sens qui se ranime, à mesure que l'amour s'éclipse; elle est l'autre aspect terrible de moi-même, elle dévorera tout, elle me dévorera, elle les dévorera, punis. Le premier venu ou lui seul ? Déjà tous les passants m'intéressent. Fou, je les regarde; avide, je les investis de nouveau de mon attention passionnée. Rien d'eux ne m'échappe : misère ou beauté ? où l'admiration défaille surabonde la piété. (209)


Sur la religion et le conflit moral :

Cet aspect est très présent dans l’œuvre de Jouhandeau et bien entendu dans cette Chronique. Cette préoccupation en fait probablement le prix pour certains. Pour d'autres, surtout aujourd'hui, elle peut paraître rebutante, voire empêcher d'entrer pleinement dans l’œuvre et d'en goûter la saveur très particulière. Il ne faut pas l'éliminer totalement, car Jouhandeau reste un grand moraliste. Je vous renvoie aux analyses qu'en a faites Didier Eribon dans Une morale du minoritaire ou la courte synthèse qu'il en a donnée dans le Dictionnaire des cultures Gays et Lesbiens. Je n'ai sélectionné qu'un nombre restreint d'extraits pour illustrer cette dimension de l’œuvre :

Jacques, si j'aimais Dieu, comme je t'aime, je serais un Saint, mais parce que je t'aime de cette manière unique, il est impossible que Dieu ne soit pas enveloppé, compromis avec nous dans mon amour pour toi. (44)

La passion telle que je l'éprouve, dépasse le péché. [...] Avec lui, je pèche sans doute cent fois plus qu'avec un autre sur le plan de l'absolu, mais sans jamais commettre le mal ni connaître la honte, si bien que chaque degré plus bas m'élève.[...] mais qu'importe que je ne sache plus parfois moi-même si je me perds davantage, en me sauvant, ou si je me sauve davantage en me perdant avec lui ! Sous l'aspect de l'éternité, quel sombre altier du Tartare nous habitons, lui et moi, où l'Amour nous dérobe à toute bassesse et à toute débauche ! (54)

J'aime ce résumé de la posture jouhandélienne telle qu'elle est exprimée dans Marcel Jouhandeau et ses personnages, Henri Rode, 1950 : "N'ouvrons pas non plus De l'Abjection ni les Carnets de Don Juan, si nous ne sommes pas amateurs d'expériences érotiques d'une qualité hautaine où, la mesure et la clarté visitant nos bas-fonds, transcendent le vice, au point de lui donner l'air de la sagesse, voire de la sainteté. "(14)

Sur l'homosexualité :

Curieusement, l'homosexualité n'est pas abordée en tant que sujet de réflexion, même si elle forme l'arrière plan de toute cette Chronique. La réflexion porte plus sur l'amour et la passion dans le vice et le mal, pour reprendre des mots chers à Jouhandeau. Il n'utilise qu'une fois le mot :

Toute la nuit je me reprochai surtout d'avoir calomnié dans mon dernier livre l'homosexualité, qui ne conduit pas nécessairement à l'abjection, du moment que le sentiment y a sa part. (135).

Dans cette allusion à De l'Abjection, on sent naître une vision plus apaisée de l'homosexualité, qui ouvre la voie aux œuvres plus sereines qui suivront jusqu'à l'extraordinaire Tirésias.

D'ailleurs, il n'a pas fallu attendre longtemps pour que l'ouvrage ait une diffusion plus large, puisque dès 1949, une édition commerciale paraît aux éditions "Les quatre jeudis", tirée à 520 exemplaires. Edition suivante : Paris, Gallimard , 1964


Description de l'ouvrage

Marcel Jouhandeau
Chronique d'une passion
[Paris], "Par le don de Flor", [1944], in-8° (240 x 150 mm), 161-[7] pp., page de titre et couverture illustrées d'une vignette en couleurs.

La vignette de la page de titre et de couverture porte : "Par le don de Flor", autrement dit de Florence Gould. Cette vignette a été dessinée par Léopold Survage :



La couverture et la page de titre sont identiques :


Tirage : 100 exemplaires numérotés sur verger d'Arches. Cet exemplaire est le n° 24


Il n'existe que 2 exemplaires dans les bibliothèques publiques : à la BNF, dans le fonds de la donation Pierre-André Benoît et à Grenoble.

Achevé d'imprimer : 15 juillet 1944, Imprimerie de l'Union, Paris.

L'exemplaire est relié en plein chagrin rouge, dos lisse, titre doré en long, tête dorée.


