samedi 28 août 2010

"Le Satyricon", de Pétrone, traduit par Laurent Tailhade et illustré par Rochegrosse, 1910

Le Satyricon est réputé être un des premiers, si ce n'est le premier roman homosexuel. Il n'est probablement plus beaucoup lu aujourd'hui, mais il évoque dans les esprits cette liberté sexuelle, voire innocence sexuelle, que l'on associe à l'Antiquité et que l'on sait à jamais perdue depuis l'avènement de la morale chrétienne. Il flotte aussi un petit parfum de lecture interdite, certes bien éventé aujourd'hui, mais l'on sait que les réputations sont parfois plus fortes que le temps.



Juste un petit rappel historique. Ce roman latin écrit quelque part entre le Ier et le IIème siècle de notre ère, par un auteur nommé Pétrone, nous est parvenu fortement mutilé. Au mieux un quart de l'ouvrage nous aurait été transmis. Ce que l'on peut lire aujourd'hui ne sont que des fragments, pas toujours bien assemblés entre eux, qui se terminent brutalement, parfois au milieu d'un phrase. Cela lui donne un aspect légèrement décousu, voire un peu surréaliste, avec ses morceaux qui se raccordent par des [...], laissant au lecteur le soin et le plaisir de compléter les liaisons et les morceaux manquants selon son imagination. Il existe des débats sans fin sur l'identité de l'auteur et la date de composition. Je ne rentrerais pas dans cette problématique sans grand intérêt pour nous (mais que, pour ma part, j'apprécie beaucoup). Ceux que cela intéresse peuvent partir sur Internet à la recherche improbable de l'identité de Pétrone (Wikipédia peut être une porte d'entrée dans ce débat multiple, mais, comme souvent, un peu catégorique en faveur d'une hypothèse)

Il existe probablement beaucoup de lectures de ce roman, mais je veux rappeler une évidence : tout ce que l'on peut en lire s'ordonne autour des tribulations amoureuses et sexuelles d'un couple d'hommes : Encolpe et Giton. Certes, nous sommes dans une relation antique : différence d'âge, relation érotique teinté de protection, voire de possession, dissymétrie des rôles sexuels, etc. Cependant, n'y voir qu'une relation pédérastique du type grec, entre l'éraste et l'éromène masquerait la qualité et la force de leur amour. Deux citations pour illustrer cela. Avant, rappelons que le narrateur, le "je" est Encolpe et que l'ouvrage est divisé en 141 courts chapitres, qui me serviront à référencer les citations.

La première citation, lors de retrouvailles d'Encolpe et Giton (XCI) :
"Je baisai cette poitrine pleine de sapience. J'entourai son col de mes bras et, pour qu'il entendît aisément que je le recevais à merci, que de la meilleure foi mon amour était reviviscente, longuement, je l'étreignis sur mon cœur."

La deuxième, alors qu'ils sont sur le point de périr dans un naufrage (CXIV) :
"Dépouillant sa robe, Giton s'enveloppe de ma tunique, offre ses lèvres à ma bouche, et, pour que la mer envieuse ne puisse rompre un si doux embrassement, il nous attache l'un à l'autre dans les replis d'une ceinture et : - Que nul espoir ne nous reste ! les vagues nous emporteront unis pour toujours. Peut-être, miséricordieusement, nous déposeront-elles sur un même rivage. Peut-être qu'un passant ému de furtive compassion nous jettera quelques pierres; enfin, suprême espoir, grâce aux flots insensés, l'arène [le sable] ondoyante nous ensevelira".

Mais, richesse et saveur de l'évocation des amours antiques, les simples plaisirs de l'amour ne sont pas oubliés. Dès le début de l'ouvrage (XI) :
"Giton me baisa de tout son cœur. Moi, liant le cher enfant dans une étreinte robuste, je goûtai de mes vœux la jouissance plénière, et mes transports furent dignes d'envie. Nos délices n'étaient pas encore épuisées, que revenu à pas de loup et brisant avec fureur la porte, Ascyltos me trouva folâtrant avec mon frère. De rires, de bravos, il emplit notre cambuse, et soulevant le balandras où nous étions tapis: - Que faisais-tu là, dit-il, citoyen très pudibond? Quoi ! vous voilà tous deux sous la même couverture !"