Il contient une lettre manuscrite de Marcel Jouhandeau à Robert Coquet, son grand amour rencontré en 1948 :



Transcription :

Mardi

Mon petit Robert adoré, mon amour, ma passion,
Demain je te verrai.
Je te revois sur le palier en train d'habiller, de coiffer notre Elue (ou Elise ?).
Non, il n'y eut jamais sous le soleil de scène plus étrange, à la fois plus bouffonne et plus touchante.
J'ai écrit à Henri [Rode] que je passais demain soir te prendre vers 6 h. ¼  6 h ½  à Dupleix et que nous le retrouverions au restaurant où nous avons diné mercredi, où nous dînerons tous les trois.
                            De désir, je n'en puis plus
                              Ton
                                                   M.

Ton petit mot m'est arrivé hier soir. Je te bise. (c'est un mot de Florence)


jeudi 2 juin 2011

Retour sur Tirésias de Jouhandeau

Il y a maintenant plus d'un an, j'ai eu l'occasion de décrire longuement Tirésias, de Marcel Jouhandeau, texte magnifique, admirablement illustré par les gravures d'Elie Grekoff. Je vous renvoie à ce message : cliquez-ici.

J'ai trouvé récemment un autre exemplaire, le n° 13 du tirage de 150. Il contient un des dessins originaux de Grekoff qui a servi à illustrer l'ouvrage. C'est un dessin au crayon sur papier calque :


Autre atout de cet exemplaire, sa reliure que je vous laisse découvrir :


Le relieur a repris le motif des deux serpents entrelacés qui illustre le début de l'ouvrage.

jeudi 26 mai 2011

La Galère, de Jean Genet, 1947

Le condamné à mort est le plus célèbre des poèmes de Jean Genet. J'en ai déjà parlé sur ce blog. Nous savons qu'il célébrait l'assassin Maurice Pilorge (voir ici). Poursuivant dans cette voie, Jean Genet composa vers 1943 un autre poème à la gloire de l'assassin Harcamone, assassin imaginaire qui est aussi le héros du Miracle de la Rose.

Le poème est d'un abord plus difficile que Le condamné à mort. Il est même souvent obscur. Ces deux strophes, probablement parmi les plus accessibles, l'illustrent :

Fais un geste Harcamone allonge un peu ton bras
Montre-moi ce chemin par où tu t'enfuiras
Mais tu dors si tu meurs et rejoins cette folle
Où libres de leurs fers les galériens s'envolent.
Ils regagnent des ports titubants de vins chauds
Des prison comme moi de merveilleux cachots.

Le poème est d'abord publié en avril 1945 par Thierry Maulnier dans les Cahiers de la Table ronde.

La première édition est donnée en 1947 par le libraire Jacques Loyau, de Paris, dans un tirage confidentiel (88 exemplaires), avec 6 gravures de Leonor Fini. C'est cette édition que je présente aujourd'hui.

Leonor Fini est une artiste peintre d'origine italienne, au parcours très personnel. Avec Jean Genet, ils se rencontrent probablement vers 1947. Cette publication est leur première collaboration. Quelques années plus tard, Jean Genet lui consacre un ouvrage : Lettre à Leonor Fini, texte d'hommage, qui a aussi été publié par Jacques Loyau. Ils se brouillent ensuite.

Les 6 gravures qui illustrent La galère :







En voyant ces gravures, on pense inévitablement à ce qu'a déclaré Leonor Fini : "Je suis pour un monde de sexes non différenciés, ou peu différenciés".

Elle vécut longtemps avec deux hommes à la sexualité "ambiguë". Dans ce tableau, on la voit entourée par eux :


D'une façon plus classique, elle a peint Jean Genet plusieurs fois à cette époque, comme dans ce tableau :


Un site est entièrement consacré à Leonor Fini : cliquez-ici et une bonne synthèse sur Wikipédia : cliquez-ici.

Pour revenir à Jean Genet et son poème, il a lui-même donné une explication sur l'obscurité de cette œuvre : "Vers ce temps-là, j'avais écrit deux poèmes sans qu'ils aient de rapport l'un avec l'autre. Je les ai mélangés, pensant donner plus d'obscurité, plus de densité à mes vers." En rapportant ces propos dans son Saint-Genet, Sartre ajoute : "Le poème est obscur. [...] Genet [...] a recours à la ruse la plus puérile et la plus démoniaque".

Cela n'empêche pas qu'il comparaisse le 8 juillet 1954 devant un tribunal parisien sous l'inculpation d'attentat aux mœurs et de pornographie pour son poème "La Galère" et pour Querelle de Brest. Le tribunal statue en janvier 1956 que ces œuvres sont "attentatoires aux bonnes mœurs". Il est condamné à 8 mois de prison avec sursis et 100 000 francs d'amende. Selon E. White, "ce qui avait sans doute essentiellement choqué la cour, c'étaient les illustrations de Leonor Fini, pour "La galère" et surtout de Cocteau pour Querelle de Brest."


Description de l'ouvrage


Jean Genet
La Galère
S.l.n.n. (Paris, Jacques Loyau, libraire), 1947, in-folio (322 x 234 mm), [16] ff., 6 ff. de planches.

Les 16 feuillets non chiffrés de décomposent ainsi :
- [3] ff. blanc
- Faux titre
- Titre
- [8] ff. : poème "La Galère"
- Achevé d'imprimer et justification
- [2] ff. blanc

Les 6 planches reproduisent des dessins de Léonor Fini.

Achevé d'imprimer :
"Edition établie par Jacques Loyau, libraire, passage des Panoramas, Paris et imprimée sur les presses de l'hôtel de Sagonne, en juillet 1947, aux frais de l'auteur."

Justification
- 80 exemplaires numérotés à la presse, dont les 9 premiers sur vergé de Montval
- 8 exemplaires de présent
Cet exemplaire est le n° 13.


Cet exemplaire a été magnifiquement relié dans les années 1970 par Gilbert Bontaz, relieur grenoblois. Les plats mosaïqués sont ornés de deux compositions d'un artiste non identifié. Les dessins préparatoires ont été ajoutés à l'exemplaire.


mercredi 27 avril 2011

Le Vieillard et l'Enfant, de François Augiéras


Poursuivant mon exploration de l’œuvre de François Augiéras, j'en arrive aujourd'hui au premier ouvrage de cet auteur. Ce récit de la relation entre un jeune arabe et un vieillard français, excentrique perdu dans le désert algérien, s'est construit peu à peu, à travers de nombreuses éditions. Mais avant de parler de l'histoire du texte, revenons à l'ouvrage lui-même. Comme souvent avec Augiéras, la base de l'histoire est véridique. Le propre oncle de François Augiéras, le capitaine Augiéras, s'était réfugié dans le désert, dans le fort d'El Goléa où il avait construit un musée dans le désert. C'est là que François Augiéras l'avait rejoint, alors qu'il n'était pas un enfant. Quelles ont été leur vie et leur relation, nul ne le sait vraiment. C'est à partir de ce qu'ils ont vécu ou ce qu'Augiéras imaginait avoir vécu avec cet oncle, substitut du père, qu'il construisit un récit qu'il fit paraître sous formes de plaquettes signée Abadallah Chaamba. Cette relation sexuelle et mystique, faite d'amour et de haine, de soumission et de liberté, préfigure des thèmes qui seront encore plus développés dans Le Voyage des Morts et magnifiquement représentés dans ce texte qui condense tous les thèmes d'Augiéras L'apprenti Sorcier.

Comme pour les autres ouvrages, j'ai choisi quelques extraits :

On développe cette photographie prise le matin. A la lueur de la lampe je me reconnais bien.
- Tu es beau, dit le vieillard ; et le vieillard me mène à sa terrasse. Comme les bouteilles étincelantes fixées aux flèches des pavillons ses promesses miroitent. Au lit, me tenant dans ses bras : N'es-tu pas heureux avec moi. Chaque jour tu gardes mes chèvres, tu joues, tu vois le passage des avions.
Le froid m'éveille, le ciel se couvre. Les nuages sont très visibles. La pluie nous surprend et nous déloge du lit.

Dans l'obscurité des nuits, je hurle ma haine sans relâche. Je gravis les rochers près du ciel. D'un bond, je franchis les failles creusées dans le roc. Le sommet des falaises forme un dédale de chambres à ciel ouvert où je pleure, mon fusil en travers de la nuque, dans mes vêtements en lambeaux serrés contre moi par des lacets de cuir. Mes yeux, mon arme scintillent au clair de lune, et mes cartouches sur mes épaules nues. Je me repose dans mes chambres de pierre, je loge dans les couloirs de granit; à la craie, j'y trace de faibles signes. Il y a là-haut comme des ruelles et des lits dans le roc : O mon âme éternelle sous le ciel noir et l'édifice admirable des étoiles. J'y pleure, mon fusil dans les mains. Ensuite, me vient la peur ; elle me fait mal, seul, si loin de la maison de mon père.