Ce passage permet aussi d'introduire un des thèmes dominants du livre : la rivalité sexuelle, dont Giton devient l'objet mais aussi l'acteur. Ascyltos, "l'infatigable" en grec, n'aura de cesse de vouloir ravir Giton à Enclope. Au passage, on apprend que le dit Ascyltos "avait des agréments d'un tel poids que l'homme tout entier semblait une dépendance infime de sa mentule [sexe] prodigieuse" (XCII). Cela lui vaut d'ailleurs qu'un "certain chevalier romain, qui passe pour un bougre distingué, le couvrit de son manteau et l'emmena chez soi, apparemment aux fins, seul, d'accaparer, à lui, un mérite si énorme." Ces anecdotes permettent de comprendre que ce roman a pu être assimilé à un livre licencieux, et donc interdit. On reconnaîtra que cet interdit est un peu affadi. Ce qui l'est moins, c'est cette "sérénité dans l'impudeur", autrement dit, cette simplicité dans l'évocation des tribulations sexuelles de nos héros, leurs capacités, au delà de la forte relation homosexuelle qui les lie, de goûter des aventures sexuelles avec ce qui s'offre à eux, hommes ou femmes, le tout avec une simplicité et un naturel qui restent désarmants pour nous.

Je ne vais pas entrer aujourd'hui dans une analyse plus approfondie de ce roman. Sachez que malgré son aspect très fragmentaire, il est riche tant par les péripéties romanesques que par la psychologie et les sentiments des personnages. Il offre plusieurs niveaux de lecture, même encore pour un lecteur moderne. Même si j'ai un peu insisté sur la dimensions homosexuelle et érotique de l'ouvrage, il ne faut surtout par le réduire à cela.

Aujourd'hui, je souhaite seulement présenter une belle édition illustrée. Disons tout de suite que, de mon point de vue et à ma connaissance, il n'existe pas d'édition illustrée de ce roman qui soit à la hauteur de l'histoire et de ce qui en fait la force pour nous. Pour celui qui ne découvrirait le livre que par les illustrations, il ne soupçonnerait même pas qu'il s'agit d'un roman homosexuel. Mais avant de présenter cet ouvrage, il faut dire quelques mots de la traduction présentée.



En 1901, Laurent Tailhade, journaliste et homme de lettres libertaire, publie un article incendiaire contre la visite du tsar Nicolas II en France, véritable appel au meurtre. Cela lui vaut une condamnation à un an de prison. Il met à profit ce loisir forcé pour proposer une nouvelle traduction du Satyricon, très personnelle, où il donne libre court à son goût pour une langue précieuse, voire un peu absconse. Les extraits cités ci-dessus ont peut-être surpris par quelques tournures de phrases étranges, voire difficilement compréhensibles. La traduction regorge de mots rares et même inventés : mérétrice, engeigner, subhaster, spatolocinède, vérécondie, etc. C'est pourtant cette traduction qui a été le plus reproduite, probablement parce qu'elle se distingue par cette langue vivante, riche et foisonnante, à la différence de beaucoup de traductions un peu plates et froides. De plus, elle s'appuie sur une version du Satyricon qui a été enrichie au XVIIeme siècle par des fragments prétendument retrouvées qui redonnent une unité au texte. Cette supercherie, connue comme la version de Nodot, a permis de donner un texte plus continue et donc plus lisible.




En 1910, l'éditeur Louis Conard publie à faible tirage (171 exemplaires) une nouvelle édition de cette traduction largement illustrée par Georges-Antoine Rochegrosse (1859-1938), un très prolifique illustrateur et peintre orientaliste. L'ouvrage ne contient que 4 grandes compositions. La première, en frontispice (voir ci-dessus), représente probablement Giton, un Giton très androgyne, dans une pose lascive.

La seconde illustre l'épisode des "épousailles" de la jeune Pannychis avec Giton (XXV).



La troisième représente un peu confusément le banquet de Trimalcion.



Enfin, la quatrième rappelle un épisode de la fin de l'ouvrage, alors qu'Encolpe est affecté d'une impuissance tenace (même Giton n'arrive plus à réveiller ses ardeurs). La scène représentée est le traitement de cette impuissance par les deux vieilles : "la sorcière maupiteuse badigeonne l'intérieur de mes cuisses avec le même linement. Ensuite, elle compose un suc de cresson et d'aurone dont elle arrose mon pénis; elle saisit un fagot d'orties vertes et me flagelle doucement depuis l'ombilic" (CXXXVIII).


Rochegrossse s'est abstenu de représenter le traitement préalable : "A ces mots, elle apporte un phallus de cuir, le graisse d'un oingt composé d'huile, de poivre concassé, de graine d'ortie en poudre et, peu à peu, me l'insère dans l'anus".