A ce lit sur un toit, la nuit, je vois le matelas blanc sur les ressorts de fer, et cet homme au-dessus de moi. La violence de la douleur et le poids de cet homme écrasent mon visage à tout jamais brûlé, mes yeux bleus seuls vivants et grand ouverts. Il aura bientôt son cri, mi-râle, mi-hululement de joie dans le silence de la campagne déserte, seules les cabanes des Chrétiens, à deux kilomètres d'ici, pouvant l'entendre, et la dernière et merveilleuse pointe de ce râle où il analyse sa joie.

Quelle écriture et ma survie ai-je vues sur le toit d'une étable. Les livres que j'écris, dans l'obscurité où je vis, ils sont encore comme enfoncés dans le ciel noir et menacés, ne serait-ce que par ma mort. Devina-t-il que je pouvais me souvenir : ce soir, je suis roué de coups. Cet homme, à coups de bâton, me fait libre à tout jamais à ce point du monde où il cogne mon visage éternel, me disant :
- Peut-on dire qu'un enfant soit innocent ?

Les nuages que traversent les beaux rayons de la lune, toujours plus nombreux et vastes, en vagues grises et sèches passent silencieusement dans l'azur de la nuit. Je me sers de toute la force de mes yeux, je regarde les bâtiments et les toits de cet homme qui ne survivra qu'entre mes mains, qui, parmi les éternelles nuits de l'été s'abandonne à ce que mes yeux savent de lui; mes yeux bleus et changeants à tout jamais ouverts parmi les astres et les pierres. Il m'a rencontré parmi tous les hasards, moi qui pouvais écrire; moi sa seule chance de survivre; mais si lointaine, si obscure. Mes carnets sur ma toiture blanche, c'est mon destin et celui de cet homme joué sous le passage des nuages blancs de l'Afrique.

La flamme éteinte au chandelier de cuivre posé sur un créneau, je l'entends soupirer près de moi, se retourner, faisant grincer les ressorts. Mes lèvres mouillées et dures s'ouvrent et il y mange un goût de sel. Ses mains m'enlacent sous ma chemise bleue, pâlie par les nuits. Puisqu'il a l'habitude de m'avoir ainsi, le soir, je m'y accoutume, et, malgré la peur, ma tête contre les barres de fer, je parle avec mon âme éternelle. Il est comme le dernier homme que je verrais avant de mourir, au-dessus de moi, haletant, le souffle rapide, comme s'il voulait me tuer, masquant toute une région du ciel. Il regarde mes yeux, où dansent les reflets de la nuit; il cherche mes lèvres; dès qu'il les connaît, il est secoué de spasmes, surpris jusqu'à hurler de l'abondance et de la violence du flot qu'il arrache à lui-même, qu'il déverse sur moi. Et le sang de cet homme est le mien, et je n'ose dire à quel point c'est mon sang. Après qu'il a crié, je pose une main sur son visage; il accepte mon geste et que je touche à lui; ma main légère et sombre où la terre sèche et rose colle encore alentour de mes ongles.
- Comme toi, lui dis-je, ne suis-je pas seul au monde.

Mes carnets, je les mettrai à la poste ; au hasard ; vers l'Asie, vers l'Europe et vers l'Océanie ; et je danserai dans les vallées de pierre.
Les nuages bleus et noirs. O, l'éternelle victoire des petits livres qui ruinèrent la gloire des Conquérants.
Cet homme qui n'en sait rien ne survivra que dans mes humbles carnets; lui, dont l'orgueil alla jusqu'à se bâtir un mausolée de son vivant, il devra tout à un enfant qui sait à peine écrire; lutte avec l'ange dont je suis le vainqueur; il ne restera rien de lui, rien de son musée, sauf ce que j'aurai sauvé d'un éternel oubli dans mes carnets de couleur, ocre, bleu et rouge, mis à la poste, secrètement dans ce désert.

De nuits en nuits le vent sèche mes larmes. Quand je m'éveille, par quel heureux hasard et bien avant le jour, debout sur les toits, sur l'admirable géométrie de la cour, je ne sais pas si ma douleur n'est pas le plus délirant cri de victoire inventé sous le ciel étoilé. A l'écart des hommes et du monde, quelle enfance au service des formes éternelles. De quel silence suis-je né dans cette région des oasis, avec l'accord des astres de la nuit. Pour ce vieillard, ainsi, dans ce désert, ne suis-je qu'un rêve venu du plus lointain passé. Accepté l'horreur de ma condition, tout m'apparaît ici comme étant admirable : la cruauté de cet homme. Et la mienne. Moi, ne désirant rien tant que d'être accoudé ainsi au bord de mon sommeil, à proximité de la mort, que, de parler avec mon âme, que d'écrire sous les dernières étoiles, devant l'Eternel, mon seul seigneur et mon Juge.

Ce texte a une histoire compliquée et mouvementée.

Les premiers textes ont été imprimés sous forme de plaquettes entre fin 1949 et 1952, souvent remaniées, envoyées à des écrivains célèbres. Peu à peu, François Augiéras se créera une notoriété qui lui permit d'être publié en 1954 par Les Editions de Minuit. Cet ouvrage de 270 pages reprend l'ensemble des textes qui avaient été peu à peu imprimés. C'est la première édition mise dans le commerce.


J'ai un bel exemplaire, dont la reliure, par sa couleur et le motif de ses plats, est une discrète allusion aux couleurs du désert.



Comme souvent avec Augiéras, il ressentit le besoin de revoir son texte pour le rendre plus concis, donc plus incisif. Il réduisit, resserra, voir condensa son texte à quelques 80 pages qu'il fit imprimer pour lui même à 200 exemplaires, dans une présentation qui était, par la typographie et le motif, une discrète allusion aux Editions de Minuit. Comme pour se distinguer de tout ce qui avait paru auparavant, il l'appela Le Vieillard et l'Enfant de 1958, mais l'ouvrage ne parut qu'en 1960.


La préface, jamais reprise ensuite, est un véritable manifeste d'écriture :

En 1954, les Editions de Minuit publiaient un ouvrage titré : "Le Vieillard et l'Enfant", fait de carnets hâtivement rassemblés. Que je me sois trouvé trop jeune en présence d'un admirable sujet, il me fallut connaître plus souvent la souffrance pour en prendre conscience, pour bien voir qu'il ne s'agissait que d'un cri de colère hanté par Dieu, et que le thème essentiel du Vieillard et l'Enfant ne pouvait être que la découverte panique d une écriture sous le ciel étoilé.
Quelques années plus tard, je n'avais pas le droit de retrouver dans mon souvenir la vraie profondeur de ce drame, de le rendre à lui-même sans rien lui faire perdre de sa première candeur sauvage. Reconquête passionnante et cruelle. Qu'une écriture irréductible à la civilisation de Paris me soit apparue dans ce désert; au delà même de la vengeance que les nouvelles aventures de l'esprit soient probables sur les frontières d'un Empire; que j'ai refusé de me soumettre aux conventions d'un art profane : Depuis dix ans que j'écrivais, je commençais de le savoir. Que cette rupture toujours plus profonde trouve enfin son plain - chant, définitivement conquis, libre alors sous le ciel étoilé de l'Afrique:
J'ai tenté cette aventure de l'esprit.
Zirara, août 1958.

J'ai la chance de posséder l'exemplaire qu'il dédicaça à Jacques Brenner, un critique littéraire alors influent, qui aura un rôle déterminant pour la publication du Voyage des Morts. Sur la couverture, François Augiéras présentait son ouvrage :



Version hors commerce, éditée à la rentrée par les Editions de Minuit.

Cet envoi d'août 1963 fait ainsi allusion à la prochaine publication dont je vais ensuite parler.

L'envoi sur une page de garde est un précieux témoignage d'Augiéras sur son texte :


Version définitive de 1958
75 pages seulement, mais simples, humaines, dans le ton juste, je crois.
Très "arabes", hurlantes vers la fin, lisibles.

Peu après, bien que Les Editions de Minuit auraient pu prendre ombrage de cette publication "clandestine", elles n'hésitèrent pas à reprendre ce texte, complété d'un préface, dans un petit ouvrage paru en 1963 qui représente la version définitive du texte du Vieillard et l'Enfant.



C'est désormais ce texte, plusieurs fois réédité, qui est considéré comme la version de référence.

Il faut avoir la chance de posséder les rares éditions antérieures, sans parler des premières plaquettes (que je n'ai malheureusement pas), pour connaître les premiers états du texte et suivre le cheminement de l'élaboration du texte à travers les repentirs, coupes, ajouts et réécritures. On a ainsi de façon tangible le travail d'un écrivain qui cisèle son œuvre par un travail d'épuration. Lorsque on a la chance de pouvoir en plus le découvrir dans des exemplaires rares, voire portant la marque de l'auteur, on peut parler de fascination pour le livre comme signe matériel et tangible d'une pensée qui s'élabore.

Pour finir, ce beau portrait d'Augiéras jeune :