Le reste de l'illustration est composé d'une multitude de petites vignettes dans le texte (38 dont 6 plus grandes, en bandeau). La majorité sont purement décoratives. Cette image d'une page donnera une idée de la composition et de la richesse de la décoration qui encadre le texte. Cet encadrement se retrouve à toutes les pages.



Pour ceux qui voudraient découvrir ce texte, je conseille d'éviter la traduction de Tailhade. Elle est plus instructive sur une certaine façon d'écrire le français à la fin du XIXe siècle que sur la mise en valeur d'un texte antique. Il existe une honnête traduction de Pierre Grimal (Livre de poche). Dans tous les cas, je conseille de "sauter" tout le passage connu comme le banquet de Trimalcion. Bien qu'étant un des morceaux les plus connus, il ne permet pas d'appréhender la profonde unité de l'ouvrage, construit autour de l'amour entre Encolpe et Giton. Il peut intéresser ceux qu'ils veulent découvrir ce qu'était un riche banquet à la romaine. Mais, cela risque d'ennuyer beaucoup de lecteurs, surtout qu'il est nécessaire de se référer à de nombreuses notes, si l'on veut comprendre le texte. Pour ma part, j'aime le récit qui débute à partir du chapitre 79, qui présente alors une grande unité et illustre parfaitement l'importance de l'amoure entre Encolpe et Giton, avec ces luttes faites de désirs et de jalousie à propos de la "possession" de Giton.

Une traduction agréable à lire est celle de Jean-Claude Féray, qui a justement pris le parti de supprimer ce passage banquet (Edition Qunites-Feuilles). Pour cela, il a renommé l'ouvrage : "Encolpe et Giton". Cette traduction est complétée d'une étude historique qui analyse l'ouvrage comme un roman pédérastique, cela au prix d'un artifice sur l'âge de Giton. Cette analyse ne m'a pas convaincu. En effet, Giton a 16 ans, comme l'indique le texte, ce qui empêche de voir dans la relation Encolpe et Giton, une relation pédérastique au sens strict, selon les mœurs grecs. Nous sommes vraiment dans un monde romain et dans une histoire d'amours entre hommes (Encolpe doit être guère plus âgé. 20 ans peut-être ?). Autre attrait de cette édition, une très belle traduction anonyme et inédite de la fin du XVIIe siècle, qui permet de goûter le charme de ce texte dans une langue magnifique et subtile. Il existe beaucoup d'autres traductions, que je vous laisse découvrir.


Pour ceux intéressés par l'histoire de ce texte et les nombreuses hypothèses et discussions qui l'entoure, je conseille de lire l'introduction de l'édition du Satyricon dans la collection Garnier Flammarion. François Desbordes prend le sage parti de ne pas prendre position, tout en présentant les différentes hypothèses. Malheureusement, la traduction est celle de Tailhade, qui risque de rebuter quelques lecteurs modernes.

Pour mémoire, il existe aussi le film de Fellini, Satyricon, sorti en 1969.

Pour finir ce message, ces quelques vers d'Encolpe, après une nuit d'amour avec Giton :
"Ce que fut cette nuit, ô Dieux ! ô Déesses !
Combien doux ce lit ! Une étreinte de feux !
Et nous transfusions, çà et là, dans nos lèvres ardentes,
Nos âmes vagabondes. Fuyez soucis
Mortels ! Je me meurs de plaisir !"

Une petite note personnelle

J'ai découvert ce texte à 19 ans, par un livre de poche d'occasion que j'avais acheté à Lyon. A côté des beaux livres que je collectionne, j'ai plaisir à conserver ses exemplaires modestes qui m'ont ouvert les portes de la culture homosexuelle :



Description de l'ouvrage

Pétrone
Le Satyricon
Traduction de Laurent Tailhade. Illustrations de Rochegrosse.
Paris, Louis Conard, Libraire-éditeur (Imprimerie Nationale), 1910, in-4° (304 x 228 mm), [8]-296-[1] pp., 4 grandes illustrations en couleurs dans le texte, dont une frontispice, 38 vignettes dans le texte, encadrement du texte par un motif décoratif en couleurs.

Justification du tirage : 170 exemplaires, dont
- un exemplaire sur Japon Impérial
- 20 exemplaires sur Japon
- 150 exemplaires sur papier vélin teinté.
Celui-ci est le n° 136. Il est signé des initiales de l'éditeur.



L'exemplaire est relié en plein parchemin.



Dans les bibliothèques publiques françaises, il n'existe qu'un seul exemplaire, dans la réserve des livres rares de la BNF (RES G-Z-45).


Quelques liens

Sur Wikipédia :
Le Satyricon
Laurent Tailhade
Georges-Antoine Rochegrosse